‹ Manuel d'archeologie etrusque et romaineChapitre 82 sur 110 · MOITIÉ DROITE DE LA MEME PAROI · texte numérisé non relu

MOITIÉ DROITE DE LA MEME PAROI

presser au-devant d^un visiteur; ici un chien se précipite en aboyant; là des promeneurs circulent sur une corniche comme des chats sur une gouttière, et près d^eux passent des panthères et des tigres; plus loin, ce sont des figures plus ou moins allégoriques assises sur le rebord d'une cimaise ou perchées sur la spirale d'une arabesque à la façon d'un oiseau sur une branche; sur les terrasses qui ressemblent à des baldaquins, tant elles sont ornées et comme brodées, vous voyez des cavaliers, des chars lancés au galop et des chasses ; des animaux féroces sautent à travers des pampres comme des bêtes de cirque à travers des cerceaux. Hercule même s'y rencontre avec le lion de Némée qui bondit d'un balcon voisin. L'invraisemblance conventionnelle de l'art décoratif autorise ces imaginations bizarres. Parfois ces faux portiques laissent entre eux une large ouverture d'où la vue s'étend sur les perspectives fuyantes d'un jardin, d'un paysage ou d'une rue. Ce sont des échappées sur l'extérieur, mais des échappées trompeuses : ces horizons sont peints avec cette adresse merveilleuse dont l'Italie moderne a conservé le secret et qui réserve aux voyageurs de si amusantes surprises. De près, l'illusion ne dure pas. Mais on conçoit que, sortant de la pleine lumière et entrant dans le demi -jour d'un appartement, le regard encore ébloui et incertain fut aisément dupe de ces artifices. Un trompe-l'œil de ce genre a été retrouvé dans la maison de Livie, au Palatin. Par une fenêtre ouverte on aperçoit une rue de Rome bordée de maisons et animée par quelques passants.

Si développées que puissent être ces images, elles ne

couvrent jamais tous les murs d'une maison ; il reste toujours des panneaux à décorer. On les garnit de diverses manières. Dans certains cas, on se contente d'un fond uni, tout entier d'une seule nuance : on Tencadre de quelques pilastres ou de tresses végétales, et pour relever la monotonie de cette grande surface où rien n'attire l'œil, on peint au milieu du champ un petit motif isolé et comme suspendu dans l'espace, un Génie qui vole, par exemple, une ou plusieurs femmes qui dansent, un Satyre armé du thyrse, une Néréide sur un monstre marin, un Centaure au galop, un Amour sur un lion, une Nymphe enlevée par un taureau , une Bacchante abreuvant une panthère, presque toujours des figures empruntées au cycle de Bacchus (fig. 104).

Mais, en général, la décoration est plus chargée. Le peintre réserve sur le fond du panneau un ou plusieurs compartiments rectangulaires qu'il remplit soit d'un paysage, soit d'une scène populaire, soit d'une aventure mythologique, en un mot, d'une composition ; il l'entoure d'un beau cadre bien peint, et vous avez l'illusion d'un mur auquel sont accrochés des tableaux de maîtres. La vanité du bourgeois romain est ainsi satisfaite. Il n'est pas assez riche pour se donner, comme les grands seigneurs, le luxe envié d'une collection d'œuvres origi-

nales; mais au moins il a chez lui Tapparence flatteuse d'un petit musée.

On voit de quelles ressources décoratives dispose le peintre de Pompéi. Sans parler ici de la richesse, de la variété et de Pharmonie des tons, qu'il est impossible d'analyser et de décrire, quel art de plaire aux yeux et quels artifices, tantôt pour reposer le regard sur des fonds d'une seule nuance et l'éveiller ensuite par la surprise d'un détail inattendu et vivement coloré ; tantôt pour le charmer par le ieu d'une image décevante et l'entraîner dans des perspectives plus ou moins lointaines; tantôt enfin pour le retenir sur des scènes ou dramatiques, ou piquantes, ou seulement pittoresques!

2° Sujets et style. — Les sujets des tableaux dont la peinture gréco-romaine entremêle ses compositions décoratives n'ont été jusqu'ici indiqués qu'en passant i ils doivent être considérés de plus près ; il faut montrer d'où on les a tirés et comment on les traite; quelles sont, par conséquent,les prédilections des peintres à l'époque impériale, quel est l'esprit de leur art et quel est leur style.

La faveur est évidemment à la mythologie et à l'épopée : c'est à cet ordre de sujets que se rapportent les deux tiers des peintures qui ont été recueillies tant dans les villes campaniennes qu'à Rome et dans les environs. Mais, chose curieuse, dans tout cela il n'y a presque rien qui touche au passé religieux ou héroïque de l'Italie. Les dieux indigènes sont à peine représentés : ici ou là, dans quelque chapelle domestique, quelques Lares et Pénates, et c'est tout! Quant aux légendes italiques, elles n'inspirent que de rares tableaux : à Herculanum, une parodie de la fuite d'Enée après la prise de Troie; à

Pompéi, cinq ou six scènes, la plupart fort incertaines et dont Tune montre Enée blessé guéri par Vénus ; enfin à Rome, dans un colombaire découvert sur PEsquilin, plusieurs épisodes qui paraissent se rapporter à la légende d^Enée. Au contraire, la mythologie grecque est partout ; rOlympe est là tout entier avec son cor- mi;:ïiï^mmm^:^^ tège varié de dieux, de déesses et de héros. Tous les tableaux importants reproduisent des scènes de l'épopée hellénique : le sacrifice d'Iphigénie, la mort de Laocoon, la fureur meurtrière de Médée, les voyages d'Ulysse, la reconnaissance d'Achille par Ulysse au milieu des filles de Lycomède, Oreste et Pylade en Tauride.

D'où vient cette étrange inégalité entre les légendes helléniques et les légendes italiques? Est-ce dédain pour les traditions nationales? Non, car depuis les efforts d'Auguste, on aime et l'on connaît plus que jamais le passé de l'Italie. Les coutumes de la vieille religion romaine revivent; les vieilles légendes sont réveillées ; VEnéide, qui les chante, est dans toutes les mains et

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PARODIE DE LA FUITE d'ÉnÉE.

(Herculanum )

dans toutes les mémoires, et telle est sa popularité qu'à Pompéi même les murs conservent, tracés à la pointe, des vers de Virgile. Non, les sentiments sont bien romains, mais les imaginations sont toutes grecques. C'est la Grèce et la Grèce seule qui depuis plusieurs siècles les a nourries et formées. C'est avec les fables grecques que le Romain est tout d'abord familiarisé, puisque Homère est le premier livre qu'on lui met entre les mains dans son enfance. Ce sont ces mêmes fables grecques que célèbrent autour de lui les poètes et que sculpteurs et peintres présentent à ses regards. Elles l'environnent de toutes parts et l'assiègent ; il en est comme possédé et n'échappe pas à leur prise. Dès qu'il s'agit d'art ou de littérature, en dépit de son patriotisme, il est Grec ; de même que plus tard les premiers écrivains chrétiens resteront païens d'esprit et de forme jusque dans les émotions sincères de leur foi nouvelle; de même qu'au xvi« siècle nos poètes, épris de l'antiquité, ne pourront jamais dépouiller, dans les sujets les plus modernes, l'appareil d'une froide et ridicule mythologie.

Si la peinture impériale s'inspire surtout des légendes helléniques, elle paraît avoir eu pour certaines d'entre elles une préférence marquée. Elle ne touche guère aux légendes qui ont quelque chose de grave et de religieux et qui trahissent sous la fiction une pensée philosophique ou morale , telles que les légendes de Saturne détrôné, de Jupiter et des Titans, de Neptune en compétition avec Minerve, de Prométhée, d'Œdipe ou de Proserpine. Toute cette mythologie, qui est précisément celle à laquelle s'attache l'art sévère de Phidias, de Polygnote et d'Eschyle, est pour les Romains

de Pempire une lettre morte. A cette société sceptique et frivole, ce qui plaît surtout, c'est la mythologie dans ce qu'elle-a de gracieux. Les fables qu'elle aime sont celles qui racontent les amours divines, les scandales de

FIG. 106. SACRIFICE d'iPHIgÉNIE.

( Peinture de Pompéi.)

rOlympe, les ruses de Famoureux Jupiter pour séduire les pauvres mortelles, les entreprises galantes d'Apollon, de Neptune et de Bacchus, les coquetteries de Vénus au milieu de ses Amours, les faiblesses d'Hercule, les aventures de Diane et d'Endymion, d'Œnone et de Pâris, de Polyphème et de Galatée, de Circé et d'Ulysse, de

Léandre et de Héro. Elle représente volontiers les beaux adolescents, Narcisse, Adonis, Ganymède ; les belles victimes, Danaé, lo, Europe, Léda. Il semble que les peintres gréco-romains ne connaissent point d^autres sujets que des sujets aimables. Sauf de rares exceptions, qui tiennent à ce quMls reproduisent parfois des œuvres célèbres, leurs tableaux mythologiques ne sont guère que des anecdotes sentimentales ou voluptueuses. On ne voit que des héros soupirants ou des héroïnes désolées, mais héros charmants dans leurs élégies, héroïnes délicieuses dans leur désespoir. C'est la mythologie en madrigaux.

Souvent le peintre a Pair de craindre que les scènes ne parlent pas assez d'elles-mêmes. De peur qu'on ne prenne sa mythologie trop au sérieux et pour bien faire voir qu'il n'y a là qu'un déguisement piquant jeté sur des galanteries humaines, il y ajoute un ou plusieurs Amours qui, par leur grâce légère, leurs agaceries, leurs impertinences et leurs malices, mettent en lumière les plus fines intentions de l'artiste, Ce sont autant de traits d'esprit, autant de sourires, qui volent à travers le sujet. L'un, à cheval sur un dauphin, porte un doux message attendu; un autre conduit Bacchus vers Ariane; un troisième encourage Diane qui n'ose pas aimer Endymion; d'autres s'empressent autour d'Adonis blessé. Le géant Polyphème, le terrible Cyclope qui a fait tant de mal à Ulysse, est comme un enfant depuis qu'il poursuit la dédaigneuse Galatée : il est tenu en laisse par un Amour debout sur ses épaules. Hercule lui-même est désarmé par les Amours et leurs faibles bras emportent son carquois et sa massue.

Les Amours ne sont pas plus nombreux au xviii'= siècle chez Watteau, Boucher ou Fragonard que sur les fresques de la peinture gréco - romaine. De toutes les figures allégoriques, il n'y en a point que cet art affadi multiplie davantage. Non seulement il les répand au milieu de toutes ses compositions mythologiques, mais

FIG. 107. PEINTURE DE POMPÉl.

encore il aime à les peindre pour eux-mêmes et se plaît à saisir dans la grâce fugitive de leurs mouvements ces jolis petits êtres sautillants et volages. Il imagine des tableaux dont ils font presque tous les frais. Voici, par exemple, une nichée d'Amours : elle vient d'éclore et tout alentour un groupe de jeunes gens et de jeunes filles la considère avec une curiosité souriante. Voici plus loin une vendeuse d'Amours qui les colporte comme des

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oiseaux, captifs dans une cage. Enfin les voici tous émancipés et vivant en liberté : les uns jouent à clignemusette et se livrent à toutes sortes de divertissements, à la musique, à la danse, à la chasse, à la pêche, aux festins, aux courses du cirque ; les autres travaillent et sont cordonniers, fleuristes, meuniers, cordiers, menuisiers, moissonneurs, vendangeurs, marchands. Tout

surnaturelle de ces acteurs ailés, d'autant plus amusants que leur air mutin et leurs enfantillages contrastent davantage avec la gravité de leurs occupations.

Remplacez tous ces Amours par des hommes et vous aurez des tableaux de genre. Ces tableaux se retrouvent en grand nombre dans la peinture campanienne : ce sont ceux qui, après les sujets mythologiques, paraissent avoir eu le plus d'attraits pour le public romain. Ils

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