Perrot et Chipiez, op. cit., t. III, p
Awamid, ne sont qu’à moitié en ronde bosse : la tète, l’avant-corps et les pattes de devant sont les seules parties sculptées. Rien ne saurait rappeler plus directement les lions des palais assyriens.
Si les Chaldéens, dès le temps de Gudéa, avaient coutume de dresser dans les temples les statues des rois, des pontifes ou même des particuliers dont l’image restait ainsi toujours présente aux yeux de la divinité, les Phéniciens n’eurent garde de répudier cet usage. M. Renan raconte qu’on a découvert dans un souterrain voisin du maabed d’Amrith un assez grand nombre de débris de statues en calcaire blanc; on en a trouvé aussi à Cypre (tig. 205). Ces statues ont un caractère iconique ; ce sont les portraits des « maîtres des sacrifices», comme les textes phéniciens appellent les dévots qui se faisaient représenter dans l’acte même de l’accomplissement du vœu, afin que la divinité ne les oubliât pas. Les statues archaïques trouvées naguère à l’acropole d’Athènes paraissent également avoir, sinon
L’ART PHÉNICIEN ET CYPRIOTE
le même caractère iconique, du moins le même sens symbolique.
Carthage, cité guerrière autant que commerçante, avait dépouillé toutes les villes qu’elle avait conquises de leurs richesses artistiques pour en orner ses temples et ses palais. Cette déprédation systématique fut un scandale si grand dans l’antiquité que lorsque Scipion se fut emparé de l’orgueilleuse rivale de Rome, il invita les gens des villes siciliennes à venir reconnaître leurs richesses d’art et à en reprendre possession : tout ce qui ne fut pas réclamé fut transporté à Rome, et l’on vit un peuple de statues défiler derrière le char du triomphateur. Outre ces œuvres gréco-romaines, fruit du pillage, qui décoraient les places publiques de Carthage,
il y avait encore celles qui étaient l’œuvre des artistes grecs que Carthage se plaisait à appeler dans son sein; il y avait aussi celles d’ouvriers carthaginois formés à l’école des Grecs :
ces dernières seules nous intéressent ici, et les rares spécimens qui en subsistent nous confirment dans l’opinion que leg Carthaginois n’étaient pas plus artistes que les Phéniciens.
Fig. 206. — Stèle votive de Carthage.
Ces monuments consistent (Corpus msciipt.semitic.) à peu près exclusivement dans des stèles votives antérieures à la prise de Carthage parles Romains en 146 av. J.-C. Ces bornes de o"',3o à o"',5o de longueur et
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
om,i5 de largeur environ, étant destinées à être fixées en terre, la partie inférieure est à peine dégrossie; la partie supérieure, taillée sur les quatre faces, est particulièrement bien layée sur l’un des grands côtés; c'est sur ce côté exclusivement que se trouve une inscription votive à la déesse Tanit, l’Astarté punique, et à Baal-Hammon. Au-dessus de l’inscription sont représentés au trait, rarement en relief, divers symboles. La stèle se termine par un simulacre de toit à double pente, souvent muni de deux acrotères. L’ornementation de ces stèles puniques est pourtant grecque encore, comme le prouvent le dessin des acrotères, les oves, les triglyphes, les volutes, les frontons, même les colonnes ioniques qui y figurent.
Ces symboles, sculptés de la façon la plus barbare, par des ouvriers qui ne sauraient prétendre au titre d’artistes, sont empruntés à la religion punique, à la faune et à la flore de l’Afrique. Le plus fréquent est la main ouverte, levée vers le ciel et généralement placée dans la pointe de la pyramide; l’Arabe la peint encore en noir sur la chaux blanche dont il enduit sa maison : elle éloigne le mauvais œil. Nous y retrouvons l’uræus égyptien, le disque solaire avec le croissant, symbole de Tanit; le bélier, symbole de Baal-
( Corpus inscript, semit.)
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
Hammon; le caducée, le cheval, l’éléphant, le taureau, le lapin, les poissons, le palmier, le gouvernail, l’ancre, la hache, la fleur de lotus, des vases de diverses formes, des navires, des fruits. Nousy rencontrons aussi la déesse mère tenant son enfant dans ses bras; un jeune enfant debout ou accroupi, une pomme à la main; un banquet funèbre comme sur des stèles grecques.
La grande divinité féminine du panthéon carthaginois, Tanit, s’y trouve figurée non pas seulement sous la figure humaine, mais très fréquemment par un symbole difficile à décrire. C’est une sorte de mannequin triangulaire (fig. 207), représentation traditionnelle et dégénérée d’un bétyle ; muni de protubérances à sa partie supérieure, ce triangle ressemble quelque peu à un homme vêtu d’une longue robe, qui écarte les jambes et lève au ciel ses deux bras étendus : ce cône sacré, muni de bras, répond assez bien à la description que fait Tacite de l’Aphrodite de Paphos. La trinité suprême, composée de Baal- Hammon, Tanit et Eschmoun, y a aussi fréquemment son symbole composé de trois cippes d’inégale hauteur, juxtaposés et réunis sur une base commune. On la voit ainsi représentée sur des stèles d’Hadrumète et de Lilybée; les cippes sont plus larges à la base, qu’au sommet, et celui
Fig. 208. — Stèle d’Hadrumète. (Galette arch. 1884, pl. VII.)
du milieu est surmonté du disque solaire et du croissant renversé. Parfois, un pyrée entretenu par un pontife brûle aux pieds de cette figure symbolique (fig. 207).
Une des stèles puniques les plus intéressantes que Ton puisse citer a été trouvée à Hadrumète (fig. 208). On y voit en relief l’image de deux colonnes qui supportent un entablement compliqué. La base des colonnes, très élégante, ressemble à un grand vase d’oü émergent des feuilles d’acanthe ; du milieu de cette touffe de feuilles s’élance un fût cannelé dont la partie supérieure est un buste de femme. Vue de face, cette femme a les deux mains ramenées sur sa poitrine, qui est, en outre, ornée du disque rond et du croissant; elle est coiffée d’un disque semblable. Quant à l’entablement, on y distingue une rangée de fleurs de lotus, un disque ailé accosté de deux uræus, enfin une rangée d’uræus vus de face et dressant la tête : tout est oriental ou plutôt égyptien dans ce monument. C’est, d’ailleurs, jusqu’en Sardaigne et dans les îles Baléares que les stèles votives à Tanit et à Baai-Hammon nous font suivre la trace de l’influence prépondérante de l’art égyptien dans la symbolique carthaginoise.
§ V. — La sculpture cypriote.
Si les vestiges mêmes de l’architecture cypriote ont disparu, il n’en est pas ainsi des œuvres de la sculpture. Le quart de siècle qui vient de s’écouler a vu exhumer, comme par enchantement, des entrailles de la grande île orientale, puis transporter dans les principaux musées, à Constantinople, à Paris, à Londres,
L'ART PHÉNICIEN ET CYPRIOTE. 285
à Berlin et surtout à New-York, des centaines de statues en pierre et des milliers de figurines en terre cuite, à l’aspect étrange, aux coiffures pittoresques, à la physionomie béatement souriante, et qui forment dans l’histoire de l’art un groupe à part, n’étant ni franchement asiatiques, ni franchement grecques. Sauf de rares exceptions, les monuments de la sculpture cypriote n’ont pas été importés de l’extérieur : ils sont l’œuvre de cette race mélangée de Grecs et d’Asiatiques qui, par les vaisseaux phéniciens, se trouvait en rapports constants avec la Syrie, l’Egypte, l’Asie Mineure.
Les produits de la sculpture cypriote qui paraissent les plus anciens rappellent les figures des bas-reliefs assyriens ; le costume est le même : bonnet conique, barbe frisée, tunique talaire, manteau court passé sur l’épaule. Cependant, il y a des différences essentielles : les muscles sont loin d’être accentués avec la même vigueur; aucun personnage ne porte cette longue barbe en hélice régulière, si caractéristique de la sculpture ninivite. On sent que l’artiste cypriote travaille à distance d’un modèle qu’il ne se rappelle plus que de Fig. 209. — Tête colossale
mémoire, ou bien qu’il n’imite d’Athiénau.
1 1 . c , (Musée de New-York.)
que de seconde main, force qu il
est de se borner à traduire une œuvre phénicienne qui elle-même avait déjà interprété le prototype assyrien. Les
286 ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
plus anciennes statues découvertes dans le temple de Golgos peuvent remonter jusqu’à l’époque où le conquérant assyrien Sargon- élevait à Cition (Larnaca) la stèle triomphale oü il raconte que ses vaisseaux ont conquis Cypre. Il y en a de toutes grandeurs. Voici une tête colossale de om,86 de haut (fig. 209). Elle est coiffée d’un casque conique; les yeux sont à fleur de tête, le nez est droit et régulier, la bouche petite et lippue, les pommettes saillantes; la barbe se compose de longues mèches parallèles légèrement frisées du bout. Cette belle tête, plus qu’à demi orientale, peut être considérée comme le type du genre.
Après l’abaissement de la dynastie des Sargonides, Cypre se trouve livrée à l’influence égyptienne qui y prédomine dans la période qui s’étend depuis la chute de Ninive, vers la fin du vnc siècle, jusque sous les Achéménides. Mais ici encore, l’imitation est égyptisante et non aussi servile qu’en Phénicie. Nous retrouvons à Cypre les modes égyptiennes modifiées par le goût d’un peuple étranger. Les figures sont à demi nues, au lieu d’être entièrement drapées; elles ont pour tout vêtement la schenti nouée autour des reins et ornée d’uræus; le buste est nu; les bras nus, mais ornés de bracelets, sont collés au corps ; la coiffure est le pschent égyptien à peine modifié; les cheveux, coupés droit et descendant en masses compactes derrière la tête imberbe, rappellent le klaft b
Pendant la même période, mais surtout sous la domination perse, on assiste à la pénétration réciproque
1. Voyez Perrot et Chipiez, Hist. de l'art, t. III, p. 527 et suiv.
L’ART PHÉNICIEN ET CYPRIOTE
des deux influences égyptienne et assyrienne dans l'art cypriote : c’est le mariage des deux styles, le mélange des deux courants. Dans les statues d’Athiénau, par exemple, la tète est assyrienne par les traits du visage, par la barbe bouclée, par la coiffure qui est le bonnet pointu, mais tout le reste est égyptien : le torse nu, le collier, la schenti autour des reins, bizarrement chargée d’ornements dont l’artiste ne comprend plus le sens symbolique. Un exemple frappant de ce style hybride est dans ce fameux colosse d’Amathonte qui a 4m,20 de haut et 2 mètres de largeur aux épaules. C’est un Héraclès qui offre le mélange des proportions athlétiques de l’Isdubar assyrien avec le type de la laideur symbolisé dans le dieu égyptien Bès.
Il a des cornes courtes, le front bas, de grandes oreil¬
les; ses cheveux et s'a barbe sont traités à l’assyrienne ; il a une peau de lion nouée autourdes reins ; desesdeux mains puissantes ramenées
Fig. 210. — Le colosse d’Amathonte.
( Cadette arclt. 1879, pi. XXI.)
sur sa poitrine, il tient les pattes de derrière d’une lionne. N’est-ce pas ce géant Isdubar que les artistes assyriens se sont si souvent complu à représenter?
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
D’autre part, son tatouage, sa peau velue, la dépouille de lion nouée autour du corps, sa face bestiale et silénique, ses jambes qui ressemblent à des pattes de fauve, tout cela est copié sur ces figures du dieu Bès que les fouilles de la vallée du Nil fournissent par centaines. En même temps, cependant, l’artiste manie son ciseau comme un Grec sait s’en servir. Les membres sont potelés et arrondis : plus de ces muscles exagérés qui caractérisent l’art assyrien ; plus rien d’oriental sous cette trivialité du visage. C’est déjà, par certains côtés, l’Héraclès hellénique avec lequel le dieu cypriote se confondra bientôt.
En effet, le troisième élément qui intervient dans la sculpture cypriote, c’est l’élément grec avec tous ses procédés, tels que les connaissaient les colonies de la côte d’Asie Mineure dès le vie siècle. C’est en l’an 5oo que Cypre fit alliance avec les villes de l’Ionie, et l’expédition de Cimon, en 45o, détermina la prépondérance définitive de la civilisation hellénique dans l’île. Les statues ou l’on reconnaît l’inspiration grecque ont quelque chose d’original qui les distingue au premier coup d’œil (fig. 2o5). La physionomie rappelle ce rire forcé qu’on a appelé rire éginétique ; les têtes sont débarrassées de ces coiffures coniques si chères à l’art oriental et qu’a répudiées l’art grec pour les remplacer par un diadème ou une haute couronne; les cheveux ne sont plus frisés, ils formentà peine un rang de boucles aplaties qui encadrent le front; le jeu des draperies est tout autre que celui qui vient de Ninive et il révèle un goût charmant. Bref, les monuments cypriotes qui correspondent à cette analyse ne forment qu’une branche
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
particulière de l’archaïsme grec, et nous n’avons pas à nous en occuper dans ce livre consacré à l’Orient. Citons seulement, comme exemple, la fameuse statue du prêtre à la colombe, qui paraît dater de la période gréco-perse. C’est une statue colossale de 2"“,5o, représentant un homme qui tient dans ses mains une coupe et unpigeon. Sa coiffure consiste en une calotte hémisphérique terminée par une tête d’animal; signe caractéristique de l’archaïsme grec, trois nattes de cheveux descendent symétriquement de derrière la tête sur le devant de chaque épaule. Les rangées de boucles de barbe qui couvrent la face et le menton sont visiblement imitées de la barbe assyrienne. Quant aux franges et aux draperies du vêtement, elles rappellent encore, à la vérité, comme la carrure des épaules et de la poitrine, les statues de Tello; mais combien elles sont plus amples et plus harmonieusement arrangées! C’est le goût grec encore emprisonné dans la formule hiératique que lui a léguée l’Orient.
Au même art grécisant appartiennent toutes ces statues iconiques des temples deGolgos et d’Amathonte, qui, au lieu du bonnet pointu ou du pschent, portent sur la tête des couronnes de feuilles ou de narcisses, plus ou moins hautes et plus ou moins riches, mais infinies par leur variété. Comme les statues trouvées en
Fig. 21 1. — Le prêtre à la colombe.
(Musée de New-York.)
ARCHKOL. ORIENTALE.
2?o ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
Phénicie auxquelles nous avons fait allusion plus haut, elles sont les portraits des prêtres, prêtresses ou autres personnages qui offrent en permanence au dieu Pobjet qu’ils tiennent à la main : une fleur, un fruit, un rameau, une patère, une pixide, un alabastron, une tête de taureau, une colombe.
On a signalé peu de bas-reliefs à Cypre. Cependant, une statue colossale d’Héraclès, de style grécisant, trouvée à Golgos, avait un piédestal décoré d’un basrelief particulièrement remarquable et rappelant ceux des palais ninivites. Le champ est peint en rouge pour faire ressortir les figures; le relief est peu accentué et plat, les détails anatomiques des figures sont étudiés
avec soin et exagérés à la mode assyrienne. La scène représente Héraclès chassant les troupeaux de Geryon, sujet qui paraît d’origine tyrienne. Héraclès nu, la peau de lion sur -le dos, tenait probablement son arc, qui a disparu ainsi que sa tête; comme le géant assyrien Isdubar, il a une stature colossale; devant lui, le chien Orthros, à trois têtes, déjà percé d’une flèche que lui a lancée Héraclès; Eurytion s’enfuit avec ses troupeaux; sa barbe et ses cheveux sont traités à l’assyrienne. Il porte un arbre entier avec lequel il fouettait ses bœufs
Tig. 212. — Bas-relief d’Héraclès et Eurytion. (Colonna-Ceccaldi,
Monum. antiques de Cypre, pl. V.)
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
sans doute ; cet arbre est traité comme ceux qui figurent sur les murs ninivites.
Des sarcophages cypriotes sont également décorés de sujets grecs traités à l’orientale : on y voit, par exemple, la naissance de Chrysaor sortant du cou delà Méduse, des scènes de festins, des chasses au taureau ou au sanglier. Un tableau, représenté sur la face princi-
Fig. 21 j. — Sarcophage d’Amathonte. (Musée de New-Yoïl;.)
pale d’un sarcophage d’Amathonte (fig. 21 3), est servilement copié sur les sculptures de l’Assyrie et de l’Egypte : ce sont des rangs de perles, des fleurs de lotus et de marguerites; on y remarque même une plante grimpante pareille à l’arbre de vie des bas-reliefs ninivites. L’un des personnages tient le parasol asiatique et les houppes des chevaux sont assyriennes. Cependant, les figures du cortège sont grecques de style, d’allure et de costume. Sur les petits côtés sont deux sujets orientaux : d’une part, quatre figures d’Astarté de face, dans le type que la Chaldée et la Phénicie reproduisent à profusion; d’autre part, quatre figures du dieu Pygmée, qui tient à la fois, nous l’avons vu, de Bès et d’Isdubar.
392 ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
En deux mots, la sculpture cypriote, si féconde, manque de variété comme la sculpture égyptienne et la sculpture assyrienne, ses deux maîtresses. Elle ne vit que d’emprunt et n’a rien inventé. Ce qui caractérise les statues de pierre qu’elle a produites, c’est l’immobilité et la raideur hiératique^ en même temps que le fini des détails et de l’ornementation. Elles n’ont rien qui procède de l’étude réaliste de la nature. On a remarqué que ces statues, étant destinées à être alignées le long des murs intérieurs des temples, sont à peine ébauchées par derrière, et aplaties comme si on les avait taillées dans des dalles d’une épaisseur insuffisante; de plus, larges de poitrine, elles sont étroites des hanches et des pieds; les jambes sont serrées l’une contre l’autre, si bien qu’elles ont quelque peu l’aspect de cônes renversés. L’art cypriote n’a d’originalité que par l’élément hellénique qu’il s’assimile; l’artiste cypriote est un Grec qui a fait son apprentissage chez les Orientaux.
§ VI. — La céramique phénicienne et cypriote.
La triple influence que nous avons signalée dans la sculpture phénicienne et cypriote se constate avec non moins d’évidence dans la céramique. Au vne siècle, c’est l’Assyrie qui fait l’éducation artistique de la Phénicie; puis, c’est l'Egypte jusqu’à la fin du vie ; enfin la Grèce entre en lice à son tour, apportant son génie propre, qui vient, surtout à Cypre, donner la main à ses deux aînés. C’est donc des Assyriens et des Egyptiens que les Phéniciens ont tout d’abord appris à
L’AKT PHENICIEN ET CYPRIOTE. 2?j
modeler l’argile, à en façonner des figurines, des vases de toutes formes.
Dans la cate'gorie des terres cuites de la Phénicie qui relèvent de l’art ninivite, et qu’on a trouvées à Amrith (Marathus), figurent au premier rang les chars montés par quatre guerriers et traînés par deux ou quatre chevaux. Les personnages, généralement barbus, coiffés du bonnet conique, offrent dansleurstraits le type sémitique le us pur, comme certaines terres cuites babyloniennes; le harnachement des chevaux comporte les détails minutieux des équipages ninivites.
* r o Fig. 214. — Char phénicien en terre cuite.
Outre ces chars, on (Musée du Louvre.)
a recueilli, dans lesné-
cropoles phéniciennes, des figurines représentant Astarté nue, debout, portant la main à ses seins, ou bien assise et vêtue d’une grande robe talaire sans plis; elle est souvent coiffée d’un haut calathos d’origine asiatique qu’on a signalé sur la tête de captives dans les bas-reliefs assyriens.
Nous savons que la céramique n’a jamais été très développée en Assyrie et en Chaldée; aussi, dès que l’influence égyptienne put se manifester politiquement en Phénicie, on ne tarda pas à voir, dans la céramique, le style pseudo-égyptien remplacer le style pseudo-assy-
rien. Façonnées comme les précédentes, en terre rougeorange, les figurines de la nouvelle école représentent des femmes debout ou assises, quelquefois allaitant leur enfant, tenant un éventail, une colombe, le disque lunaire. Les Phéniciens apprirent même des Egyptiens à recouvrir leurs statuettes d’un émail vert ou bleu, analogue à celui que l’on appelle faïence égyptienne, à tel point qu’il est parfois difficile de dire si les statuettes émaillées qu’on recueille dans les tombeaux de la Phénicie sont des produits importés d’Égypte ou des œuvres de l’industrie indi- (Musée du Louvre.) gène. Dans leur procédé d’imitation servile, les ouvriers phéniciens ont reproduit jusqu’aux caractères hiéroglyphiques, qu’ils ont défigurés parce qu’ils n’en comprenaient pas le sens.
Le type le plus fréquemment copié par les Phéniciens est le dieu grotesque Bès ou le dieu embryon Phtah, dont ils ont fait le Dieu Pygmée, appelé Patèque par Hérodote. Ce nain à grosse tête et à jambes torses, d’une obésité repoussante, type de la difformité et de la laideur, se rencontre partout dans la céramique phénicienne.
Le style pseudo-hellénique ou grécisant a fourni en
Fig. 216.
Pygmée en terre cuite.
(Musée du Louvre.)
Fig. 215. — Pygmée en terre cuite.
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
Fig. 217. — Tète de sarcophage en terre cuite. (Louvre.)
Phénicie de nombreux monuments en terre cuite témoin ce grand masque (fig. 217) trouvé dans la nécropole d’Amrith, qui n’est rien moins qu’une partie du couvercle d’un sarcophage anthropoïde. La tête, vulgaire, n’a point l’aspect égyptien ou assyrien; elle est d’inspiration grecque, non sans quelque tradition orientale. Parmi les statuettes de Phénicie qui se rattachent à l’archaïsme grec, il y a les figurines d’Aphrodite debout, vêtue d’une tunique talaire dont la déesse saisit les plis d’une main, tandis que de l’autre main elle tient une colombe. Des nattes de cheveux descendent sur la poitrine de chaque côté de la tête. D’autres fois, le costume de ces femmes se compose d’une robe talaire et d’un manteau agrafé sur l’épaule; elles ont les bras allongés le long du corps.
L’argile de Cypre se prête mieux que celle de la Phénicie à la plastique et à la cuisson; aussi, de très bonne heure, on sut l’utiliser à ce point de vue, et un bon nombre de ses produits nous font remonter à un art tout à fait
Terre cuite phénicienne, Pnmmf- Les plus anciennes des figu- (Musée du Louvre.) rines cypriotes sont de tradition orien-
taie et asiatique. Elles représentent la déesse de la fécondité, Astarté; elles sont modelées au pouce, avec des stries tracées à la pointe, des bandes de couleur noire ou rouge pour tout ornement. «La tète est presque informe, dit M. Perrot1; on y distingue pourtant un nez courbé en forme de bec, deux gros yeux ronds et des ' oreilles démesurées ,
; percées chacune de deux • trous, pour marquer la iplace des multiples anneaux que portaient les femmes phéniciennes et babyloniennes. Les bras 'arqués se rejoignent ^ quelquefois sur la poitrine ou sur le ventre;
Terre cuite cvnriote ^ ÎCL tîennent Un Objet 1 ’8' 2"°’ .
1 erre cuite cypriote. ^ > ) Terre cuite cypriote.
(Musée du Louvre.) C^ui ne peut ^UCTC CtTC (Musée du Louvre.)
^qu’un vase. L’extrême
largeur des fiance semble une promesse de maternité. Des lignes marquées en creux indiquent une sorte de pagne, seul vêtement de la figure nue. Les jambes sont serrées l’une contre l’autre; elles s’amincissent brusquement sans base stable et presque sans pieds. » De la même période sont ces vases en formes d’animaux ou de têtes humaines, ces statuettes étranges de fantassins, de cavaliers couverts de leur armure bariolée, de chars de guerre qu’on croirait modelés par des enfants. Les figurines cypriotes sont si nombreuses, d’ailleurs,
Eig. 219.
. Perrot et Chipiez, Hist. de l’art, t. III, p. 55z.
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
qu’on peut les échelonner de manière à marquer sans lacune les étapes graduelles des progrès de l’art.
A Cypre, on rencontre souvent le dieu grotesque Pygmée, que nous avons signalé en Phénicie, et il y offre les mêmes caractères que sur la côte. C’est toujours ce mélange de styles pseudo-égyptien et pseudo-assyrien combinés, à différents degrés, avec le style grec archaïque. Nous citerons, Fig. 221.
d’après M. Heuzey, des statuettes de Terre cuite cypriote. r (Musée du Louvre.)
femme , coiffées à l’égyptienne et caractérisées à la fois par le geste de la déesse mère portant la main à son sein, et le geste de la déesse génératrice (fig. 222); ce dernier, qui rappelle l’Aphrodite de Cnide, ne se trouve pas dans l’art purement oriental. Nous saisissons ainsi sur le vif la fusion des traditions asiatiques avec les idées helléniques. Telle était l’habileté des artistes cypriotes dans la céramique, qu’ils fabriquèrent en terre cuite des statues de grandeur naturelle; elles ont, dans ce cas, tous les caractères que nous avons reconnus à la statuaire.
Les vaisseaux phéniciens transportaient au loin, dans tout le bassin de la Méditerranée, les produits de la céramique phénicienne, rhodienne et cypriote. On a trouvéà Corinthe, par exemple, une petite aryballe en forme de tête casquée, qui est de style pseudo-égyptien et de fabrique phénicienne. Le
Fig. 222.
Terre cuite cypriote.
(Louvre.)
298 ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
casque couvre toute la tête, sauf les yeux, le nez et la bouche. Il y a un cartouche égyptien renfermant le nom du roi Ouapra (Apriès), 599-569 avant J.-C.
Sur l’emplacement de Carthage, on a déterré un grand masque en terre cuite, colorié en rouge brun, qui rappelle à la fois le masque d’Amrith et les couvercles des sarcophages anthropoïdes de l’Egypte (fig. 223). Les cheveux sont tressés à l’égyptienne, les oreilles percées pour recevoir des
Fig. 22j. — Masque . ..
de Carthage boucles, les joues marquées d un sil-
(Musée du Louvre.) Ion à la limite naturelle de la barbe.
Le modelé seul est plutôt assyrien et se ressent de la mollesse asiatique. Dans des fouilles pratiquées auprès des ports, j’ai recueilli un des plus remarquables exemples de la céramique punique que l’on puisse citer (fig. 224).
Le sourire béat de cette tête d’Astarté lui donne un grand air de famille avec la tête de Tanit des monnaies de Carthage, et même avec les têtes archaïques d’Athéna, sur les plus anciens tétradrachmes d’Athènes.
Les terres cuites trouvées à Tharros et à Sulcis, en Sardaigne, offrent les mêmes types et les mêmes caractères hybrides que
Fig. 224. — Masque en terre cuite de Carthage.
(Cabinet des Médailles.)
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE. 299
celles de tous les pays phéniciens. On y a signalé même la déesse chaldéenne nue, de face, portant les mains à ses seins, affublée parfois d’une coiffure égyptienne; des figures de Pygmées, d’Astartés assises sur un trône, tenant une colombe ou le disque lunaire.
Ainsi, d’un bout à l’autre de la Méditerranée, partout ou les Phéniciens ont installé leurs comptoirs, ils y ont transporté avec eux leur art hybride, ou la fusion des éléments n’est pas assez marquée pour qu’on ne puisse reconnaître les emprunts. La dissection et l’analyse de chacun des produits de l’art phénicien, aussi bien dans les terres cuites que dans la sculpture, permettent de rendre à l’Assyrie, à l’Egypte, à la Grèce, ce qui appartient à chacune d’elles; ce travail fait, il ne reste guère, pour les Phéniciens, que la mise en oeuvre.
§ VIL — La verrerie phénicienne.
D’après le témoignage de Pline, on a longtemps attribué aux Phéniciens l’invention du verre. Voici la traduction de son récit : « Dans cette partie de la Syrie que l’on appelle Phénicie, et qui est limitrophe de la Judée, il existe, au pied du mont Carmel, une mare du nom de Candébia. On la regarde comme la source du fleuve Bélus (Nahr-Halou), lequel, après un cours de cinq mille pas, se jette dans la Méditerranée, non loin de la colonie de Ptolémaïs. Les eaux de cette rivière coulent lentement ; elles sont profondes, bourbeuses, insalubres, mais des rites religieux les ont rendues sacrées. Le Bélus ne dépose de sable qu’à son embouchure; et ce sable, naguère impropre à tout
usage, devient blanc et pur aussitôt que les vagues de la mer l’ont roulé et lavé. Le rivage mesure tout au plus cinq cents pas, et cependant, depuis bien des siècles, ce petit espace a suffi à la fabrication du verre. On raconte que des marchands de nitre, descendus sur cette plage, se disposaient à préparer leur repas, lorsqu’ils s’aperçurent qu’il n’y avait pas de pierres pour soutenir les marmites. On courut dans toutes les directions sans en trouver, puis, de guerre lasse, on prit les pains de nitre dont le navire était chargé, et voilà un fourneau improvisé. Mais à peine le feu fut-il allumé que le sel, entrant en fusion, se mêla au sable, et l’on vit couler des ruisseaux d’un liquide transparent et inconnu jusqu’alors. Telle fut l’origine du verre1. »
Il est assez facile de reconnaître la part de vérité historique que renferme la fable dont Pline s’est fait l’écho. Les marchands phéniciens ayant allumé, par hasard, leur feu dans une cavité de rocher qui concentrait la chaleur, obtinrent un commencement de vitrification du sel de nitre : c’est en cela sans doute que consista l’invention des Phéniciens. Ils avaient trouvé le verre blanc translucide, tandis qu’avant eux, les Egyptiens et les Assyriens ne connaissaient qu’un verre opaque produit par la combustion de certaines plantes.
Le verre opaque, ou plutôt la pâte de verre, parait d’invention égyptienne. La substance vitreuse sert de vernis à la terre cuite, dès le temps de la première dynastie, et on la trouve ainsi employée sur les montants
i. Pline, Hist. nat. xxxvi, 190, 191. Trad. de W. Frœhner, la Verrerie antique, coll. Charvet, p. 2.
L’ART PHENICIEN ET CYPRIOTE
de la porte sépulcrale de la pyramide à degrés de Saqqarah. Plus tard, on l’applique comme glaçure sur des scarabées, des figurines funéraires, des peintures. Bientôt enfin, on s’aperçut que cette matière avait assez de consistance pour se suffire à elle-même : « Dès lors, dit M. Frœhner, la fabrication de ce que nous appelons la verroterie, c’est-à-dire des menus objets de parure, des perles, des amulettes, des petites figurines en verre opaque isochrome ou de plusieurs couleurs, était inventée; elle ne s’arrêta plus, et le commerce en répandit les produits partout1. » L’invention du soufflage suivit de près : le plus ancien vase de verre coloré que l’on connaisse porte le nom de Thoutmès III (xviiie dynastie). Quant au verre blanc, il fait son apparition en Egypte plus tardivement; des flacons de verre transparent, conservés au Musée britannique, sont de la xxvie dynastie.
En Chaldée et en Assyrie, on dut procéder comme en Egypte : commencer par employer la substance vitreuse, à l’état de vernis, sur les briques, les statuettes, les vases; puis l’on est arrivé graduellement, peut-être sous l’influence de l’Egypte, au verre opaque et enfin au verre transparent. Les objets assyriens en pâte vitreuse, anneaux, grains de colliers, petits vases, ne sont pas rares dans nos musées; mais le verre blanc translucide paraît avoir été d’importation phénicienne et toujours d’un usage fort restreint en Mésopotamie. On connaît le célèbre flacon en verre translucide, de Sargon, au Musée britannique : malgré son inscription