‹ Manuel d'archéologie religieuse, civile et militaireChapitre 8 sur 23 · MOYEN AGE · texte numérisé non relu

MOYEN AGE

CHAPITRE PREMIER. — CLASSIFICATION ET DÉFINITION DES STYLES ARCHITECTONIQUES DU MOYEN AGE.

J'ai fait voir dans un chapitre précédent comment Rome et tout l'Occident, après avoir monté l'art do l'architecture au plus haut degré de beaulé et do gloire, se laissèrent insensiblement entraîner au mauvais goût, oublièrent la belle simplicité grecquo et la majesté romaine. La dégradation était déjà assez avancée, lorsque l'établissement du christianisme , protégé par Constantin , fit élever à Rome et dans les provinces de l'empire un grand nombre d'églises , dont quelques-unes ont subsisté jusqu'à nous (1). J'ai dit aussi que cet affaiblissement devint encore plus grand dans les quatrième et cinquième siècles, par l'envahissement des barbares dans tout l'empire, qui entraîna avec lui dans sa chute les beaux-arts et les sciences.

C'est à cette architecture romaine dégradée et abâtardie, ou mêlée plus ou moins au style byzantin , et en usage dans les premiers siècles du moyen âge, qu'on a donné longtemps, et que j'ai donné moi-même , dans ma première édition , le nom de romane.

(1) M. de Caumont

Cependant, comme les expressions n'ont de valeur que celle qu'on leur donne, et pour être sur ce point entièrement d'accord avec les instructions du comité historique, j'adopterai sa division, et je nommerai latine l'architecture du cinquième siècle au onzième, et romano- byzantine celle qui suivit jusqu'au style ogival. Cette division paraîtra aussi plus rationnelle. En effet , le plan et les détails de la construction des églises furent presque constamment la copie servile de l'architecture romaine dans nos contrées depuis Constantin ; mais vers le onzième siècle , l'architecture byzantine , qui est le môme style latin perfectionné par le bon goût oriental, riche en inventions nouvelles, et introduite en France par de fréquentes relations avecByzance, donna sos ornements au style latin, et forma un style mixte , qui se perfectionna pendant deux siècles jusqu'à la révolution produite par le stylo ogival, qui enfanta tant de merveilles. Cette division sera particulièrement pour la France et les autres contrées septentrionales de l'Europe.

L'architecture byzantine, appartenant plus spécialement et presque exclusivement à l'Orient et à l'Italie, doit avoir un chapitre séparé, et c'est par elle que je commencerai, après avoir dit un mot des autres styles, qui en dérivent plus ou moins, et après mes divisions.

Les divers styles connus sous les noms de lombard, carlovingien, saxon, teutonique, normand, peu différents entre eux, tienuent tous de l'architecture latine plus ou moins altérée, plus ou moins

mêlée de byzantin. L'arabe, le mauresque, le sarrasin rentrent davantage dans le byzantin. Comme cependant quelques-uns de ces styles ont des nuances particulières , je ne crois pas inutile de les faire connaître. Cette connaissance aidera les archéologues à déterminer plus facilement l'âge des monuments.

Le style lombard tira son origine de la partie de l'Italie appelée Lombardie , lorsque Théodoric , roi des Ostrogoths, régna sur cette contrée, et y favorisa les arts , au sixième siècle. Mais ce fut surtout sous le règne de Charlemagne que ce style se répandit le plus dans les Gaules , par le grand nombre d'ouvriers qui s'y rendirent ; et il prévalut à mesure qu'on avançait dans les neuvième, dixième et onzième siècles. Ce style est surtout remarquable par sa pesanteur, ses lourds piliers carrés, ses colonnes rondes , courtes et massives, ses chapiteaux pleins de ûgures fantastiques et grimacières. Ses* basreliefs sont sans goût, sans proportion et sans perspective; les fenêtres sont longues et étroites, les voûtes peu élevées. Ces caractères ont cependant varié, selon les diverses époques, ou selon que le goût byzantin y était plus ou moins mêlé. Les Bénédictins employèrent surtout ce style dans leurs nombreuses constructions.

Le style carlovingien a les mômes caractères que le lombard; on en peut dire autant des styles leur tonique, saxon et normand. Le caractère principal de tous ces divers styles, c'est surtout le plein cintre.

On peut dire à peu près la même chose des styles arabe, mauresque et sarrasin. On remarque cepeudant deux différences caractéristiques : la première, qu'il est important d'observer, c'est que les arcs ne sont pas entièrement à plein cintre : mais ils forment une petite pointe vers le milieu , et se rapprochent en retombant sur les colonnes ou sur les piliers. Ce rapprochement se remarque surtout dans le style arabe. Cette pointe est quelquefois remplacée par un lobe, c'est-à-dire une petite figure ronde qui a la forme d'un oméga ou d'une feuille de trèfle. Au lieu d'un lobe, il y en a quelquefois trois, qu'on appelle trilobé ou trèfle. On remarque souvent ces lobes dans les fenêtres, et de temps en temps au-dessus des portes. La seconde différence, plus caractéristique, ce sont les arabesques, ou ornements formés des diverses manières de multiplier les feuilles et les fleure. D'où est venu sans doute l'usage d'appeler arabesques les peintures de ce genre où sont imités les dessins de ces belles étoffes d'Orient. Souvent ces ornements sont multipliés avec une sorte de profusion. Il faut se rappeler que les mahométans n'admettent dans leurs mosquées aucune espèce de figures d 1 hommes ou d'animaux.

On donne donc à ces divers styles le nom générique d'architecture latine, applicable à tous les édifices qui ont étéconstruits depuis Constantin, au commencement du quatrième siècle, jusqu'au onzième siècle, et qui ont conservé le plein cintre entre les colonnes, sur les portes et les fenêtres. Mais le

quatrième siècle , après Constantin , et le cinquième ayant été à peu près nuls pour l'architecture, comme nous l'avons vu, à cause des malheurs et des désordres de l'empire, nos recherches archéologiques ne peuvent guère remonter qu'à la Gd du cinquième siècle. Je donne donc le nom de style latin à la première période, du cinquième siècle au onzième. Je donnerai à la seconde le nom de style romanobyzantin primaire, pour le onzième siècle, et de romano-byzantin secondaire pour la fin du onzième et le douzième.

Vers le milieu du douzième siècle, une grande révolution s'opéra dans l'architecture, et la changea entièrement. Le plein cintre romain fit place au cintre à tiers point, appelé ogive. C'est ce style qu'on a appelé improprement architecture gothique, et auquel on peut donner à plus juste titre le nom d'architecture ogivale , parce que l'ogive en est un des caractères les plus essentiels, et qu'il est prouvé aujourd'hui que les Goths, les Vandales et les autres peuples du Nord n'ont jamais eu d'architecture à eux, et ont constamment imité l'architecture romaine. En effet, si les Goths avaient été les inventeurs d'une architecture, ils en auraient laissé des traces dans la Suède, leur patrie, ou dans les pays qu'ils avaient conquis ou occupés, tels que l'Italie et l'Espagne. Or on ne trouve aucune construction ogivale faite par eux dans ces pays. De plus, au temps des croisades, où l'architecture gothique s'est répandue en Europe, les Goths avaient été chassés de tous les pays qu'ils avaient

occupés et n'existaient plus en corps de nation depuis plusieurs siècles. On peut donc penser que l'architecture ogivale a reçu le nom de gothique lorsque, au temps de la Renaissance, temps aussi d'erreur et de vertige, on chercha à faire prévaloir les styles grec et romain , et qu'on donna par mépris le nom de gothique à tout ce qui s'éloignait de ces styles, afin de faire concevoir de la pilié pour des monuments qu'on voulait faire passer pour barbares , en les attribuant à ces peuples dont le souvenir des désastres excite encore l'horreur.

Il est impossible de décider dans quelle contrée le style ogival a pris naissance, et à quelle époque; ceux qui lui donnent le Nord pour origine ne peuvent prouver leur assertion : car rien ne constate que les plus anciens monuments gothiques soient dans le nord de l'Europe, il existe môme des preuves du contraire.

Il est plus vraisemblable , et assez bien prouvé par le savant M. Haggit, que ce style nous vient directement de l'Orient , qui a été son berceau ; et les assertions de ce savant paraissent confirmées par des observations plus récentes faites dans ces contrées par des architectes français.

Il paraît que c'est en Orient, dans la Perse, dans l'Egypte, dans la Syrie, que se trouvent les constructions ogivales les plus anciennes et les plus nombreuses. On assure que le palais de Sapor III , roi de Perse, qui vivait en 384, et généralement tous les monuments publics de Bagdad, de Damas, et

des contrées environnantes, sont en ogive. Le Nilo mètre, en Egypte, bâtiment construit au neuvième siècle, pour mesurer la hauteur des eaux du Nil, a un arc én ogive sur chacun de ses côtés. Nous avons vu , en parlant de l'architecture cyclopéenne, que l'ogive se trouve dans des monuments de la Grèce construits , environ quinze siècles avant l'ère chrétienne, par les Pélasges, et en Italie dans des constructions attribuées avec certitude à des colonies du même peuple. Il y a plusieurs mosquées fort anciennes où règne l'ogive, et la plus remarquable à cet égard est la mosquée d'Omar, le second successeur de Mahomet, vers l'an 634, qui fut construite sur les ruines du temple de Jérusalem , et qui est tout en ogive.

Les Arabes, dont la première architecture a été byzantine, après qu'ils se furent rendus maîtres de la Grèce, ayant conquis le second empire de Perse , au commencement du septième siècle , sous la conduite d'Omar, firent leur architecture favorite de celle des Sassanides , chez lesquels l'ogive nous apparaît comme règle, habitude et principe de bon goût ; et c'est ce qui explique pourquoi leurs mosquées et leurs autres édifices en Egypte, en Syrie , en Sicile, en Espagne, participaient du style ogival.

On peut conclure avec toute vraisemblance que les premières idées du style ogival ont été données à l'Europe par les pèlerins qui , au septième siècle et dans les suivants, allaient en grand nombre à Jérusalem , »et par les Sarrasins qui inonde-

rent la France au huitième siècle, et dont un grand nombre, vaineus par Charles Martel, et devenus prisonniers, y demeurèrent longtemps. Dans le neuvième, le dixième et le onzième siècle, le style ogival se môle quelquefois avec le byzantin et le lombard.

Ce style fut surtout introduit par les croisades, qui mirent en mouvement toute l'Europe. Les croisés de toutes les classes, les seigneurs, les architectes, les ouvriers , partis de tous les points de l'Europe, avaient la tête pleine de tout ce qu'ils avaient vu en Palestine , en rapportèrent les idées dans leurs patries respectives , voulurent en retracer l'image , et tournèrent toute leur activité et toutes leurs ri- « chesses vers la construction des églises , dont plusieurs avaient été ruinées par les barbares.

Ceci explique les progrès rapides que firent en même temps , dans l'architecture ogivale , les peuples qui prirent le plus de part aux croisades, comme la France , la Belgique , l'Angleterre , tandis que l'Espagne et l'Italie , qui s'en occupèrent peu , ont peu de monuments gothiques.

Il ne faut pas croire pourtant que le style ogival d'Orient ait été le même que celui qui régnait chez nous au treizième siècle : il n'en avait ni la légèreté , ni tous les ornements , ni le fini d'exécution; c'était à peu près notre architecture de transition avec nos premières ogives du douzième siècle , comme le prouvent les dessins qui ont été faits de quelques monuments orientaux à ogives , réputés anciens.

Il est donc évident que le style ogival a subi dans le nord de l'Europe une sorte de métamorphose , et qu'il y a développé dès le treizième siècle ces moyens d'exécution vraiment merveilleux qui excitent notre admiration , et n'ont d'autre source que l'esprit vraiment religieux qui régnait alors , et qui , ne pouvant s'attacher à la terre, tant la foi était vive , tendait sans cesse à s'élever vers la céleste patrie.

On peut donc regarder le style ogival comme une plante dont le germe nous est venu de l'étranger, et qui, ayant changé de nature par son développement extraordinaire sur notre sol , est devenue toute nationale.

Le style ogival a régné presque exclusivement en France depuis îc douzième siècle jusqu'au seizième, époque à laquelle une grande révolution dans le çoût et dans les idées ramena les artistes à limitalion de l'architecture grecque et romaine. Cette période , qui fut de trois siècles et demi , peut se diviser en trois époques , eu égard aux variations qu'a subies l'architecture ogivale dans les treizième, quatorzième , quinzième et seizième siècles. La première comprend la fin du douzième siècle et le treizième ; la deuxième , le quatorzième. C'est dans ces deux siècles et demi que le style ogival atteint sa perfection. La troisième comprend le quinzième siècle et la première moitié du seizième. Dès le quinzième il commença à dégénérer, devint moins fécond , plus mesquin , plus maniéré , et finit au seizième siècle par se rapprocher des formes grec-

qucs et romaines , qui l' abâtardirent sans loi donner leur grâce, parce qu'elles étaient disproportionnées.

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