‹ Manuel d'archéologie religieuse, civile et militaireChapitre 4 sur 23 · OU PÉLASGIQUES · texte numérisé non relu

OU PÉLASGIQUES

Les Pélasgiens , appelés aussi Arcadiens , Pélargonieus, Cyclopes, géants, Lapithes, Perrhébéens, Tyrrhéniens, OFnotriens, et enfin Hellènes et Grecs,

étaient originaires d'Areadie , et se répandirent nonseulement dans l'Asie Mineure , le Péloponnèse et la Grèce entière , mais encore dans un grand nombre d'îles de la Méditerranée , depuis les côtes de l'Italie jusqu'à celles de l'Asie. Aussi toutes ces contrées ont-elles porté le nom de Pélasgie.

On pense que leur nom vient de Pélasgus , homme étranger à cette nation barbare , qui les civilisa. Ces peuples remontent donc à une très-haute antiquité. L'histoire de l'antiquité grecque et latine nous montre jusqu'à présent quatre cents villes environ, qui sont reconnues comme ayant été murées en blocs de pierre de construction cyclopéenne, qui indiquent les chefs-lieux d'autant de colonies pélasgiques. Ces peuples eurent des colonies en Italie et jusqu'en Espagne , où ils bâtirent Sagonte.

Les constructions cyclopéennes prouvent que ces peuples devaient être riches en instruments de fer, et que les sciences , l'industrie et l'architecture avaient fait quelques progrès chez eux. Mais ce qui mérite le plus notre admiration , c'est la persévérance , la prévoyance de l'avenir, et le désir de faire un ouvrage immortel.

Tous ces antiques monuments, dont la découverte est si précieuse pour l'histoire, restèrent trop longtemps inaperçus même des savants , quoique souvent ils eussent frappé leurs yeux sans les fixer. Enfin, M. Petit-Radel (1), prêtre aussi distingué

(1) M. Petit-Radei était membre de l'Institut royal de France, bibliothécaire-administrateur de la bibliothèque Mararine, etc.

par sa science que par ses vertus, pendant un long séjour qu'il fit en Italie , frappé de la ressemblance de plusieurs passages de l'Écriture Sainte avec les récits des écrivains et des poètes de Rome et de la Grèce , les examina de plus près , les compara, reconnut l'identité de plusieurs de leurs récits (quoique souvent dénaturés) , et de divers noms de pays , de peuples et d'hommes, avec ceux qui se trouvent dans l'Ancien Testament. Il interrogea ensuite les monuments , les ruines antiques , et sut dévoiler leur histoire. Un grand nombre de découvertes, et les témoignages des voyageurs et des savants , ont confirmé depuis la solution du problème historique résolu par M. Petit-Radel , d'une manière plus certaine et plus concluante qu'on n'aurait jamais osé l'espérer.

On avait d'abord regardé comme un paradoxe d'antiquaire l'opinion qui attribuait aux Pélasges certains monuments que Pausanias avait cité comme existant encore de son temps dans la Grèce. Les auteurs anciens ne nous ayant transmis aucun détail touchant le génie militaire de ce peuple , on supposait , avec Thucydide , et nonobstant le passage dans lequel Euripide parle des murs cyclopéens d'Argos , que les anciens Grecs, hordes indisciplinées, ne connaissaient pas l'usage des fortifications : et voilà cependant que ce paradoxe est devenu une vérité historique hors de l'atteinte de tout doute; sur plusieurs points de l'Europe et de l'Asie , on retrouve les nombreux monuments des Pélasges, leurs portes, leurs tours, le système sou-

terrain de leurs casemates , leurs aqueducs , avec les regards et les réservoirs qui les complètent , leurs hiéron3 ou enceintes sacrées de six cents mètres et plus de circuit , dont Tunique porte d'entrée est relevée d'un seuil , ainsi que leurs autels successivement surmontés par des temples helléniques , étrusques ou romains , surchargés euxmêmes d'une troisième construction , élevée dans le bas âge par les chrétiens , qui les convertirent en églises. On découvre des bancs de pierre vive , consacrés à des oracles élablis à l'instar de celui de Dodone; et, dans leurs vieux remparts, des basreliefs , représentant les divinités des Pélasges , enchâssés originairement entre les blocs polyèdres irréguliers et sans ciment.

Le savant voyageur M. Pouqueville , consul français à Janina , a reconnu trente et une villes dans les murs desquelles la construction cydopéenne se trouve constamment établie sous des ruines de constructions helléniques en pierres d'un très-gros volume et disposées en lits horizontaux. Ces constructions sont surmontées à leur tour par des ruines romaines en briques , et par d'autres ruines de petites pierres taillées datant du Bas-Empire; enfin on les voit couronnées par des ouvrages slavons , turcs et vénitiens. Quelques monuments réunissent toutes ces constructions perpendiculaire* • ment disposées les unes sur les autres.

On doit encore à M. Pouqueville la connaissance des monuments cyclopôens des villes de l'Épire et de la Macédoine , dont on n'avait encore aucun*

idée. Le nombre des monuments cyclopéens observés en Grèce par M. Pouqueville s'élève à cent douze. On lira avec le plus haut intérêt son Voyage de la Grèce , dans lequel sont consignées toutes ses recherches.

Sur les côtes de l'Asie Mineure , célèbre par les anciennes colonies de Xanthus, fils de Triopas, roi d'Argos, dès l'an 1742 avant l'ère chrétienne , et de Triptolème , premier fondateur de Tarse , en Cilicie , se voient grand nombre de ruines antiques , la plupart de construction cyclopéenne ; elles furent découvertes par M. Francis Beaufort , capitaine anglais

Par tout ce que j'ai dit, on voit que les monuments pélasgiques ou cyclopéens étaient construits de pierres , souvent énormes , de polygones irréguliers , taillées sur toutes leurs faces , et réunies ensemble sans ciment. On distingue trois styles différents : le premier est formé de polygones irréguliers bruts à leur surface ; le second , de blocs de même figure , mais bien joints et dont la surface est aplanie; le troisième, de blocs de même forme et de même travail , mais d'une forme plus allongée. (Pl. I, fig. 1, 2 et 3.) Les Pélasges ne connaissaient pas l'équerre; ils se servaient d'une règle de plomb , qui se pliait à volonté, pour tracer l'épure de chaque pierre , et la tailler. L'acropole de Mycènes se composait d'un double rang de fortifications en constructions cyclopéennes de ces trois différents styles. Comme ces constructions avaient une très-grande épaisseur, ordinairement

ces pierres ainsi taillées formaient le parement do chaque côté, et l'intérieur était rempli de petites pierres informes noyées pêle-mêle dans du mortier. L'absence de mortier pour la réunion de ces blocs ne nuisait pas à leur solidité ; car non-seulement ils étaient ordinairement énormes , mais encore enchâssés les uns dans les autres. Pausanias (1) , parlant des remparts de Tirynthe, ville de l'Argolide , aujourd'hui Palceo-Nauplia , en Morée , dit : « Le héros Tiryns , qui donna son nom à » cette ville, était , dit-on, tils d'Argus et petit- » fils de Jupiter. Les remparts de Tirynthe , qui » seuls sont demeurés debout au milieu des ruines, » furent l'ouvrage des Gyclopes ; ils ont été con- » struits en pierres sèches , non taillées , chacune » d'une telle grosseur, que la plus petite ne peut » être remuée de sa place que par des bœufs ac- » couplés sous le joug. » La forteresse de Tirynthe est l'un des monuments les plus remarquables de l'antiquité ; elle doit remonter vers l'an 1710 avant l'ère chrétienne. Il parait que les murs de Tirynthe offrent encore précisément la construction décrite par Pausanias , dans laquelle des pierres d'une plus petite dimension sont placées entre les plus grandes , pour remplir les vides et lier ensemble les diverses parties. Quels devaient donc être , à leur origine , ces murs dont le voyageur, étonné , retrouve encore aujourd'hui debout les gigantesques ruines , telles que Pausanias les a vues il y a deux mille ans !

(i) Pausanias, liv. n, ch. 25.

Une chose bien remarquable, c'est la présence do l'ogive dans plusieurs des monuments cyclopéens; et ceci est d'un haut intérêt pour l'histoire du style ogival , dont nous parlerons plus tard. Tirynthe avait des galeries en ogive; les souterrains d'Agrigente sont du même style , et la porte d'Arpinum, ville du Latium, est pareillement ogivale. Des murs cyclopéens voûtés en ogive se trouvent encore en Italie à Segni, dont les huit portes, qui sont de ces deux styles , environnent le grand autel construit selon le rit biblique et bâti à ciel ouvert, sur les trois degrés duquel Tarquin a élevé des constructions à l'équerre, dont il passe pour l'inventeur, selon Denys d'Halicarnasse

L'ogive se rencontre encore, comme art bien connu , dans la ville de Nanplia , port de l'Argolide. On monte do la ville à la Palamido par un chemin couvert et formé de pierres énormes, adossées en ogive comme celles qui couvrent le chemin conduisant du monument de Délos au sommet du mont Cinthus, et comme celui montant à la Larisse d'Argos; ce qui démontre que les constructions de ce genre appartiennent à la môme antiquité. Or, les premiers habitants de Nauplia étaient venus d'Égypte avec Danaiïs, pour déposséder Gélanor du trône d'Argos, vers l'an 1510 avant Tèro vulgaire.

A dater du règne de Persée, vers 1390 avant Fère chrétienne , on rencontre des constructions en pierres parallélipipèdos; c'est le style attribué à Persée, et qui fut aussi employé depuis. Il ne faut pas le confondre avec les constructions cyclo-

péennes, qui toutes sont plus ou moins irrégulières, selon que Ton remonte plus ou moins dans l'antiquité. Je ne m'arrêterai pas à décrire toutes les constructions pélasgiques qui ont été découvertes, ce serait l'objet d'un ouvra.se considérable; mon intention a été uniquement d'en donner une idée suffisante, qui sera éclaircie par les dessins du Lu perçai de l'Acropole d'Alatrium , ville d'Italie (pl. I, n. 3); de la porte de Ferentinum, autre ville d'Italie (n. 1 ), construction cyclopéenne, surmontée de la construction romaine , qui , à son tour, a été chargée de maçonneries du moyen âge ; et enfin du mur de l'Acropole de My cènes (n. 2) , ville de Grèce.

Je ne puis assez conseiller l'excellent ouvrage de M. Petit-Radel, intitulé: Recherches sur les monuments cyclopéensy etc. Il y Tait la description de quatre-vingts monuments cyclopéens, avec les détails les plus intéressants, et la description des modèles en relief de ces mêmes monuments, composant la galerie pélasgique de la bibliothèque Mazarine, à Paris. Ces modèles ont été exécutés par ses soins et sous sés yeux, avec une exactitude et une précision qui ne laissent rien à désirer à l'architecte le plus adroit. Visitez la bibliothèque Mazarine, et vous serez transportés au milieu des monuments antiques de l'Asie, de l'Italie et de l'Espagne.

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