ÉTAT AUX DIFFÉRENTS SIÈCLES DU MOYEN AGE
La connaissance du verre remonte à une trèshaute antiquité. Les anciens en faisaient des vases de diverses formes , qu'on a trouvés dans les tombeaux , et qu'on voit dans presque tous les cabinets d'antiquités. Il est bien constant que les Romains et les Égyptiens connaissaient l'art de fabriquer le verre , et même de lui donner des couleurs inaltérables , et qu'ils préféraient le verre de couleur au blanc. Mais si ces peuples ont produit des ouvrages en verre remarquables , il est probable qu'ils ignoraient son application aux fenêtres, jusque vers le deuxième siècle, comme portent à le croire les écrits antérieurs et postérieurs à cette époque. Il paraît que les anciens employaient pour burs fenêtres des pierres diaphanes très -minces, qui avaient sans doute beaucoup d'éclat, jusqu'au temps où ils surent réduire le verre en feuilles très-minces, et l'assujettir aux fenêtres. Des fragments de verre de vitre trouvés dans les ruines d'Herculanum prouvent qu'avant la destruction de cette ville on savait l'employer à cet usage. Saint Jérôme, qui écrivait vers la fin du quatrième siècle, ne laisse aucun doute pour cette époque : fenestrœ quœ vitro in tenues laminas fuso obductœ erani.
Il est probable que la vitrerie étant connue dans ces premiers siècles, on ne manqua pas de l'employer aux fenêtres des églises. Nous sommes
assurés que l'emploi du verre aux fenêtres des églises était en usage au sixième siècle , par saint Grégoire de Tours (1), qui rapporte qu'en 525 un soldat de Théodoric brisa le vitrail d'une fenêtre de Saint-Julien de Brioude , en Auvergne , pour y pénétrer. Les éloges étonnants que Fortunat, évêque de Poitiers , qui vivait au septième siècle , donne aux évêques de son temps, qui ornaient leurs églises de vitraux, prouvent qu'ils étaient alors d'un emploi très-fréquent. La manière dont il parle de l'effet admirable qu'ils produisaient lorsque le soleil les frappait de ses rayons , a fait penser que cet effet ne pouvait être produit que par les verres de couleur, et que par conséquent la peinture sur verre était déjà connue. Les fenêtres de Saint-Germain le Rond , aujourd'hui Saint- Germain l'Auxerrois , à Paris , que brisèrent les Normands en faisant le siège de cette ville , étaient garnies de verre , suivant la chronique d'Abbon. Le pape Léon III , qui couronna Charlemagne à Rome, employa le verre dans la construction de Saint -Jean de Latran (2). On peut croire avec toute vraisemblance que réellement on employa les • verres de couleur dans ces temps reculés , et qu'on
faisait même des dessins dans le vitrail. En effet, les Égyptiens et les Romains ayant connu un procédé pour donner une teinte au verre , il n'est pas probable que ce procédé ait été perdu. Les Italiens surtout employaient le verre de couleur à la
(1) De glorià martyrum , lib. 1 , ch. 59.
(2) Anast in VitaLeon. III.
fabrication de la mosaïque. Au septième siècle, l'art de teindre le verre passa en France , d'où il s'introduisit en Angleterre. Il dut aussi de bonne heure passer dans le midi de l'Allemagne , où nous avons des preuves qu'il fut employé plus d'un siècle avant qufe nous ne le voyions dans les monuments du Nord. Saint Wilfrid fit venir de France le verre qu'il employa à l'église de Saint-Paulin d'York.
Les vitraux de couleur qu'on employa à cette époque devaient être bien loin de ressembler à ceux des beaux temps de l'ogive, qui excitent tant notre admiration : ce pouvaient être des verres de difïérentes couleurs, teints en masse, formant divers dessins par leur réunion avec des plombs , ou de quelque autre moyen , ou bien des verres blancs colorés ou même dorés. Vasari nous dit que dans l'origine le verre était en forme d'yeux. Cette sorte d'assemblage de morceaux circulaires se trouve représenté dans beaucoup de tableaux du quinzième siècle à Bruges , dans celui de Jean Van Eyck , et il ne serait pas surprenant d'en voir encore dans quelque vieille bâtisse. Les fenêtres supérieures de l'église de Bourges sont encore à compartiments circulaires ; dans le milieu est un morceau de verre coloré. Longtemps on se contenta des assemblages qui représentaient une sorte de mosaïque de diverses couleurs unies , sans songer à tracer sur le verre aucun dessin au moyen d'une couleur qui fit corps avec le fond sur lequel elle était appliquée.
On ignore l'époque précise de la découverte du procédé de la peinture sur verre proprement dite. Quelques-uns, sans aucune preuve, la fixent au règne de Charles le Chauve (fin du neuvième siècle) ; d'autres lui donnent une origine moins ancienne, et ne la font guère remoftter qu'à la fin du treizième siècle, au temps de Cimabué. Mais il est évident que c'est une erreur, puisque nous connaissons plusieurs vitraux regardés comme antérieurs de près de deux siècles à ce célèbre artiste florentin.
Le monument le plus ancien où il soit parlé de la peinture en verre, est une lettre de l'abbé Gosbert, de Teugersée en Bavière, 983 à 1001. Les moines furent les premiers peintres verriers, comme ils étaient aussi les plus habiles artistes dont nous admirons les ouvrages dans les manuscrits. Si les Allemands furent les premiers à s'exercer dans cet art nouveau , dont les productions excitaient l'admiration, ils furent ensuite dépassés par les Français et par les Flamands. Dès le douzième siècle , cet art avait déjà fait de très-grands progrès , et des lors on s'appliqua avec zèle à en orner les églises, et à représenter dans de magnifiques verrières les divers traits de l'histoire sainte, et même les dogmes de la religion , de sorte que ces peintures éclatantes étaient un livre sans cesse ouvert au peuple , qui pouvait y lire et étudier la religion tout entière , à une époque où l'instruction lui était assez étrangère.
Les plus anciens monuments qui nous soient
restés des verres colorés et peints sont les vitraux de l'abside de Saint-Denis, du douzième siècle, de l'abside de la cathédrale de Bourges, et du chœur de celle de Lyon ; on en voit aussi à Angers, au Mans, et dans quelques autres cathédrales de France , mais on n'a de certitude que pour ceux de Saint-Denis, décrits par l'abbé Suger luimême , qui en fut le donateur. Cet homme , aussi distingué par ses vertus que par ses talents, n'omit rien pour embellir l'église de son abbaye, qu'il avait lui-même fait construire, et qui fut consacrée en 1140. Lui-même nous apprend : « qu'il avait recherché avec beaucoup de soin des fondeurs de vitres et des compositeurs de verre de matières très-exquises, à savoir, des saphirs en très -grande abondance, qu'ils ont pulvérisés et fondus dans le verre pour lui donner la couleur d'azur, ce qui le ravissait vraiment en admiration ; qu'il avait fait venir à cet effet, des nations étrangères, les plus subtils et les plus exquis maîtres, pour en faire les vitres peintes, depuis la chapelle de la sainte Vierge , dans le chevet , jusqu'à la principale porte d'entrée de l'église La dévotion,
lorsqu'il faisait faire ces vitres, était si grande, tant des grands que des petits , il trouvait l'argent en telle abondance dans les troncs, qu'il y en avait quasi assez pour payer les ouvriers au bout de chaque semaine (1). »
Les vitraux de cette époque sont formés de
(l) Suger, traduction deLeviel.
compartiments de verres de couleurs, dans lesquels domine le rouge, employé avec profusion dans les premiers temps, mais moins fréquemment dans la suite. On distingue les vitraux de la première époque à leur forme de médaillons circulaires, trilobés ou elliptiques, disposés en sautoir ou en manière d'échiquier, sur un large fond de mosaïque. Toutes les figures, ainsi que les draperies, sont grossièrement indiquées par un simple trait fait avec une couleur noirâtre, qu'on faisait imparfaitement pénétrer dans le verre en chauffant celui-ci sur un lit de chaux, méthode vicieuse en ce que la chaux absorbe une partie des sels du fondant mêlé à la couleur. L'action du temps vint ensuite ajouter son effet à cette cause première de destruction, et il y a de ces vitraux dont la couleur se dissolvait à l'eau. Dans les bordures , il se trouve dès le douzième siècle , des morceaux où le bleu, le jaune, qu'on obtenait au moyen du bois pourri qu'on trouve en poudre dans les vieux arbres, et le noir sont appliqués sur le même morceau de verre; mais ces couleurs sont très-mal fondues : on y remarque aussi des jours obtenus au moyen d'un grattage. Ainsi dès l'origine trouve-t-on la trace des perfectionnements obtenus plus tard dans la peinture d'émail, et celle de nos jours à plusieurs tons sur le môme morceau.
Sous le règne de saint Louis , et à mesure qu'on avança dans le treizième siècle, le goût des vitraux peints se répandit tellement, qu'on connaît un
nombre prodigieux de cathédrales, d'églises, d'abbayes , qui furent vitrées de cette manière. Le dessin s'améliora; on adoucit la sécheresse du trait par quelques lavis placés dessus, et qui remplacent les ombres. Cependant cet art fit peu de progrès jusqu'au quatorzième siècle , et le procédé technique resta le même. Sous le rapport de l'art, ces premiers travaux sont assez grossiers : on jugerait mal par eux du talent des artistes de ce temps, mais les vitraux n'étaient considérés que comme un décor, où il ne fallait rechercher qu'un effet déniasse. Sur des morceaux de verre qui n'avaient que quelques pouces , on ne pouvait appliquer des teintes sans nuire à la richesse de la couleur du verre teint en masse : dès lors il fallut se contenter de simples contours. Cependant ces vitraux ont un ton de couleur fort harmonieux , obtenu sans doute en partie par l'effet du temps qui a dépoli le verre à l'extérieur.
Le quatorzième siècle vit s'opérer une très-grande révolution dans la peinture sur verre. Ciraabué venait d'opérer la réforme dans la peinture en Italie, en donnant surtout au dessin plus de netteté et de précision, et cette inlluence se fit sentir d'une manière sensible dans l'art de la peinture sur verre. Les verres de cette époqne, qui avaient jusqu'à cinq millimètres d'épaisseur, sont encore extrêmement gondolés : les figures ne tournent pas, mais cependant le dessin devient plus correct. On commença à tenter l'art du clair-obscur, des ombres
et du reflet dans les membres et les grandes drape- An. 20
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ries; mais ceci ne parait ordinairement que par des hachures, souvent en partie effacées, dans ces mômes plis. Le verre était teint en masse, en vert, bleu ou jaune, et couleur lie de vin : c'était le ton de chair; mais ces couleurs acquirent plus de puissance au quinzième siècle. On vit encore des médaillons sur des fonds de mosaïque, mais les sujets y furent mieux disposés. On commença à former de grandes figures isolées : pour chaque partie qui avait une couleur différente, on prenait un morceau de verre de cette couleur teint en masse : le tout était réuni par des plombs, et l'ensemble du sujet arrélé dans un cadre de fer, fixé avec des clavettes au montant de la croisée. On pouvait démonter toute une croisée par parties et la nettoyer facilement. Ces grandes figures ne furent d'abord entourées que d'une frise qui faisait le tour du panneau, et au-dessus de la tète, d'une espèce de trèfle au simple trait rouge ou blanc. Ces personnages sont appuyés sur des piédestaux en forme de baluslre, sur lesquels on écrivait souvent le nom du saint ou celui du donateur. Vers le mili V de ce siècle parurent sur les vitraux des dessins d'architecture de l'époque; clans le haut des fenêtres, des télés de chérubins, dos corps ailés de séraphins, ou des fleurons assez étendus. On remarque aussi souvent, sur les piédestaux des images des saints, les portraits des fondateurs des églises, ou des donateurs, et même souvent des armoiries. *
Quoiqu'on ne voie guère d'émaux, c'est-à-dire
de verres doubles, qu'à la fin du quinzième siècle, et surtout au seizième, Leviel et plusieurs autres auteurs en font remonter l'invention à la fin du quatorzième, et l'attribuent au célèbre Flamand Jean Van-Eyek, plus connu sous le nom de Jean de Bruges, qui, peintre et chimiste dislingué en même temps, passe pour l'inventeur de la peinture à l'huile, et découvrit les recettes de différents émaux colorants pour teindre les feuilles de verre au feu du fourneau. Cette tradition est commune en Allemagne.
Pour atteindre la perfection dont est susceptible l'art du peintre- verrier, il restait au quatorzième siècle encore un pas à faire, c'était de donner plus de puissance aux ombres. On l'obtint en étendant un fond noir avant d'appliquer la couleur locale, appropriée au sujet, là où l'on voulait obtenir cette augmentation d'effet. Aujourd'hui ce fond noir s'applique à l'eau gommée, autrefois on eraemployait une sorte de vernis; c'est ce qu'on nomme la peinture d'apprèt. On en remarque facilement l'emploi dans les beaux vitraux de la chapelle du saint sacrement de l'église deSainte-Gudule, a Bruxelles.
Charles V (dit le Sage) , qui régnait à cette époque , fut un zélé protecteur de la peinture sur verre, et accorda de très-grands avantages aux artistes* Ses successeurs ne donnèrent pas moins d'émulation aux talents qui produisirent des travaux admirables.
Dans le quinzième siècle, le talent du peintre-
verrier atteignit un haut degré de perfection dans le dessin et la composition ; mais il perdit en môme temps sous le rapport de l'effet, comme décoration intérieure. Le dessin est d'une très-grande pureté , les moindres détails sont traités avec un soin minutieux, sans égard pour la distance du point de vue, et les ombres partout soigneusement indiquées. Aussi ces verrières, admirables de près, manquent d'effet et pâlissent à des hauteurs considérables. Mais les couleurs teintes en masse sont d'un effet merveilleux. Les verres de cette époque sont pourtant encore gondolés.
Jusqu'ici nous avons vu que chaque partie du sujet peint en verre était un morceau à part, teint en masse; c'est-à-dire que la couleur était mêlée à la pâte même du verre avant qu'on le soufflât; on le choisissait d'après le ton principal de la couleur locale, et on étendait dessus les. ombres à la brosse, qui y pénétraient au moyen d'une recuisson : toutes ces pièces sont rejointes par des plombs. On voulut, tout en conservant la transparence du verre, qui se perd par la brosse, éviter les plombs, d'un effet désagréable dans les vitraux de petite dimension : alors parurent les verres émaillés, connus sous le nom de verres suisses , dont , comme je l'ai déjà dit , on attribue l'invention à Jean Van-Eyck, mais qui, jusque Sort avant dans le quinzième siècle , furent d'un emploi peu fréquent. Ce sont des tables de verre incolore, sur lesquelles on applique, au moyen du feu, et suivant un contour premièrement tracé,
une ou plusieurs couches , les unes à coté des autres, de verre teint en masse, qu'on usait à la meule pour avoir une couleur plus ou moins intense , ou pour atteindre le fond. Jamais cette méthode n'a été employée pour les grandes verrières, parce que les émaux sont sujets à s'écailler.
Toujours pour éviter les plombs , on voulut ensuite peindre à la brosse différentes couleurs et toutes leurs nuances sur le même panneau. Il est résulté de cette méthode , dans laquelle les Anglais se sont distingués, des peintures qui manquaient entièrement de transparence et de richesse de couleur. Je l'ai déjà dit , il n'y a que le verre teint en masse dont on puisse espérer cet effet, qui est le principal mérite de la peinture en verre; il faut, au* tant que possible , négliger les nuances , pour ménager le ton de couleur du verre pur.
Les personnages sont ordinairement posés dans des niches dont les fonds imitent une étoffe damassée , avec un dais ou pinacle surmonté de deux ou trois étages de clochetons chargés de leurs aiguilles, hérissées elles-mêmes de feuilles grimpantes. Le piédestal n'est autre chose que le dais d'une niche inférieure où on plaçait des anges portant des écus armoriés.
Au quinzième siècle, on ne mettait ordinairement qu'un seul grand personnage dans chaque panneau, à moins qu'on ne fût obligé, selon