E. de Sarzec, op. cit., p. 5g
Fig. 5. — Pivot de porte de Tello.
(Musée du Louvre.)
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
Les découvertes de Loftus et de Taylor nous font connaître comment étaient décorées les façades et les chambres des palais chalde'ens. La façade principale des édifices d’Abu-Sharein et de Warka avait une décoration murale d’un procédé aussi primitif que singulier1. On commença par l’enduire d’une épaisse couche de stuc d’argile, puis, avant la dessiccation complète, on
enfonça dans cet enduit des cônes en terre cuite, comme on l’aurait fait de clous de métal. La tête seule de ces cônes paraît à la surface du mur, tandis que la tige plonge dans l’épaisseur de l’argile, y
Fig. (5. — Cône en terre cuite, de Tcllo. (Musée du Louvre.)
adhère et demeure invisible. Sur les têtes de ces cônes, disposés de distance en distance et jouant peut-être aussi le rôle de talismans, on a appliqué des couleurs variées : elles sont noires, rouges, blanches ou jaunes. En outre, chaque tête est isolée de ses voisines par des lignes géométriques coloriées, si bien qu’elle devenait, pour l’œil, le centre d’un losange ou d’un carré.
Si l’intérieur des chambres était revêtu, ici d’un stuc blanc monochrome, là de peintures à fresques, il n’est rien resté de cette décoration. Mais nous avons en assez grande quantité, bien que toujours fort mutilés, des débris d’un autre système de revêtement, plus original, et dont les Chalde'ens sont les inventeurs : il s’agit de la brique émaillée. En appliquant sur l’une des faces
i. Loftus, Travels and researches, p. 187-189.
L’ART CHALDEEN.
des briques, avant la cuisson, un enduit colorié et vitrifiable au feu, on produisait une glaçure ou un émail faisant corps avec l’argile et d’une inaltérable solidité. C’est encore la nécessité et l’ingratitude de leur climat qui poussèrent les Chaldéens à avoir recours à cet ingénieux procédé : il leur fallait bien remédier au manque de pierre et empêcher les grandes pluies de détériorer les couleurs appliquées sur les murs. Ils y ont si parfaitement réussi, qu’aujourd’hui même l’éclat de ces tuiles vernissées n’est pas altéré. Les couleurs dont elles sont enduites sont des plus simples et peu variées : le bleu, le blanc, le noir, le jaune et le rouge. Malheureusement ces beaux fragments rapportés dans nos musées n’ont guère d’autre intérêt que celui de nous faire connaître les procédés techniques de la fabrication qui suppose celle du verre opaque : c’est à peine si ceux qui sont le moins mutilés contiennent quelques fleurons ou des portions de figures d’animaux, et encore ces derniers ne sont-ils pas antérieurs à l’époque de Nabuchodonosor.
Les sondages pratiqués dans la masse des terrasses chaldcennes ont révélé d’autres curieux détails de construction. Nous savons, par exemple, comment on s’y prit pour éviter que les eaux vannes des habitations ou les eaux de pluie qui tombaient sur les maisons s’infiltrassent dans les terre-pleins en briques crues sur lesquels reposait l’édifice : une prompte désagrégation s’en fût suivie. Aussi imagina-t-on tout un système de canalisation et de drainage. Dans un des monticules de Tello, M. de Sarzec a retrouvé une série de tuyaux cylindriques ou manchons en terre cuite, s’emboîtant les
30 ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
uns dans les autres, et dont l’ensemble formait une conduite d’eau 1.
Mais là où le procédé a été mis en pratique avec un art particulièrement ingénieux, c’est dans la nécropole de Mughéir. Le sommet du terre-plein dans la masse duquel sont enfouis les tombeaux est recouvert d’un dallage en briques particulièrement soigné, et où tous les interstices sont remplis de bitume. Sous cet épiderme supérieur, les cercueils sont étagés en ordre, les uns au-dessus des autres, et isolés chacun dans une petite cabane. De distance en distance, on rencontre des manchons en briques, emboîtés et formant comme d’immenses tuyaux de cheminée, noyés dans la construction. L’extrémité inférieure des tuyaux aboutissait à un canal; l’extrémité supérieure, alignée au ras du dallage de la terrasse, était munie d’une calotte percée d’une infinité de petits trous, comme une écumoire. C’est par là que descendaient les eaux de pluie, et ce système de drainage a été si merveilleusement compris et exécuté, qu’il est reste intact jusqu’à nos jours, et qu’au témoignage de Loftus, les tombeaux ont été si bien préservés qu’on les trouve parfaitement secs, cadavres et mobilier funéraire. Nous verrons les Assyriens prendre de pareilles précautions pour préserver de l’infiltration des eaux les terrasses des palais ninivites.
Fig. 7. — Tube de drainage à Mughéir (d’après Loftus).
i. E. de Sarzec, op > cit., p< 6o<
L’ART CHALDEEN.
La construction d’un temple ou d’un palais donnait lieu à une cérémonie religieuse analogue à ce que nous appelons la pose de la première pierre. Dans une cavité ménagée dans l’épaisseur du mur de fondation, on déposait un cylindre en terre cuite (fig. 8), sur lequel était gravée une inscription relatant la construction et célébrant la piété et les hauts faits du prince; ce cylindre était accompagné de divers objets talismaniques: cônes et statuettes en bronze et en terre cuite, cylindres-cachets, tablettes votives, quelquefois en argent et en or. Dans les fondations du palais de Gudéa, M. de Sarzec a retrouvé quatre de ces cavités maçonnées, ayant om,35 sur 27 X 12 ; elles contenaient encore les cylindres et les amulettes qu’on y avait déposés. Des cachettes du même genre ont été signalées à Sinkereh, à Mughéir et dans les ruines de presque tous les édifices chaldéens et assyriens. Les Assyriens eux-mêmes, lorsqu’ils voulaient relever un vieux temple délabré , s’inquiétaient avant tout de retrouver la cachette du cylindre de fondation ou temen.
Le dernier roi de Babylone, Nabonid, raconte dans l’une des inscriptions officielles de son règne, comment il parvint à retrouver le temen des premiers constructeurs du temple du Soleil à Larsa. Déjà le roi Kurigalzu (vers 1 3 5 0) et plus tard Assarhaddon (de 680 à 667), et Nabuchodonosor lui-même, avaient fait des
Fig. 8. — Cylindre de fondation de Khorsabad (Louvre).
réparations à ce sanctuaire vénéré, et recherché vainement la cachette des talismans. « Alors, moi, Nabonid, inspiré par ma piété envers la déesse Istar d’Agadé, ma souveraine, j’ai fait creuser une excavation. Les dieux Samas et Raman m’accordèrent leur faveur constante, et je trouvai le cylindre de fondation du temple E-Ulbar. » Il portait le nom du roi Sagaractias (vers i5oo); après avoir lu l’inscription, Nabonid la remit en place, ht lui-même un autre cylindre pour constater ses recherches et ses propres travaux ; il le déposa dans les fondations à côté de l’ancien, et les explorateurs modernes, sans doute aussi favorisés par Samas et Raman, ont retrouvé en assez bon état de conservation la cachette mystérieuse et les précieux objets qui y avaient été pieusement placés, les uns quinze cents, les autres cinq cent cinquante ans avant notre ère.
§ II. — Statues et bas-reliefs.
Les découvertes de M. de Sarzec à Tello et celles des autres explorateurs de la Chaldée nous permettent de remonter presque aux origines de la sculpture dans l’Asie occidentale. Nos musées possèdent, en effet, des bas-reliefs et des statues d’un art rudimentaire dont l’époque reculée est encore affirmée par l’archaïsme des inscriptions qui les accompagnent, et ces plus anciens monuments sont suivis, comme pour l’Egypte ou la Grèce, d’autres statues et d’autres bas-reliefs qui, s’échelonnant chronologiquement à travers les siècles, représentent les phases graduelles du progrès artis-
LJ A K T CHALDEEN.
Fig. 9. — Bas-relief de Tello.
(Musée du Louvre.)
tique en Chaldee avant que la domination ninivite s’imposât à ce pays. Parmi les fragments de sculpture de Tello, celui que M. Heuzey considère comme le plus primitif et qu’on doit placer en tête des œuvres de la sculpture orientale, est un bas-relief en calcaire grisâtre, de o"’, 25 de large et o'",i8 de haut. Quatre figures seulement restent de la scène compliquée qui décorait cette plaque de pierre. L’une d’elles est assise, de profil à gauche : c’est un homme imberbe plutôt qu’une femme, et sa figure est à demi envahie par un œil démesuré, placé de face comme dans les dessins de nos enfants. Sa chevelure se compose de deux longues tresses qui descendent sur ses épaules et qu’on pourrait presque prendre pour les fanons de la tiare élevée dont il est coiffé. Cette tiare paraît munie de deux cornes de taureau. Le buste est drapé dans un grand châle qui laisse à nu l'épaule, droite. La main, levée à la hauteur du visage, a l’aspect d’une simple fourche; elle tient un vase comme si nous avions affaire à une scène de libation, et, en effet, on aperçoit encore en partie la divinité à laquelle s’adresse l’offrande. A droite de cette scène, un homme barbu, aux épaules carrées, coiffé d’un béret plat, vêtu d’une grande robe sans plis, tient de la main droite une sorte de massue dont il paraît asséner un coup
ARCHKOL. ORIENTALE,
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
sur la tête de son compagnon qu’il saisit par la main. Comme on le voit, l’interprétation du tableau est des plus douteuses, mais, en nous plaçant au point de vue de l’histoire de l’art, on doit reconnaître sans hésiter un fragment qui remonte à une prodigieuse antiquité. Le relief est plat, le contour des figures est timide et incertain, les détails en sont disproportionnés, comme si la pointe rude qui les a gravés eût été entre les mains impuissantes d’un enfant; le dessin est d’une incorrection rudimentaire, bien que le calcaire soit tendre et facile à travailler.
Un art plus avancé déjà caractérise le fragment de bas-relief que M. Heuzey a appelé « la tablette de l’aigle et du lion », et qui est daté par une inscription mentionnant le roi Our-Nina (2,5oo ans avant Jésus-Christ).
On y voit un aigle aux ailes éployées, de face et debout sur un lion. La sculpture est également plate et sans modelé, maisle galbe des figures est découpé avec netteté et d’une main plus assurée ; les extrémités des pennes des ailes de l’aigle sont marquées par une dentelure, le corps du lion est d’une remarquable correction de lignes, sauf la tête qui reste encore barbare.
Une troisième étape de la sculpture chaldéenne peut être représentée par la « stèle des vautours » sur laquelle on a lu le nom de deux rois dont l’un est fils de Our-Nina. Les trois fragments de cette stèle en
Fig. 10. — Bas-relief de Tello.
(Musée du Louvre.)
L’ART CHALDEEN.
iS
calcaire sont sculptés sur leurs deux faces. Sur l’un d’eux, une bande de vautours emportent dans leur vol des débris humains :
des têtes, des mains et des bras. Les têtes d’hommes dénotent un art sorti des tâtonnements de l’enfance; elles sont entièrement rasées, le nez est toujours aquilin, l’œil démesurément grand et triangulaire. Les vautours, dessinés avec plus de rudesse, sont néanmoins bien caractérisés par leur long bec recourbé, leurs serres d’une longueur exagérée; on a accentué les imbrications de leurs plumes et de leurs ailes. Sur un autre débris de la même stèle, il semble que nous assistions à la construction d’un tumulus funéraire. Des hommes vêtus d’une tunique courte, frangée, serrée à la taille, portent sur leur tête des paniers d’osier qui contiennent probablement la terre dont ils doivent recouvrir des monceaux de cadavres entassés les uns sur les autres, par rangées symé-
ARCHEOLOGIE ORIENTALE.
triques et alternantes. Le troisième morceau du même monument parait représenter une scène de carnage. Quant à la face postérieure de la stèle, elle est moins ornée; cependant, sur l’un des débris (tïg. 1 3), on voit une hampe surmontée d’un aigle aux ailes éployées, puis une grande tète d’homme, incomplète, mais fort intéressante; elle offre, au point de vue anatomique, les memes caractères que les têtes plus petites que nous
venons d’étudier; mais ce qui la rend surtout curieuse, c’est sa coiffure, sorte de tiare, munie de cornes de taureau. « Par une convention de l’archaïsme, remarque M. Heuzey, ces deux cornes se profilent en avant et en arrière; mais dans la réalité, elles avaient leur attache sur les côtés du bonnet... Le bonnet est de plus surmonté d’une touffe de quatre grandes plumes, au centre desquelles se dresse un cône décoré d’une tête bizarre, terminée aussi en croissant : cette petite tête décorative, dessinée de face, a le nez qui se prolonge et s’élargit à l’excès, sans apparence de bouche, de sorte que l’on peut hésiter entre une tête humaine ou une tête d’animal L » On retrouve avec des modifications peu importantes la même tiare sur les cylindres et sur les bas-
Eig. 13. — L;i stèle des vautours.
(Musée du Louvre.)