CHAPITRE PREMIER. ARCHITECTURE ÉGYPTIENNE
L'architecture la plus ancienne que nous connaissions, soit par les auteurs qui en ont parlé, soit par les monuments qui nous en restent , est celle des Égyptiens. Du temps d'Abraham, plus de deux mille ans avant Jésus-Christ , l'Egypte avait un roi nommé Pharaon, qui était fort riche, et avait une cour, ce qui suppose une vaste habitation. Le patriarche Joseph épousa la fille d'un nommé Putiphar, prêtre d'un temple qui était dans la ville d'Héliopolis. Le même Joseph , arrivé au pouvoir suprême, fit construire de vastes bâtiments pour recueillir des grains. Du temps de Moïse, c'est-à-dire mille sept cents ans avant Jésus-Christ , les Hébreux, captifs en Égypte, étaient employés à faire des briques pour des constructions qui devaient être con-
sidérables, puisqu'on employait un si grand nombre d'ouvriers pour préparer les matériaux. Ces briques étaient composées d'un mélange de terre et de paille, comme l'indique le même passage de l'Exode (1). Il y est dit aussi que les Hébreux construisirent deux villes, Phithon et Ramassés (2).
Hérodote, le plus ancien historien grec que nous ayons, qui vivait plus de mille ans après Moïse, en parlant de l'habileté des Égyptiens dans les arts, et surtout dans l'art de bâtir, entre sur cela dans des détails si étonnants, qu'ils ont paru d'abord exagérés, et ont pourtant été trouvés véritables par les voyageurs savants qui ont exploré ce pays célèbre.
Cependant l'architecture égyptienne a eu son enfance, comme celle des autres contrées. Les cavernes nombreuses qu'on rencontre en Egypte, sur les bords du Nil , pourraient bien n'être autre chose que les premières habitations d'un peuple, dont la principale occupation fut longtemps la chasse et la pêche , avant qu'il songeât à chercher dans l'agriculture et le commerce un moyen de subsister. Ceci ne serait qu'une assertion ; car à quelle époque remonteraient-elles, puisque du temps de Moïse ce pays était déjà bien commerçant? Quelques-unes de ces excavations sont le produit de la nature, d'autres de l'industrie. Quel-
(1) Champollion s'en convainquit lui-même dans son voyage scientifique en Égypte. Voir son ouvrage intitulé : V Egypte tout la Pharaons.
(2) Exode, chap. i, v. il ; et chap. v.
quefois ces cavernes sont très- vastes , formées de plusieurs chambres , et ornées de nombreuses sculptures , sans doute pour la plupart postérieures aux cavernes elles-mêmes.
A mesure que la civilisation se perfectionna , on construisit sur ce sol des habitations plus commodes et des monuments admirables. Cependant on n'abandonna pas entièrement les anciens usages, au moins pour les tombeaux et les temples, et on trouve , surtout en Nubie , des souterrains taillés de main d'homme dans des rochers de granit et de porphyre. Le plus remarquable est le temple monolithe d'Isambul , sur la rive occidentale du Nil. •
Les monuments de l'Egypte consistent en temples , palais , pyramides , obélisques et colosses. Ils sont en général graves, massifs et construits avec des matériaux d'un poids et d'une dimension si énormes , qu'on a de la peine à concevoir comment les forces humaines pouvaient suffire à les remuer, à les transporter et à les élever à de si grandes hauteurs. On ne faisait donc pas seulement usage de la brique , mais aussi de la pierre, et même de préférence , dans les endroits où elle était commune. Elle était généralement travaillée avec un art admirable.
Les Égyptiens employaient beaucoup de colonnes dans leurs bâtiments ; mais on ne voit pas qu'ils se soient assujettis à des règles de proportion entre la grosseur et la longueur. Elles étaient rondes ou polygones , très-courtes , ordinairement
chargées de caractères hiéroglyphiques. Leurs chapiteaux sont trè3-diversifiés : on en voit plusieurs qui sont ornés de palmes, ce qui leur donne quelque ressemblance avec les chapiteaux d'ordre corinthien. Les entre-colonnes et le dessus des portes et des fenêtres sont en ligne droite, probablement parce que les bâtiments n'ont point de voûte et sont terminés en terrasse. Par la même raison , on n'y remarque pas de fronton, parce que cet ornement est destiné à masquer d'une manière agréable la pente des couverts.
Les Égyptiens ont toujours été regardés comme le peuple le plus religieux, on pourrait même dire le plus superstitieux , de l'antiquité. Cette réputation est justifiée par le grand nombre de temples dont les restes sont dispersés sur la superficie de ee pays. Un des mieux conservés est celui de Karnac , situé sur le territoire de l'ancienne Thèbes : on y trouve des restes de peintures qui ont peutêtre trois mille ans, et qui conservent leur fraîcheur; trente deux colonnes sont encore debout; et les débris des autres annoncent qu'elles y étaient en grand nombre. Le temple de Denderah était le plus grand et le plus remarquable par la multiplicité des ornements. Hérodote parle d'une chapelle monolithe, c'est-à-dire formée d'-une seule pierre, qui faisait partie du temple de Latone, à Bute; elle avait quarante coudées dans toutes ses dimensions, longueur, largeur et hauteur; sa couverture était aussi d'une seule pierre, et avait quatre coudées d'épaisseur.
Pour se faire une idée de la construction et de la somptuosité de ces temples, il faut lire les descriptions qu'en donnent Strabon , Diodore de Sicile et saint Clément d'Alexandrie.
Les temples égyptiens étaient ordinairement entourés de vastes bâtiments, dans lesquels habitaient les prêtres. Quelquefois ils étaient attenants aux palais des rois; c'est ce que Ton remarque spécialement à Luxor, où les restes d'un magnifique palais se confondent avec ceux du temple. On croit que ce palais fut bâti par Sésostris, contemporain de Moïse. A l'entrée s'élevaient deux obélisques, dont l'un, transporté à Paris depuis peu d'années, fait l'ornement de la place de la Concorde. Une des choses les plus curieuses qui soient en Egypte, c'est le château du Caire. Il est situé sur une montagne, hors de la ville ; il est bâti sur le roc qui lui sert de fondement, et entouré de murailles fort hautes et fort épaisses. On monte à ce château par un escalier taillé dans le roc , si aisé à monter, que les chevaux et les chameaux toutchargés y vont facilement. Ce qu'il y a de plus beau et de plus rare à voir dans ce château, c'est le puits de Joseph : il est ainsi appelé parce qu'on l'attribue à ce patriarche. Cette tradition est une preuve au moins que l'Ouvrage est fort ancien, et certainement il est digne de la magnificence des plus puissants rois d'Egypte. Ce puits est comme à double étage, taillé dans le roc vif, d'une profondeur prodigieuse. On descend jusqu'au réservoir, qui est eutre les deux puits, par un escalier qui a deux cent vingt marches, large d'environ sept à huit pieds,
dont la descente, douce et presque imperceptible, laisse un accès très-facile aux bœufs qui sont employés pour faire monter l'eau. Les bœufs font tourner continuellement une roue où tient une corde à laquelle sont attachés plusieurs sceaux. L'eau, tirée ainsi du premier puits, qui est le plus profond, se rend par un petit canal dans un réservoir qui fait le fond du second puits , au haut duquel elle est portée de la môme manière, et de là elle se distribue par des canaux en plusieurs endroits du château.
Le palais le plus magnifique de l'Égypte est celui que l'histoire nous fait connaîtro sous le nom de labyrinthe de Thèùes. On croit que c'était la réunion de douze palais destinés aux représentants des douze provinces dont se composait alors l'Égypte. Voici , d'après Hérodote, la description magnifique qu'en fait Rollin (1) : « On l'avait bâti à l'extrémité méri- » dionale du lac Mœris, près de la ville des Croco- » diles, qui est la m&ne qu'Arsinoé. Ce n'était pas » tant un seul palais , qu'un magnifique amas de » douze palais disposés régulièrement, et qui com- » muniquaient ensemble. Quinze cents chambres » entremêlées de terrasses s'arrangeaient autour de » douze salles, et ne laissaient point de sortie à » ceux qui s'engageaient à les visiter. Il y avait au- » tant de bâtiments sous terre. Ces bâtiments sou- » terrains étaient destinés à la sépulture des rois, et » encore (qui le pourrait dire sans honte, et sans
(ïj"Hist Ane, tomel, liv. i.
» déplorer l'aveuglement de l'esprit humain?) à » nourrir les crocodiles sacrés, dont une nation » d'ailleurs si sage faisait ses dieux.
» Pour s'engager dans la visite des chambres et » des salles du labyrinthe, on juge aisément qu'il » était nécessaire de prendre la même précaution » qu'Arianefit prendre à Thésée, lorsqu'il fut obligé » d'aller combattre le Minotaure dans le labyrinthe » de Crète. »
Au nombre des monuments de l'Egypte , on doit surtout remarquer les obélisques. C'est de ce pays que sont venus la plupart de ceux qui sont dispersés en diverses contrées de l'Europe. Au rapport de Pline, Auguste fit transporter à Rome un obélisque de1 25 pieds de hauteur, sans y comprendre la base, et le fît placer dans le grand cirque ; et un autre un peu moins élevé, placé dans le Champ de Mars. Un troisième avait été placé dans le cirque par Néron; c'est celui que Sixte-Quint fit transférer au milieu de la place de Saint-Pierre , où on le voit encore. Il pèse 6,740 quintaux; il fallut 40 cabestans pour le soulever, 140 chevaux et 800 hommes. Celui qui est aujourd'hui à Paris, place Louis XV, pèse 4,457 quintaux. Sa hauteur totale est de 70 pieds 3 pouces 5 lignes. On pense que les inscriptions hiéroglyphiques qui le recouvrent renferment l'histoire des conquêtes de Sésostris , qui le fit ériger devant son palais de Luxor il y a environ 3,400 ans.
Les obélisques étaient tout à la fois monuments et destinés à orner des monuments d'une plus haute
importance, tels que les temples et les palais. On peut en dire autant des statues colossales monolithes d'hommes et d'animaux qu'on trouve dispersées et en très-grand nombre en Egypte. Ja ne parlerai que de trois : la première est un sphinx qui a \ 40 pieds de longueur. On avait ménagé un escalier entre les jambes de devant, qui conduisait à un temple ou peut-être à un tombeau pratiqué dans sa tête; il est près de la grande pyramide dont je parlerai tout à l'heure. On trouve deux autres colosses dans les environs de Thèbes, qui sont assis , et ont cependant plus de 40 pieds de hauteur.
Les monuments les plus étonnants de TÉgypte sont les pyramides, destinées, à ce que Ton croit, à la sépulture des rois et des grands personnages du royaume. Il y en a un nombre considérable aux environs de FancienneMemphis, non loin delà ville du Caire. Plusieurs de ces pyramides étaient en briques, particulièrement aux environs du bourg deSakara; les autres étaient en pierres, et ordinairement construites de roches énormes. Les particuliers se faisaient faire de petites pyramides portatives, de un à deux pieds de haut , ornées d'inscriptionâ et de peinture. Elles accompagnaient la momie du défunt.
« Il y avait en Égypte, dit Rollin (1), trois pyramides plus célèbres que toutes les autres, qui, selon Diodore de Sicile , ont mérité d'être mises au
(i) RoMn* Htst Ane, tome L
nombre des sept merveilles du monde. La plus * grande des trois était, comme les autres , bâlie sur le roc, qui lui servait de fondement, de figure carrée par sa base, construite au dehors en forme de degrés, et allant toujours en diminuant jusqu'au sommet. Elle était bâtie de pierres d'une grandeur extraordinaire, dont les moindres étaient de trente pieds, travaillées avec un art merveilleux, et couvertes de figures hiéroglyphiques.» Elle a 474 pieds de hauteur perpendiculaire , et 734 pieds de largeur vers la base. Le haut de la pyramide, qui d'en bas semble être une pointe , une aiguille , est une belle plate-forme d'environ 16 pieds. Il est curieux de voir dans Rollin les autres détails con- •cernant les dépenses faites pour la construction de ces pyramides.
Comment ne pas admirer avec étonnement les deux pyramides élevées au milieu du lac Mœris, ce vaste et étonnant ouvrage, le plus admirable de tous ceux des rois d'Egypte? Ces deux pxramides s'élevaient de 300 pieds au-dessus du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace; c'est-à-dire qu'elles avaient 600 pieds d'élévation, et de plus elles étaient surmontées chacune d'une statue colossale placée sur un trône.
Comment encore passer sous silence cette fameuse tour, bâtie près d'Alexandrie, dans l'île de Pliaros, d'où elle a pris le nom de Phare? Au haut de cette tour était un fanal pour éclairer de nuit les vaisseaux. Le célèbre architecte Sostrate l'avait bâtie par ordre de Ptolémée Philadelphe, qui y employa
800 talents, c'est-à-dire 2,400,000 livres; elle fut comptée à juste titre au nombre des sept merveilles • du monde.
Cette tour, d'une magnificence surprenante, avait plusieurs étages voûtés. Sa hauteur était de 450 pieds, et pour la grandeur, elle pouvait être comparée aux pyramides. Elle était carrée, et chacun de ses côtés avait à la base près de 625 pieds. De son sommet on découvrait environ jusqu'à 30 lieues en mer.
Outre les pyramides, on trouve une foule de niches et de caveaux taillés dans le roc, où sont placées des momies, c'est-à-dire des corps d'Egyptiens embaumés et très-bien conservés, quoique plusieurs datent de 3,500 ans et au delà. ê
Ce que nous savons des pyramides, du labyrinthe, de ce nombre infini d'obélisques, de temples, de palais dont on admire encore les précieux restes dans toute l'Egypte,, et dans lesquels brillaient à l'envi la magnificence des princes qui les avaient construits, l'habileté des ouvriers qui y avaient été employés, la richesse des ornements qui y étaient répandus, la justesse des symétries qui en faisaient la plus grande beauté; ouvrages dans plusieurs desquels s'est conservée jusqu'à nous la vivacité même des couleurs, malgré l'injure du temps, qui amortit tout et consume tout à la longue; tout cela, dis-je, montre à quel point de perfection l'Egypte avait porté l'architecture, la peinture , la sculpture et tous les autres arts. Nous devons surtout admirer et estimer ce bon gont des Égyptiens par rapport à Farchitec-
ture, qui les porta, dès le commencement, et sans qu'ils eussent encore de modèles qu'ils pussent imiter, à viser en tout au grand , et à s'attacher aux vraies beautés , sans s'écarter jamais d'une noble simplicité, en quoi consiste la souveraine perfection de l'art.