Nahum, III
L’ART CHALDEEN.
tait les gâteaux d’argile à l’action du soleil. Si nous nous en rapportons à ce qui se passe aujourd’hui en Egypte, un ouvrier pouvait, à lui seul, mouler de 1,000 à i,5oo briques par jour b La brique cuite était celle qui subissait l’action du feu dans des fours spéciaux comme ceux de nos briqueteries modernes; elle prenait, par suite de la cuisson, un aspect rougeâtre et était moins sensible que la brique crue à l’action déliquescente de l’humidité; elle avait aussi des dimensions plus restreintes, pour quelacuisson pénétrât jusque dans les parois internes de la masse sans risquer d’en calciner la surface.
„ . Fig. i. — Brique de Tello. (Musée du Louvre.)
bur 1 un des plats
de chaque brique crue ou cuite, on imprimait, à l’aide d'une matrice ou d’un timbre appliqué en manière de sceau, le nom et les titres officiels du prince régnant : c’est ainsi qu’â Tello la plupart des briques sont estampées au nom de Gudéa, et qu’à Babylone on rencontre par centaines de mille des briques de Nabuchodonosor.
En racontant la construction des remparts de Baby-
i. Maspéro, V Archéologie égyptienne, p. 8.
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
Jonc, Hérodote fait connaître de quelle manière procédaient les Chaldéens pour bâtir une muraille : « Au fur et à mesure que l’on creusait le fossé, on façonnait des briques avec la terre que l’on en retirait, et lorsqu’il y avait une certaine quantité de ces briques, on les faisait cuire au four. Puis, on se servait, en guise de ciment, de bitume en ébullition. Outre cela, de trente lits en trente lits de briques, on étendait une claie de roseaux entrelacés1. » La Mésopotamie possède d’abondantes sources de bitume, notamment à Hit et àKalah- Shergat; quant aux grands roseaux qui croissent encore en abondance dans les marécages de la basse Chaldée, leur emploi dans la construction avait pour effet de donner plus de solidarité et de cohésion aux lits de briques. Pour les murs peu soignés ou ceux qui séparent les chambres dans l’intérieur des maisons, on se sert souvent, au lieu de bitume, d’un simple mortier d’argile ; dans les grands édifices comme le Birs-Nimroud à Babylone, les briques sont reliées par un ciment à la chaux, d’une solidité à toute épreuve. Les ruines de Mughéir ont révélé l’usage d’un mélange de cendre et de chaux dont les indigènes se servent encore et qu’ils désignent sous le nom de charour.
Les dimensions forcément très restreintes des briques séchées au four ou au soleil devaient contribuer à rendre plus prompte la désagrégation des édifices, et être un grave obstacle à la construction de murs d’une élévation comparable, par exemple, à celle des temples égyptiens. A certaines époques de l’année, il tombe en
i. Hérodote, I, 179.
L’ART CHALDEEN.
Mésopotamie des pluies torrentielles qui, s’infiltrant dans les murs mal entretenus, devaient bien vite ouvrir des lézardes et entraîner la ruine de la construction. Dans ce bas pays sillonné de cours d’eau, la brique crue des fondations risquait donc souvent de retourner à l’état de boue argileuse sans consistance. La tradition grecque rapporte que les Mèdes et les Chaldéens virent croul'er d’eux-mémes une partie des murs de Ninive, en prolongeant un blocus qui força les assiégés à laisser, pendant de longues semaines, les eaux du Tigre dans les fossés des remparts. Les inscriptions cunéiformes elles-mêmes signalent souvent, au temps de la floraison de l’empire fondé par Nabuchodonosor, des temples e.t des palais qui s’effondrent et que les rois s’efforcent sans cesse de réparer ou de reconstruire.
Les vieux sanctuaires de la primitive Chaldée, le E-Sagil, le E-Zida, le temple de la Grande Lumière, le E^Parra, le E-Anna, le E-Ulbar et d’autres encore consacrés à Sin, à Samas, à Nanâ, à Bel-Marduk, à Nébo, sont restaurés à grands frais par Nabonid, le dernier roi de Babylone, qui prend lui-même à tâche de rappeler, dans ses inscriptions, les difficultés matérielles de cette œuvre de pieux antiquaire. Qu’on ne s’étonne point, après cela, du saisissant contraste qui existe entre l’aspect des ruines de la Mésopotamie et celles de l’Égypte. Dans la vallée du Nil, la pierre de construction abonde et l’architecte n’a qu’à choisir entre les qualités diverses des matériaux; aussi il taille de gigantesques monolithes, il élève des pylônes d’une imposante majesté, il lance dans les airs des forêts de colonnes qui semblent soutenir le ciel, il pose en plein
i6 ARCHÉOLOGIE ORIENTALE.
désert la masse des Pyramides qui défieront jusqu’à la fin des siècles le vandalisme le plus acharné. Sur les bords du Tigre et de l’Euphrate, au contraire, il n’y a plus rien que la plaine unie du désert, interrompue çà et là par des collines d’éboulis sablonneux : ici, l’on peut dire en vérité que les ruines mêmes ont péri. C’est par la pensée seulement que l’archéologue doit reconstituer l’immensité des édifices par l’immensité des matériaux enfouis pêle-mêle dans la boue. La construction en briques a été, plus que les événements politiques, l’auxiliaire des colères de Jéhovah contre Ninive et Babylone.
Si la nature du sol mésopotamien imposait à l’architecte l’obligation de construire en briques, le voisinage des fleuves et des canaux d’irrigation, le njanque d’écoulement des eaux, le forçaient en même temps d’avoir recours à un expédient particulier qui est propre à l’architecture chaldéo-assyrienne. Il devait exhausser les chambres habitables au-dessus d’une terrasse artificielle qui dépassât le niveau du sol imprégné d’une humidité malsaine. Ce terre-plein ou ce soubassement en briques crues sur lequel on posait l’édifice, pour ainsi parler, se rencontre partout, non seulement à Ninive et à Babylone, mais, dès l’origine, dans les substructions de Mughéir, de Tello, de Warka, d’Abu- Sharein. Dans le palais du patési Gudéa, ce massif est une sorte de socle immense, de r 2 mètres de haut et de près de 200 mètres de base; les côtés forment aujourd’hui avec la plaine une rampe de 5o mètres. Jadis on accédait à la plate-forme, ici par une pente douce réservée aux chevaux et aux chars, là par un ou
L’ART CH ALDEEN.
plusieurs escaliers formant brèche sur la tranche de la terrasse. Les escaliers en pierre par lesquels on accède à la terrasse des palais de Persépolis sont encore en place; en Chaldée et en Assyrie, construits en briques, ils ont presque partout disparu. Cependant Taylor en a retrouvé deux sur les flancs du terre-plein du palais d’Abu-Sharein : l’un n’a que douze marches de 65 centimètres de large; mais l’autre était un escalier monumental en pierre, de 5 mètres de large et de plus de 20 mètres de rampe1.
L’édifice qui surmonte la plate-forme de Tello est en briques cimentées avec du bitume; ses murs extérieurs ont im,8o d’épaisseur et forment un parallélogramme de 53 mètres de long sur 3 1 de large. Comme les palais de Warka et de Mughéir, il est orienté à l’assyrienne, c’est-à-dire que ce sont les angles qui sont tournés vers les points cardinaux, et non le milieu des murs comme dans les monuments égyptiens. Les deux plus longues façades sont légèrement bombées vers leur centre, décrivant deux courbes elliptiques opposées, ce qui donne un peu, au plan de l’édifice, l’aspect d’un baril ou de deux trapèzes rapprochés par leur base. La surface extérieure des murs n’est pas partout uniforme et plane : les côtés adjacents de l’angle nord sont ornés de saillies alternativement courbes et rectilignes, système de décoration constaté aussi à Warka, dans les ruines du temple appelé Wuswas, et que l’on retrouve plus tard dans les monuments de l’Assyrie. La grande façade nord-est présente, en son milieu, outre le renflement
i. Taylor, Journal of Lhe royal asiatic Society, t. XV, p. 40g.
ARCHEOL. ORIENTALE.
Fig. 2. — Plan du palais de Tello (d’après Henzey).
mitive de la Chalde'e. Déjà Taylor à Abu-Sharein et Loftus à Warka 1 2, avaient signalé des piliers et des demi-colonnes en briques; M. de Sarzec a retrouvé les mêmes éléments architectoniques dans un des monticules secondaires de Tello, qu’il appelle le tell des piliers 3, et qui paraît représenter les ruines du temple