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CHAP. IV. — ARCHITECTURE MILITAIRE

L'architecture militaire comprend les châteaux forts et tous les monuments que l'art et la nécessité ont élevé3 contre les attaques de l'ennemi. Elle doit avoir subi aussi des modifications plus ou moins grandes, selon les divers besoins des temps et les diverses variations qu'éprouvèrent les arts, soit en décadence, soit en progrès.

Cependant, comme les monuments militaires sont ordinairement des masses de maçonnerie capables d'une grande résistance, sans aucun ornement, ou faiblement décorées, il est plus difficile de reconnaître l'époque à peu près exacte des monuments de ce genre, et le goût architectonique dominant au temps de leur construction. L'observation minutieuse des diverses parties, tant intérieures qu'extérieures, peut cependant amener à des résultats satisfaisants.

On peut établir pour les monuments militairse à peu près le même mode de classification que pour l'architecture religieuse.

4" Classe, depuis le cinquième siècle jusqu'au dixième;

2' Classe , dixième et onzième siècles ; 3* Classe, fin du onzième et douzième; 4 e Classe ^treizième ;

5* Classe , quatorzième et première moitié du quinzième ;

6 e Classe , deuxième moitié du quinzième et seizième.

Depuis le cinquième siècle jusqu'au dixième, il ne nous reste presque pas de monuments attestant le type d'architecture employé alors dans la construction des monuments militaires; de plus, les invasions des barbares avaient divisé les provinces, disséminé les populations , énervé le courage, et causé un grand détriment à tous les arts. Le temps était peu favorable aux travaux , et on oubliait même les plus nécessaires pour la défense du pays : on se contentait ordinairement de se renfermer dans lés forteresses qui avaient été construites antérieurement, et de les réparer, ainsi que les fortifications des villes ; or toutes ces fortifications existantes au cinquième siècle et au sixième étaient des constructions romaines. Nos conjectures ne seront donc pas fautives si nous leur assignons le type de l'architecture romaine.

Au reste, la comparaison n'est pas impossible, car les monuments romains , quelque rares qu'ils soient, ne nous font pas faute; et nous pouvons rapprocher par la pensée ces resles précieux des fortifications , et cette tour encore bien conservée , construite par César pour la défense de Provins (Seine-et-Marne), de cet antique château de Car-

cassonne (département de l'Aude), inébranlable depuis le sixième siècle. Ce château est un vaste bâtiment carré, couronné de créneaux , flanqué de quatre fortes tourelles rondes , et défendu par une tour carrée très-élevée, qui devait servir de point d'observation. Il est défendu d'un côté par des fossés larges et profonds , et de l'autre par des escarpements très-considérables , qui le rendent inaccessible.

Les châteaux fortifiés construits par les Romains, joints à quelques-uns élevés dans le cinquième siècle, sur le même modèle sans doute , étaient nombreux dans l'Auvergne, au rapport de saint Sidoine-Apollinaire, qui nous apprend que les coteaux de ce pays avaient leur cime pierreuse couronnée de châteaux fortifiés. Et nous ne pouvons douter qu'ils n'aient été nombreux dans toutes les parties des Gaules que les Romains avaient conquises , et qu'ils avaient toujours besoin de défendre.

Quelquefois ces forteresses étaient considérables , munies d'un grand nombre de tours, et décorées magnifiquement. L'emplacement , comme nous l'avons vu, était ordinairement sur une hauteur, comme moins accessible à l'ennemi , et offrant par l'escarpement des moyens de défense naturels. Lorsqu'on construisait dans la plaine , la tour principale du château était élevée sur un monticule factice souvent assez considérable; un ruisseau, une rivière baignait les murs de tout l'édifice, ou un fossé profond les environnait et était alimenté par une

source, pour rendre le manoir d'un plus difficile

accès.

Cependant l'architecture avait un sort plus heureux dans l'Orient; elle se maintint et se perfectionna à Byzance, où, surtout depuis le règne de Constantin , les artistes les plus habiles s'étaient réunis , et l'avaient rendue le centre des arts et des lumières. C'est là, comme nous l'avons déjà vu, que plus tard le nord de l'Europe alla puiser ses idées architecturales , qui lui firent enfanter tant de chefsd'œuvre.

Les siècles suivants n'offrent aucun changement dans l'état des forteresses en Occident , et on y adopta l'ancienne méthode romaine pour tout ce qui a rapport à l'art de la guerre. Les chroniques, en rapportant les réparations faites aux fortifications anciennes des villes, ne nous parlent pas de nouvelles forteresses, ce qui porte à croire qu'on n'en éleva guère jusqu'au dixième siècle. Cependant les frontières, appelées marches , durent être mieux garniés, et le besoin de maisons fortifiées se fit surtout mieux sentir au neuvième siècle, lorsque les Normands se répandirent dans la France, en portant partout le ravage. Quelques-uns entourèrent leurs habitations de palissades; mais ces forteresses, trop peu nombreuses, et probablement mal défendues, ne purent résister aux Normands; on fut même parfois obligé de les détruire, de peur qu'elles ne devinssent des retraites pour les brigands qui désolaient alors la France.

Un tel état de désolation obligea à construire des châteaux plus formidables vers le milieu du neuvième siècle, et le lemps était peu éloigné où le royaume devait se couvrir de châteaux , en môme temps que la noblesse acquerrait une nouvelle indépendance, et qu'une nouvelle ardeur militaire ranimerait la nation française. Aussi est-il constant qu'au dixième et au onzième siècles le régime féodal parut très-avantageux, et rendit de véritables services au royaume.

Art. f. — Châteaux des dixième et onzième

siècles.

C'est surtout au dixième siècle que se multiplièrent les châteaux forts. Lorsque Louis le Bègue, prince aussi faible d'esprit et de santé que dénué de crédit, eut laissé les grands du royaume satisfaire leur ambition , et étendre leurs usurpations à leur volonté, la noblesse se multiplia ainsi que les châteaux. Tout homme d'armes qui , du neuvième au dixième siècle , reçut en ûef tant de parcelles du domaine d'un comte, sous l'obligation de le servir à la guerre, commença son établissement dans la carapague par la construction d'une petite forteresse, ne fût-elle composée que d'une seule tour.

L'art de construire des forteresses se ressentait encore des siècles de barbarie; il fit bien quelques progrès dans le cours du onzième siècle,

mais ce ne fut guère que vers la fin que s'introduisirent les perfectionnements les plus notables, et surtout au douzième , sous le règne de Henri I", roi d'Angleterre, époque de la conquête de l'Angleterre par les Normands, et par conséquent très-remarquable pour L'architecture militaire.

Aux dixième et onzième siècles, les châteaux avaient deux parties principales , une cour basse, et une seconde enceinte renfermant une tour ou donjon.

La première enceinte était plus ou moins grande , selon l'importance de la place. Quelquefois elle occupait une étendue d'environ 30 ares , d'autres fois un espace de 50 ares et même d'un hectare. Souvent on choisit pour emplacement les caps ou promontoires formés par la jonction de deux vallées. Par ces excavations naturelles, l'accès des places était défendu de plusieurs côtés , et il pouvait devenir encore plus difficile par le moyen de digues qui arrêtaient le cours du ruisseau qui arrosait le vallon , et transformaient en lac la vallée entière.

Lorsqu'on construisait au milieu de la plaine, les châteaux étaient environnés d'un fossé large et profond, dont le bord intérieur était fortifié par un rempart de terre, surmonté de palissades en bois. Beaucoup de châteaux étaient aussi environnés de murs en pierre. Ces divers modes de constructions dépendaient, non de la puissance des seigneurs, mais du plus ou moins de facilité à se procurer les divers matériaux.

A Tune des extrémités de la cour, ou au milieu , s'élevait une éminence arrondie , quelquefois naturelle , souvent artificielle et en forme de cône tronqué , à laquelle on a donné le nom de motte. C'est sur cette éminence qu'était construite la citadelle ou le donjon.

Ce donjon était une tour carrée ou ronde , assez élevée, construite en bois ou en pierres, divisée en plusieurs étages, et du haut de laquelle la vue parcourait un espace de pays assez considérable. C'était la demeure du commandant. Sous la tour se trouvait une prison impénétrable au jour.

On peut faire remonter jusqu'au temps de la domination romaine, l'origine des monticules en terre appelés mottes ; et il est probable que les châteaux des siècles antérieurs au dixième siècle, comme du sixième au septième, ou du huitième, devaient peu différer de ceux du dixième, comme on peut s'en convaincre par la vue du château de Carcassonne dont j'ai parlé.

Ermold le Noir , auteur du neuvième siècle , nous apprend que de son temps les forteresses les plus importantes en Bretagne n'étaient guère entourées que de palissades et de fossés.

Toute la France et les pays voisins avaient adopté le même genre de construction. En Angleterre, avant Guillaume 4e Conquérant , et dans le pays de Galles, avant Edouard I", il y eut peu de forteresses en pierres ; presque toutes étaient construites en bois.

On ne peut lire sans le plus grand intérêt les dé-

tails que donne Jean de Colmieu, sur l'architecture des forteresses do l'époque, dans la Vie de saint Jean, évèque de Térouane. On croit voir, en les lisant, un des châteaux de labaronnerie du dixième siècle.

« C'est l'usage de nos jours, dit-il, pour les hommes les plus riches et les plus nobles, ou pour ceux qui, par conséquent, consacrent le plus exclusivement leur temps à satisfaire leurs haines privées par le meurtre , de se procurer avant tout une retraite où ils puissent se mettre à l'abri de l'attaque de leurs ennemis , combattre leurs ennemis avec avantage, et retenir dans les fers ceux qui se sont trouvés les plus faibles.

» Ils élèvent aussi haut qu'il leur est possible un monticule de terre transportée; ils l'entourent d'un fossé d'une largeur considérable et d'une effrayante profondeur. Sur le bord intérieur du fossé, ils plantent une palissade de pièces de bois équarries et fortement liées entre elles , qui équivaut à un mur. S'il leur est possible, ils soutiennent cette palissade par des tours élevées de place en place. Au milieu de ce monticule, ils bâtissent une maison ou plutôt une citadelle, d'où la vue se porte de tous côtés également. On ne peut arriver à la porte de celle-ci que par un pont qui , jeté sur le fossé, et porté sur des piliers accouplés , part du point le plus bas, au delà du fossé, et s'élève graduellement jusqu'à ce qu'il atteigne le sommet du monticule et la porte de la maison d'où le maître ledomme tout entier.

Dans les contrées abondantes en pierres , on a incontestablement préféré cette matière au bois. Aussi ces châteaux offrent-ils beaucoup plus d'intérêt que les autres. On voit encore les donjons de quelques-uns , qui s'élèvent majestueusement à une grande hauteur. Plusieurs laissent encore reconnaître la distribution intérieure de ces sombres et fortes tours , palais des barons du moyen âge. Rarement ils sont élevés sur des mottes artificielles; mais le plus ordinairement ils sont construits sur le sommet d'un rocher ou d'iine colline , des terres rapportées n'offrant pas assez de résistance pour supporter des masses aussi considérables.

Les châteaux en pierre , comme ceux en bois , étaient environnés de deux et quelquefois trois enceintes, défendues par des fossés profonds et d'une largeur de 8 et même 16 mètres , et des murs épais et élevés parfois de plus de 6 mètres. La première enceinte servait de basse-cour; c'est dans la seconde que se trouvait Jo donjon , coustruit de murs d'au moins 2 ou 3 mètres d'épaisseur à la base, diminuant progressivement , pour l'élévation desquels on employait des pierres inégales noyées dans du mortier de chaux , souvent revêtues de pierres de taille généralement plus larges que hautes , régulières et de diverses dimensions. Il s'élevait souvent à une hauteur de 50 mètres; sa forme était ordinairement un carré parfait ou un carré long, d'une assez grande largeur, par exemple de 16, 19 et même 22 ou 25 mètres. Le rez-de-chaussée , voûté à plein cintre, formait des magasins et la prison ,

et n'était accessible que par des ouvertures pratiquées dans la voûte et communiquant au premier étage , où presque toujours se trouvait seulement rentrée ordinaire , à laquelle on parvenait par un pont-levis , un escalier mobile , ou une espèce d'échelle. Souvent on voit un escalier ordinairement étroit et rapide percé dans l'épaisseur du mur, et par le moyen duquel tous les étages communiquent ensemble, depuis le rez-de-chaussée jusqu'à la partie la plus élevée.

Lorsque le donjon avait une grande largeur, pour éviter la trop grande portée des poutres soutenant les planchers , ou pour donner plus de solidité aux voûtes en leur donnant moins d'étendue , on établissait au milieu de l'édiûce un , deux ou trois rangs d'arcades portées sur des colonnes , et superposées les unes aux autres , qui correspondaient au niveau des étages (pl. X, fig. 14) : par ce moyen les planchers pouvaient embrasser tout le diamètre de la tour, sans que la solidité fût compromise.

L'extérieur est garni aux angles , et môme dans les façades, de contre-forts en pierres de taille , plats , carrés , et quelquefois semi-cylindriques. Au onzième siècle on ne connaissait pas les mâchicoulis , mais on voyait quelquefois , à la partie supérieure du donjon , une espèce de balcon en bois , donnant , en cas d'attaque , un moyen commode de jeter des pierres et d'autres projectiles sur les assaillants. Aucun des donjons anciens qui existent encore n'ont conservé de toiture ; mais leur

forme indique assez que le toit était à quatre pans ou à bouts rabattus lorsqu'il n'y avait pas de plateforme. #

J'ai dit que le rez-de-chausiée servait de magasin ou de prison ; au premier ou au second étage audessus se trouvaient l'appartement d'apparat , la grande salle de réception , celle qui offrait le plus de luxe et de décorations ; on y voyait ordinairement une vaste cheminée entre deux fenêtres. Les appartements situés dans les étages supérieurs étaient sans doute destinés au logement du baron et de sa famille. Il y avait probablement aussi des pièces destinées aux soldats qui , en temps de guerre , observaient, du haut du donjon , ce qui se passait dans les campagnes environnantes.

Les portes , ordinairement très-simples et sans sculptures, avaient quelquefois leur archivolte garnie de zigzags ou de frettes crénelées.

lien était de même des fenêtres. Les plus grandes, divisées en deux par une colonnette , présentaient deux baies réunies dans le même cintre (pl. X, fig. 1 1 , b et c). Ces ouvertures étaient , presque toutes , percées du côté où la forteresse avait le moins à redouter les attaques , et toujours à une hauteur qui en rendait l'escalade impossible ; aussi le premier étage ne recevait presque jamais la lumière que par d'étroites ouvertures , qui tiraient le jour d'en haut comme nos caves , ou faites en forme de meurtrières , présentant au dehors des ouvertures fort allongées de 81 millimètres au plus de large, et très-évasées à l'intérieur (pl. X , fig. 1 1).

Les plus anciennes portes et fenêtres avaient quelquefois leurs archivoltes formées de claveaux alternant avec de|| briques , comme celles des anciennes, églises , et à*l'imitation des constructions romaines.

Telle était la forme la plus ordinaire des châteaux du onzième siècle. La tour du donjon , comme on voit , était distincte des autres constructions , dont elle se trouvait même quelquefois séparée par un fossé, et qui n'étaient que des dépendances, qu'on appelait autrefois les communs , et qui étaient occupées par les gens de service.

Mais on trouve aussi des forteresses carrées, dans lesquelles l'habitation principale , adossée aux murs d'enceinte , occupait un ou plusieurs côtés de la cour ; à l'extérieur les murs étaient garnis de tours cylindriques ou carrées , principalement aux quatre angles de la place. Si les châteaux n'avaient pas de donjon distinct , les tours des angles en tenaient lieu , et souvent l'une d'elles , plus élevée que les autres , était plus spécialement destinée à la surveillance et au guet. Mais ces tours n'étaient destinées qu'à la défense, et étaient bien moins considérables que celles qui formaient la partie essentielle du château.

La décoration intérieure et extérieure de ces châteaux était conforme à celle des églises de l'époque.

art. 2. — Châteaux du douzième siècle.

La fin du onzième siècle et le douzième furent un temps de renaissance et de progrès pour l'architecture religieuse.

L'esprit guerrier qui se manifesta au onzième siècle, et même dèsle dixième, et la nécessité où se trouvèrent les comtes et les barons d'élever des forteresses pour conserver leur puissance et leur sécurité furent la cause principale du progrès de l'architecture militaire ; mais c'est surtout à la fin du onzième siècle et au douzième que ces progrès devinrent plus rapides et plus marqués.

La conquête de l'Angleterre par Guillaume, duc de Normandie, mit ce conquérant dans la nécessité de construire un grand nombre de places fortes pour la conservation du royaume dont il venait de se rendre maître. On s'appliqua alors à introduire des améliorations tendant à augmenter la force , la commodité et la beauté des châteaux. L'élan que l'architecture militaire venait de recevoir en Angleterre, se propagea en France, et surtout en Normandie, où beaucoup de barons et de chevaliers firent construire grand nombre de châteaux. Beaucoup s'élevèrent aussi au douzième siècle , dans d'autres contrées, surtout sous Henri I", qui, ami des arts et des sciences, vit l'architecture militaire faire des progrès sensibles et très-remarquables. Aussi ce commencement du douzième siècle doit-il être signalé comme époque dans l'architecture militaire.

Les châteaux du douzième siècle ne différaient guère de ceux du onzième, quant à leurs formes; la disposition générale était la môme , mais ils étaient plus grauds; entourés de fossés plus profonds, ils offraient des logements plus commodes, mieux disposés, et surtout des murailles mieux construites et plus élevées.

Les châteaux offraient une première enceinte garnie de murs, dans lesquels on voyait, à certaines distances, des tours carrées ou rondes qui servaient tant à loger quelques-uns des officiers du château , qu'à d'autres usages; et le long de ces murs, à l'extérieur de la cour, étaient des bâtiments pour les domestiques ou gens de la suite du baron, pour les greniers, les magasins, etc. Au sommet du mur d'enceinte, et sur les toits plats de ces bâtiments, se tenaient ceux qui défendaient la place lorsqu'elle était assiégée; et c'est de là qu'ils jetaient des flèches, des dards et des pierres sur les assaillants. La grande porte d'entrée du château , qui était parfois défendue , de chaque côté, par une tour, était fermée avec d'épaisses portes battantes en chêne, bardées de fer, et avec des herses ou grilles en fer qu'on descendait d'en haut. L'enceinte de ce mur extérieur renfermait un large espace découvert, ou une grande cour, appelée , danr les châteaux les plus vastes et les plus complets, le bayle ou ballium extérieur, et dans lequel il y avait ordinairement une église ou chapelle. Après la première cour venait la seconde enceinte, ou bayle intérieur, renfermant le donjon et les maisons du baron.

La herse dont je viens de parler, et dont on trouve la trace dans presque tous les châteaux du douzième siècle , tandis qu'on ne la voit pas dans les siècles précédents, n'était pas pour cela une invention de l'époque , car Végèce en parle comme d'une chose connue bien longtemps avant son siècle ; mais ces moyens de défense, négligés pendant plusieurs siècles, furent remis en vigueur avec les progrès de la science et des arts.

En avant de la porte d'entrée des châteaux du douzième siècle se trouvait ordinairement un ouvrage extérieur appelé barbacane , qui élait destiné à défendre le pont-levis.

Le donjon formait ordinairement un carré parfait , ou un carré long , qui était souvent accompagné d'une autre tour plus petite, carrée, ou ronde, ou octogone, formant saillie sur le corps principal de la citadelle, et servant de vestibule et d'escalier. Dans ce cas l'escalier était brusquement interrompu à une certaine distance de la porte d'entrée du donjon , afin de recevoir l'extrémité d'un pontlevis. L'entrée à laquelle on accédait par ce pontlevis était fermée par une porte , et munie d'une herse. Il y avait un vestibule communiquant avec le corps principal du donjon par une ouverture qui était fermée, comme la première entrée, d'une porte et d'une herse. Là se trouvaient des bancs pour les soldats ou sentinelles 'qui gardaient la porte; à ce premier étage était un escalier descendant au rezde-chaussée ; d'autres escaliers placés dans les angles donnaient communication avec les étages su-

Ab. 18

périeurs et s'élevaient jusqu'au sommet des murs. Souvent une galerie ou corridor, percée dans l'épaisseur des murs , faisait le tour de l'édifice , non pas horizontalement , mais en montant ou descendant au moyen de marches.

Le rez-de-chaussée était sans fenêtres , et seulement éclairé par des ouvertures longues et étroites, d'environ 8 centim. de diamètre , ou carrées ayant à peine 16 centim., et disposées de telle sorte que les flèches ou autres projectiles qu'on aurait essayé d'y lancer ne pouvaient causer aucun dommage. Le premier étage était éclairé à peu près de même.

Ce n'est qu'au troisième et au quatrième étage que se trouvaient des fenêtres plus spacieuses, parce qu'à cette hauteur on ne pouvait craindre l'escalade; mais c'est surtout au quatrième étage, qui était ordinairement le dernier, qu'on se dispensait des précautions, et souvent des fenêtres très-spacieuses pouvaient recevoir des machines de guerre, telles que des balistes ou des catapultes; c'était de là que la garnison devait le plus incommoder l'ennemi.

Dans quelques-uns, les divers appartements d'un étage n'étaient séparés les uns des autres que par de grandes arcades quelquefois ornées de moulures élégantes, cintrées, qui semblaient n'en faire qu'une seule grande salle.

Pour fournir d'eau la garnison en cas de siège, un puits se trouvait ordinairement creusé au centre du donjon ; le cylindre de ce puits s'élevait presque

toujours jusqu'au haut des murs, afin que des différents étages on pût puiser de l'eau. Dans une commune du département de Seine-et-Marne (Doue), j'ai vu l'orifice d'un puits ainsi placé, et qui devait traverser toute l'épaisseur d'une montagne de sable pur, au haut de laquelle était construite une citadelle de la fin du douzième siècle , mais dont il ne reste plus que des souterrains.

On voyait parfois les angles de la tour principale surmontés de tourelles ou guérites carrées, qui servaient de points d'observation pour des sentinelles.

Les tours carrées étaient aussi garnies de contre-forts, comme au onzième siècle. Beaucoup de donjons étaient pourvus, à l'extérieur et à une certaine élévation , au troisième étage, par exemple , d'un balcon en bois que Ton peut regarder comme d'origine romaine, qui , dès la fin de ce siècle , mais surtout au treizième , a été remplacé par une galerie de mâchicoulis en maçonnerie, d'où les soldats pouvaient laisser tomber des pierres ou autres corps pesants sur ceux qui auraient essayé l'escalade. C'est là un des perfectionnements du douzième siècle.

Il est facile de voir que la forme des châteaux du douzième siècle diffère peu en général de celle du précédent. Quelques-uns cependant s'en éloignent davantage. L'emploi des tours cylindriques le long des murs d'enceinte ( pl. X , Gg. \ 2 ) , l'exclusion des tours carrées, la forme cylindrique ou polygonale adoptée pour le donjon lui-même , et

quelques autres particularités, paraissent caractériser ces châteaux de transition.

Dès cette époque on rencontre aux angles extérieurs de quelques châteaux ces tourelles en encorbellement si fréquentes aux quatorzième et quinzième siècles, avec cette différence qu'au douzième elles sont moins saillantes à l'extérieur, et sont ordinairement appuyées sur un contre-fort , tandis qu'aux quatorzième et quinzième elles affectent une hardiesse extraordinaire, et paraissent comme suspendues en l'air, à partir du premier étage , et à peine liées à l'édifice principal par un faible côté. Ces tourelles renfermaient ordinairement l'escalier du premier aux étages supérieurs. (Ancienne tour de Tirés, Seine-et-Marne.)

Ce fut surtout vers la fin du douzième siècle que ces changements se manifestèrent, et par conséquent ils coïncident avec la période durant laquelle s'opéra la transition du plein cintre à l'ogive. Les croisades avaient excité alors un besoin d'innovation qui se manifesta dans les ouvrages de tout genre.

Je tennine ce qui regarde l'architecture des châteaux du douzième siècle, par la description de celui du Vivier ( pl. X , ûg. 12), situé dans la commune de Fontenay-Trésigny, département de Seine-et-Marne, empruntée au rapport d'une commission nommée par l'Institut historique.

« Le château royal du Vivier, dont il ne reste plus que des ruines sur les bords d'un bel étang, présente deux parties bien distinctes.

» La plus complète, comme la plus intéressante, est le château ( pl X , fig. 12) (A) formant la citadelle de la place , l'habitation du prince et du gouverneur, et la dernière retraite d'une garnison en cas de siège.

» La seconde division des ruines compose une partie de l'enceinte générale du fort (B) ; elle était flanquée de tours nombreuses liées par de fortes murailles , et par son étendue enveloppait non-seulement le château , mais encore une vaste surface sur laquelle étaient disposées toutes les dépendances nécessaires à un séjour royal et à une station militaire.

» Irrégnlier dans sa forme, le château était protégé, à l'orient, par l'étang de Vizi (C), presque entièrement desséché maintenant, et réduit aux dimensions d'un large fossé.

» Une chaussée ou jetée (E), séparant l'étang de Vizi d'un autre qui lui était conligu , permettait seule l'entrée du château vers le midi. A l'occident, un pont-Ievis (G) s'abattait d'un donjon quadrangulaire (H), faisant bastion d'angle, et servant d'entrée au château; on l'appelait la tour du, gouverneur. Une longue voûte, sur les pieds-droits de laquelle sont creusées les coulisses de la herse, formait l'arrivée ou vestibule ; elle était protégée par des archières ou meurtrières verticales, dirigées en tous sens vers les courtines; un corps de garde voûté avait été pratiqué à droite dans l'épaisseur des constructions. Toute la partie inférieure ou rez-de-chaussée de ce donjon est bien

conservée ; mais les trois étages qui la surmontaient n'existent plus ; l'escalier seul a survécu dans un beffroi hardi, qui, construit entièrement en grès, selon l'usage de la Brie, s'élève à plus de cent pieds, bien (pie coupé dans la moitié de son diamètre et désuni de la tour principale à laquelle il était indispensable (J). Dans ce donjon, défendant l'entrée de la citadelle , étaient l'appartement du gouverneur et les prisons d'État. Un mur (K), dont on voit encore les arrachements, formait la clôture méridionale du château , et supportait une galerie de communication entre l'habitation du chef militaire et le premier étage d'un édifice religieux (L), construit et consacré à la Vierge par Charles V, seulement en 1352. Divisé en chapelle basse et en chapelle haute, comme la Sainte-Chapelle de Paris , ce temple était situé à l'angle du château , que les eaux des étangs protégeaient contre les attaques.

» L'entrée du gouverneur, dans la chapelle haute, s'annonçait par une porte biaise pratiquée dans la façade, et qui , par sa position , déterminerait suffisamment la hauteur du plancher qui divisait les deux étages, si l'on n'en retrouvait la place indiquée par des trous de solive dans les parois inférieures du temple. Ce plancher n'existe plus; il était soutenu , dans la longue portée des poutres , par des colonnes dont les fragments furent trouvés en place lors des fouilles pratiquées.

» La chappelle a 57 pieds de longueur, sur 25 de largeur ; l'abside , formée de trois pans cou-

pés, est percée de grandes fenêtres en ogive, dont quelques morceaux ont survécu sans conserver trace de verrières. Sur le mur du fond , les fenêtres sont géminées. L'autel , aujourd'hui en place sur le sol inférieur (N), est une sépulture selon l'antique usage : elle renferme les restes de Léon de Douon , chanoine , trésorier de cette sainte et royale chapelle. L'autel de la Vierge était dans la partie haute , dont le plancher avait été établi de plain-pied avec les appartements royaux , privilège qui ne pouvait appartenir qu'à une fondation royale , et pour l'usage particulier du prince. Entièrement dépourvu de voûte et de couverture , ce temple, exposé à toutes les injures de l'air, a cependant conservé quelques traces de sa décoration peinte. Elle consistait en feuillages légers , accompagnés de fleurs, selon l'usage adopté depuis le treizième siècle.

» Sur la face méridionale, la chapelle, étayée de cinq contre- forts, est percée de quatre fenêtres. Vis-à-vis, au premier étage, près de l'abside, se trouve une large ouverture, appareillée avec soin, et qu'on doit considérer comme un reste de la tribune royale (P).

» Vers la cour, latéralement à la chapelle , et sur le même alignement que sa façade, un corps de logis, divisé en appartements, offre par le bas cinq grandes pièces éclairées sur l'étang de Vizi ; on y entrait de la cour par une porte (R) surmontée d'un écusson.

» Entre le* eaux et cette façade est une ter-

rasse (S), bornée, au midi, par Fextréraité orientale de la chapelle, et au nord par une tour ronde (T), ou tour de garde, qui fait l'angle du logis. C'est sur cette terrasse que, lors du séjour de Charles VI au Vivier, pendant sa folie, on avait interposé un grand mur d'appui (U).

» Auprès de la tour (T) en est une autre de forme carrée (J), percée de quatre meurtrières, et faisant bastion d'angle sur l'étang de Vizi.

» La seconde partie des ruines (B) est celle qui , plus étendue que la première, puisqu'elle formait f enceinte générale du fort, est cependant la moins complète aujourd'hui.

» La grande enceinte extérieure se rattachait au château par un mur (Z) appuyé contre un des pans coupés qui constituent l'abside de la chapelle; ce mur , d'une grande épaisseur , forme un angle droit avec la chaussée (E) qui , divisant les deux étangs , donnait accès au fort de ce côté. Au point de contact de ce mur et de celte jetée, était, sans doute, une poterne (A) servant d'issue ; d'épaisses constructions bien cimentées , découvertes en ce lieu sous le sol, semblent indiquer les substructions d'un corps de garde défendant la poterne.

» En descendant de ce point important vers le midi, on arrive à une tour isolée (B), d'un petit diamètre, et sur la surface extérieure de laquelle on reconnaît deux arrachements de mur qui la reliaient à l'ensemble; son intérieur offre, au centre et au niveau du sol , une ouverture circulaire régulièrement taillée dans la pierre comme une mar-

gelle de puits. Ce trou permet de descendre dans un caveau voûté à six arêtes , et dont lo diamètre égale celui de la tour. Celait probablement un cachot.

» Le mur de clôture remontait de ce point jusqu'à une grosse tour d'angle (C) qui existe encore; dans ce long intervalle de 70 mètres , on avait multiplie les points de défense par des tours (D, E) abattues aujourd'hui; la seule courtine encore debout se dirige de cet angle saillant du fort (C) jusqu'à, une construction carrée (F) enclavée dans des dépendances modernes. Près de là, et aux deux côtés de la chaussée ancienne, qui, des étangs, conduisait au coteau occidental, les fouilles ont fait reconnaître les traces circulaires (G) de deux tours qui étaient assez rapprochées entre elles pour qu'une perte ait pu être placée sous leur protection, w

art. 3. — Ûiâleaux du treizième siècle.

Lorsque arriva le treizième siècle, la France était couverte de châteaux ; la féodalité n'avait plus rien à désirer pour soutenir sa puissance, et se confiait en ses tours nombreuses. Aussi les châteaux appartenant en entier au treizième siècle sont-ils très-rares. On se contenta ordinairement de restaurer les anciennes forteresses détériorées par le temps, sans s'écarter des anciens plans et des dispositions précédentes.

Les croisades furent aussi un grand obstacle à la

construction de nouvelles forteresses, car elles contribuèrent puissamment à faire perdre au régime féodal une grande partie de sa puissance, en forçant beaucoup de seigneurs croisés à vendre leurs donjons à de simples particuliers, afin de pouvoir subvenir aux dépenses considérables occasionnées par les guerres lointaines.

Il ne faut pas oublier aussi que l'esprit religieux, qui élait alors à son comble , se porta presque tout entier à la construction de ces magnifiques et immenses basiliques, qui absorbèrent des sommes trèsconsidérables , et firent oublier les forts, dont Tusage était devenu à peu près nul, par la cessation des guerres intérieures.

Nous avons vu qu'au treizième siècle brilla , dans les monuments religieux, cette architecture aux longues colonnes réunies en faisceaux , aux voûtes élancées , aux arcades aiguës , que nous avons appelée ogivale. Le même type d'architecture envahit nécessairement aussi les châteaux , au moins dans les parties accessoires et dans les ornements, le corps des édifices devant conserver ses masses nécessaires à la défense.

Voici les principaux caractères de l'architecture militaire de cette époque :

La forme générale et la disposition des châteaux du treizième siècle restent les mêmes qu'au douzième, et sont subordonnées à la disposition du terrain. En plaine, on préférait la forme carrée longue.

Tour du donjon. Presque toujours cette tour est

cylindrique; lorsqu'elle est carrée, elle est moins considérable qu'aux siècles précédents. Quelquefois elle était isolée, et alors elle était environnée d'un fossé, et accessible par le moyen d'un pont ; d'autres fois, elle faisait corps avec le mur d'enceinte. On négligea souvent daus ce siècle d'établir le donjon avec une enceinte particulière, et l'on donna ce nom à une tour plus plus haute que les autres, mais liée aux principales constructions et faisant corps avec elles.

C'est surtout au treizième siècle que s'introduisit l'usage des mâchicoulis avec éncorbellement en pierre , qui remplacèrent avantageusement les balustrades en bois au haut des tours. Le corps de la tour, jusqu'au dernier étage, ne présente qu'un très-petit nombre d'ouvertures, et encore trèsétroites; le dernier étage est éclairé par des fenêtres très-spacieuses.

Logements. Le luxe , qui avait fait de grands progrès , obligea de donuer plus d'étendue aux bâtiments voisins du donjon. Les appartements devinrent plus spacieux et plus magnifiques. On y remarquait des vitraux peints et des pavés de briques émaillées, représentant des armoiries, des rosaces , ou des compartiments de différentes couleurs.

On n'y pratiquait guère extérieurement que des ouvertures en forme de meurtrières , excepté lorsque l'escarpement du terrain rendait le château inattaquable; alors on y voyait des ouvertures assez spacieuses et de forme ogivale. On remarque assez

généralement , au niveau de la cour centrale , des caves ou magasins solidement voûtés. Ces espèces de caves, destinées à serrer les provisions du châtelain, servaient aussi probablement, en temps de guerre, à loger les meubles et autres objets que les paysans du voisinage venaient mettre en sûreté dans les châteaux.

Vers la fin du treizième siècle, on donna plus d'extension encore qu'on ne l'avait fait précédemment aux corps de logis destinés à la vie ordinaire du baron et de sa suite.

Les tours d'enceinte ont presque toujours la forme cylindrique , s'élèvent ordinairement à une grande hauteur, quoique moindre que le donjon, et réjouissent l'œil par leur forme agréable et les belles pyramides pointues qui les surmontent et forment le toit, en même temps que leurs masses présentent un caractère imposant. Elles avaient souvent un très-grand diamètre , et étaient partagées en plusieurs étages par des voûtes ou des planchers, et divisées par des arcades de forme lancéolée. Dans quelques-unes, se trouvaient des caves souterraines d'une assez grande profondeur , espèces de prisons dans lesquelles on ne pouvait pénétrer que par une ouverture circulaire pratiquée au milieu de la voûte, et ressemblant à l'orifice d'un pnits. Souvent aussi elles sont couronnées d'une galerie de mâchicoulis.

Les voûtes étaient en style ogival, presque seul usité dans ce siècle. Dans les tours , leurs arceaux reposaient sur des consoles ou des colonnetles es-

pacées également Ie9 unes des autres , et allaient se réunir au milieu de la voûte. Dans les bâtiments qui ont la forme carrée, les voûtes, du même style, sont construites selon remplacement, comme dans les églises. Un fleuron ou un écusson orne le point de réunion des arceaux. Souvent les voûtes étaient divisées et portées par des arcades en forme de lancettes , qui opéraient en môme temps la division des divers appartements de chaque élage.

Les fenêtres ont toutes la forme de lancettes, simples plus ou moins étroites. Toutes simples à l'extérieur , elles sont souveut , à l'intérieur, ornées de chaque côté de colonnes et de tores ou de nervures comme celles des églises. Dans les parties les moins exposées aux attaques, à l'intérieur des cours, on trouve quelquefois des fenêtres à deux compartiments , encadrées dans des lancettes géminées. Souvent, dans celles-ci, la tête de l'ogive est remplie de maçonnerie, formant tympan , et laissant une ouverture carrée longue.

Les portes des tours et des bâtiments situés à l'intérieur des châteaux, proportionnées à l'usage de ces bâtiments et de ces tours, étaient aussi en cintre à tiers-point. Souvent elles étaient simples et sans ornements: mais quelquefois ornées de moulures et de colonnes ; jamais cependant leurs voussures n'étaient multipliées et profondes comme celles des églises.

Les grandes portes formant l'entrée du château , et flanquées de tours, étaient dans le même style;

elles étaient ordinairement très-ornées du côté de l'intérieur de la place , mais sans aucun ornement à l'extérieur, du côté exposé aux attaques. Elles étaient quelquefois munies de deux herses, Tune placée derrière le pont-levis, l'autre à l'extrémité opposée du passage voûté , vers l'intérieur de l'enceinte. Ordinairement , il n'y avait pas d'ouverture de communication de la porte avec les tours la- # térales ; cette entrée se trouvait à l'intérieur de la place.

Ornements. On remarque dans les châteaux du treizième siècle les mêmes ornements que dans les églises de la même époque : des arcades simulées à l'intérieur, des trèfles ^des quatre-feuilles en creux, des feuilles entablées, des crochets, etc., etc., ornent les entablements et les corniches ; des têtes de clous , des violettes , des fleurons et des guirlandes de feuillage , décorent quelquefois les portes et les fenêtres.

Lu des plus beaux châteaux du treizième siècle fut, sans contredit, celui de Coucy (Aisne). On ne peut sans émotion jeter les regards sur cette tour colossale, haute de 67 mètres, ayant 102 mètres, de circonférence , qui s'élève comme une colonne inébranlable , au milieu d'une auréole de tours et de murailles crénelées , qui a traversé plusieurs siècles, toujours inébranlable, malgré les révolutions du globe et les efforts des orages.

art. 4. — Châteaux du quatorzième siècle et de la première moitié du quinzième.

Comme le treizième siècle , le quatorzième vit élever très-peu de chAteaux , mais ceux qui furent alors construits prirent une forme assez différente dans leur ensemble et leurs diverses parties , pour avoir un caractère particulier. Les additions faites aux anciennes constructions , et les changements apportés dans la disposition des diverses parlies, montrent aussi parfaitement le style particulier de l'époque, qui s'applique également à la première moitié du quinzième siècle.

Forme générale. Presque tous les châteaux du quatorzième siècle étaient, comme ceux du treizième, précédés d'une enceinte extérieure entourée de fossés; mais comme on y attachait alors beaucoup moins d'importance qu'auparavant, souvent les murs en étaient élevés et entremêlés de maisons.

La seconde enceinte , qui est la principale, prend une forme plus régulière ainsi que les bâtiments. Cette cour est ordinairement carrée , et de vastes corps de logis , de somptueux appartements forment en partie l'enceinte et remplacent souvent les murs de défense (pl. X, fig. 13, le château de Chillon sur le lac de Genève).

Les escaliers pour monter aux différents étages se trouvaient presque toujours dans les tours des angles. Nous avons vu qu'aux onzième et douzième siècles les donjons étaient accompagnés d'une tour

accessoire , qui leur était accolée , et servait d'escalier comme au Vivier. A cette imitation , le quatorzième siècle vit quelquefois un escalier dans une tour élevée au centre de la façade principale de l'édifice, à l'intérieur de la cour. Ces escaliers devinrent trèsfréquents aux quinzième et seizième siècles.

Murs d'enceinte. Les mâchicoulis, généralement adoptés au treizième siècle, couronnent constamment les murs d'enceinte du quatorzième siècle , de sorte qu'on faisait le tour de la place dans la galerie par laquelle on communiquait avec ces nombreuses ouvertures, et qui traversait les tours du rempart. Lesconsoles qui supportent les mâchicoulis du quatorzième siècle sont plus allongées, plus légères, mieux profilées qu'au treizième, et à peu près semblables à celles figurées sur la pl. X, n° 14.

Tours (f enceinte. Comme les murs de défense, les tours d'enceinte avaient aussi leurs mâchicoulis qui forment une espèce de ceinture ou de balcon vers le haut. Quelquefois le toit des tours venait reposer sur le parapet en saillie recouvrant l'ouverture des mâchicoulis et la galerie par laquelle on en approchait. Cependant le plus ordinairement les tours avaient encore un étage au-dessus des mâchicoulis , comme au treizième siècle, et comme on le remarque aux tours du château de Chillon (pl. X, n* 13).

Portes. Les portes des cours sont presque toujours défendues par des tours et garnies de herses. Elles sont ordinairement au nombre de deux , l'une pour les chevaux et les voitures, et une plus petite

pour les gens de pied , ayant chacune leur pontlevis et leurs herses. Elles s'ouvrent sous une arcade ogivale , et sont ornées , à l'intérieur de l'enceinte , de colonnes , de guirlandes de feuillages , d'écussons , etc.

Les portes des salles, à l'intérieur des châteaux, s'ouvrent aussi sous une arcade ogivale; quelquesunes sont carrées ou voûtées en cintre très-surbaissé. Leurs moulures sont les mômes que pour les portes d'entrée.

Fenêtres. Le plus ordinairement on ne voyait dans les murs et les tours d'enceinte que des ouvertures évasées en dedans, mais si étroites en dehors qu'elles ressemblaient presque à une fente, comme aux siècles précédents. Si Ton vit quelquefois de grandes fenêtres à l'extérieur, c'était toujours à des endroits où elles ne pouvaient donner de l'inquiétude, soit à cause de leur élévation, soit à cause des moyens naturels de défense, comme un très-grand escarpement ou une pièce d'eau considérable, qui rendait le château inabordable de ce côté.

La plupart des fenêtres étaient donc établies à l'intérieur des cours. Très-souvent, comme au treizième siècle , elles sont en ogive , divisées en deux parties par une colonne, mais d'une plus grande largeur. Cependant les fenêtres carrées longues , non surmontées d'un arc aigu , prédominaient au quatorzième siècle. Ces fenêtres carrées, plus ou moins grandes , suivant l'importance et la destination des salles, étaient habituellement divisées en deux, et

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quelquefois en quatre parties par des traverses en pierre (pl. X, fig. 15 et 16). Les ornements sont les mêmes que pour les portes, et rappellent les moulures employées dans l'architecture religieuse de cette époque.

Les châteaux de la première moitié du quinzième siècle doivent être rangés dans la même catégorie que ceux du quatorzième. Les dispositions et les distributions étant absolument les mômes, on y remarque seulement parfois des ornements plus nombreux et d'un travail plus délicat, comme aussi une plus grande quantité de fenêtres. Le luxe commençait bien à s'introduire et à prendre une grande extension dans la construction des bâtiments, surtout des intérieurs; mais les guerres avec l'Angleterre, qui durèrent presque la première moitié du quinzième siècle , arrêtèrent les progrès de changements plus sensibles, qui ne devinrent rapides que dans la seconde moitié de ce siècle.

art. 5. — Châteaux de la fin du quinzième siècle.

La Normandie venait d'être arrachée aux Anglais , les guerres étaient terminées et avaient fait place à une paix générale : les seigneurs purent se livrer tout entiers à leur goût pour le luxe et la somptuosité; et la civilisation, qui avait fait de grands progrès , leur inspira le désir de remplacer la sévérité de leurs demeures , dans lesquelles ils semblaient séquestrés et séparés des* populations ,

par un aspect plus riant à l'extérieur et des distributions plus commodes à l'intérieur.

Les murs d'enceinte s'abaissèrent donc; et en effet leur élévation primitive devenait inutile par l'invention de la poudre et de l'artillerie , dont l'usage fut bientôt général, et contre lesquelles la hauteur des tours ne devait pas opposer d'obstacle.

Au reste, ce n'était plus le temps où chaque seigneurie formait comme un petit État à part et presque indépendant. A cette époque , et depuis déjà bien longtemps, les châteaux des seigneurs étaient plus rarement l'objet des attaques de l'ennemi du pays, que les villes fortifiées, dans lesquelles se retiraient de préférence les gens des campagnes , parce qu'ils y trouvaient , en temps de siège, et plus d'emplacement et plus de commodités de la vie. En outre , depuis longtemps les rois cherchaient à diminuer la puissance des seigneurs, et tendaient, autant qu'il dépendait d'eux, à empêcher la construction de nouveaux châteaux forts, ou à introduire un nouveau système. C'est ainsi que sous Louis XI on éprouvait de grandes difficultés à relever ceux qui étaient tombés en ruine.

Si donc on s'étonne d'abord de voir encore dans beaucoup de châteaux de la deuxième moitié du quinzième siècle un aspect de force extérieure , une entrée défendue par des tours, des herses et des ponts-levis, des murs garnis do tours et de mâchicoulis , un examen plus attentif fera bientôt remarquer que tout cet appareil 4e force et de

puissance n'est que pour en imposer aux yeux accoutumés à attacher l'idée de la grandeur et de la puissance aux châteaux qui déployaient un appareil militaire. Les murs étaient moins épais qu'auparavant, et l'intérieur offrait l'élégance et le faste d'une villa*

Forme générale. Comme on s'appliquait moins aux moyens de défense qu'aux agréments de la vie, on abandonna généralement les hauteurs, d'un difficile accès, pour descendre dans les plaines et les vallées; on rechercha. les sources et la commodité des eaux.

Ordinairement les châteaux affectaient la forme carrée. Quelquefois l'enceinte de la cour était formée entièrement par les bâtiments formant le château ; d'autres fois il y avait un des côtés fermé seulement par un mur, et les trois autres occupés par les bâtiments; dans d'autres, le château n'occupait qu'un des côtés de l'enceinte. Ils étaient toujours environnés de fossés peu profonds, mais remplis d'eau.

Appareil. Sous la domination romaine, et dans les premiers siècles du moyen âge , on employa beaucoup la brique , qui disparut entièrement des constructions au douzième siècle. Elle reparut vers le milieu du quinzième; mais, moins grande que la brique romaine, elle ressemble beaucoup à celle de nos jours; quelquefois elle est plus large et plus mince. Elle n'était pas non plus employée par cordons horizontaux, comme avant le douzième siècle ; mais on la trouve quelquefois dispo-

Bée par carrés alternant avec des massifs en pierre de la même étendue, de manière à présenter en grand un dessin en échiquier : d'autres fois elle remplaçait entièrement le moellon , et la pierre de taille ne servait qu'aux portes, aux fenêtres et aux angles des édifices.

Les pierres de taille sont ordinairement ajustées avec soin , et quelquefois de grand appareil.

Tours. Des tours carrées , des tours à pans coupés ou cylindriques, des toits pyramidaux trèsaigus , des tours en encorbellement , comme au château de Chillon (pl. X, fig. 13), se rencontrent souvent dans les châteaux de la fin du quinzième siècle et dans ceux du seizième. Souvent , sur le milieu et dans la façade de l'édifice , se trouvait appliquée une tour à pans coupés renfermant l'escalier. Des tours cylindriques , à toits très-élevés, sont placées aux extrémités de quelques-uns de ces manoirs qui ont aussi été construits en trèsgrand nombre durant le seizième siècle (château de Chenonceaux). Le sommet des toits coniques de ces tours était quelquefois garni de pinacles en plomb,, en fer, ou en terre cuite. Quelquefois aussi le faite des autres toits était hérissé de fleurons , de crochets ou de diverses moulures en plomb.

Le château d'O, près de Mortrée, département de l'Orne , est un beau modèle des châteaux de la fin du quinzième siècle , ainsi que celui de Vigny (pl. X, fig. 17).

Portes et fenêtres. A la fin du quinzième siècle,

et au commencement du seizième, un très-grand nombre de portes et fenêtres ne sont plus surmontées d'une arcade en ogive; mais elles sont à cintre trèssurbaissé. Quelquefois le centre de ce cintre se relève de manière à former une accolade.

Dans les châteaux d'une architecture un peu soignée, on remarque les portes surmontées, comme celles des églises du môme temps, d'une espèce de fronton appliqué sur le mur , garni de feuilles recourbées, et terminé par un fleuron ou panache.

Les moulures sont les mêmes qu'on remarque dans les monuments religieux du même temps, telles que les nervures prismatiques multipliées, les arabesques, les feuillages profondément fouillés, les crochets, les panneaux trilobés, les dentelles de pierre percées à jour, les feuilles de choux , les pinacles en application, etc.

art. 6. — Châteaux du seizième siècle.

J'ai déjà dit que la plupart des châteaux du commencement du seizième siècle étaient peu différents de ceux du quinzième; mais nous devons nous rappeler aussi que déjà, dès cette époque, commença dans l'architecture une révolution qui devait faire substituer les styles grec et romain à l'ogive. Pendant cette époque de transition, les divers styles furent souvent mariés ensemble , et formèrent le style appelé de la renaissance.

C'est surtout sous Louis XII et François I" que

le nouveau style envahit l'architecture et fit des progrès rapides, favorisé qu'il était par le goût prononcé de ces princes pour l'architecture, et par les relations fréquentes de la France et de

l'Italie.

On doit donc remarquer, vers la fin du seizième siècle, des châteaux, de styles différents, et, en apparence, d'époques différentes, quoique réellement de la même.

Dans les uns , on remarque encore les tourelles féodales, mais elles semblent moins faites pour la défense que pour donner de la dignité , du mouvement à l'édifice, et éviter la monotonie d'une façade rectiligne; leurs toits pyramidaux, sont beaucoup plus élancés et présentent plus de grâce; les mâchicoulis sont rares, et font ordinairement place à des frises et à des corniches élégamment sculptées ; les tours elles-mêmes sont percées, même au rez-dechaussée, de fenêtres élégantes, surmontées d'un arc ogival recourbé en accolade à son extrémité supérieure. On remarque en général dans ces monuments les combinaisons des formes les plus gracieuses et les ornements les plus délicats du style de la renaissance. On peut donner pour brillant modèle de châteaux de ce premier genre celui de Vigny (pl.X,fig. 17).

Les seconds se rapprochent entièrement de la forme classique, et n'ont rien qui les distingue essentiellement des palais et des hôtels élevés dans les villes à la même époque. C'est surtout sous François I" que l'on remarque sur les murs la plus

grande profusion d'ornements; des arabesques , des rinceaux de la plus grande élégance, les médaillons, etc. Les croisées sont carrées longues ainsi que les portes, encore quelquefois divisées en deux ou en quatre; leurs côtés latéraux sont ornés parfois , mais rarement, de colonnes de quelqu'un des cinq ordres.

Le seizième siècle se distingue aussi par d'élégantes tourelles à pans coupés, aux toits pyramidaux , par lesquelles on cherchait souvent à cacher ou adoucir l'aspérité des angles de3 monuments. On savait aussi, à cette époque, utiliser pour l'ornement jusqu'aux cheminées, dont l'ellet est ordinairement si désagréable : les ornements dont elles sont couvertes , leur forme gracieuse , simulant souvent une tourelle carrée ornée de colonnes, surmontée parfois d'une balustrade, etc. , en font de véri- % tables monuments.

Sous Henri II , et vers la fin du seizième siècle , l'architecture se dégagea de ce qu'elle conservait du style ogival ; les arabesques et les autres ornements du même genre furent employés avec moins de profusion ; on remplaça souvent les chambranles couverts d'arabesques par des colonnes; quelquefois même les murs furent tout unis à l'extérieur.

art. 7. — Châteaux des dix-septième et dix-huitième

siècles.

Comme auparavant, les châteaux du dix-septième siècle étaient presque toujours au milieu d'un em-

placement carré, entouré de fossés pleins d'eau garnis de murs en talus. Comme si on n'eût pas voulu entièrement perdre le souvenir des tours , les angles de cette esplanade offraient ordinairement des espèces de tours ou de bastions en saillie, qui ne s'élevaient guère à plus d'un mètre au-dessus du sol, comme on en' remarque au château de Chenonceaux.

Les châteaux, qui ne sont plus à cette époque que des maisons de plaisance, n'offrent plus aussi aucun caractère militaire. Leurs formes sont trèsrégulières ; ils se composent souvent d'un seul corps de bâtiment, de forme carré long, dont La monotonie est coupée à chaque extrémité, quelquefois au milieu , par uue partie saillante. Le plus souvent, un corps central allongé reçoit à ses extrémités deux ailes, qui lui sont orientées transversalement, de manière à offrir la forme do deux L ou de deux. T réunis par la base. Les fenêtres étaient encore quelquefois, mais rarement, divisées en quatre partie par des croix en pierre (pl. X,tig. 1G), et parfois aussi légèrement arquées au sommet; celles qui s'élèvent au-dessus de la base du toit se terminent assez souvent par un fronton arrondi ou triangulaire. Presque toujours la corniche est ornée de modillons.

Les toits, au commencement de ce siècle, étaient encore assez élevés , mais moins que dans le siècle précédent; vers, le milieu, ils s'abaissèrent sensiblement , et beaucoup même prirent une forme brisée qui leur donna moins de roideur, et en même temps

plus de grâce, comme nous l'avons déjà remarqué en parlant des monuments civils.

On voit dans quelques-uns la brique employée pour former, de distance en distance, des cordons qui ne sont pas saillants, des corniches d'entablement tout entières, le tour des croisées, et même quelquefois des espèces de panneaux entre les croisées et les portes, séparés par des chaînes de pierres horizontales et verticales.

Les cheminées étaient aussi très-élevées , et couronnées à leur sommet de frontons triangulaires plus ou moins ornés. On en voyait aussi de tout unies et semblables à celles de nos maisons actuelles.

Le goût de la multiplicité des moulures était passé : aussi ne voit-on plus ni rinceaux , ni arabesques sur les murs ; partout se fait remarquer la régularité de l'architecture gréco-romaine.

Les châteaux du dix-huitième siècle ressemblaient en tout à ceux du dix-septième, excepté que souvent ils n'étaient pas enceints de fossés; quelquefois on comblait ceux qui existaient auparavant, ou on les convertissait en jardins de plaisance. Il n'y avait d'autre enclos que celui de la propriété, ordinairement environnée de murs assez bas et très-peu épais , comme on les construit aujourd'hui.

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