‹ Manuel d'archéologie romaine (volume 2)Chapitre 36 sur 425 · GÉNÉRALITÉS. LA TECHNIQUE · texte numérisé non relu

GÉNÉRALITÉS. LA TECHNIQUE

Siynuiuni et seclilc renli\iicnl tous deux dans une catégorie plus compréhensive, 1 opus tessellatum, dont le nom même, dérivé de TÉTiapa (quatre), désigne un carrelage. Tous les dés, en efîet, exactement de même taille, se juxtaposaient en équerrc et le réseau des joints formait un c[uadrillé. Jusque vers la lin de la République, la mosaïque romaine se dégagea fort peu de cette élémentaire et monotone régularité, ne rapprochant guère que des tons noirs et blancs, parfois égayés de quelques rehauts, en deux ou trois nuances au plus. On n'en tirait que des décors très simples, sans finesse, où les types vivants, quand on s'y risquait, faisaient l'elfet d'ombres portées.

Contre une paroi plane, le travail en seclile pouvait être assez expéditif ; mais l'usage des voûtes et des arcs multipliait les surfaces incurvées et les lamelles ne s'y adaptaient exactement qu'en particules minimes. Dès lors on réduisit de plus en plusieurs dimensions et l'on s'aperçut que l'identité de tous les cubes n'ajoutait rien à la beauté de l'ouvrage, échappait même à l'attention quand les fragments étaient très menus. Elle rendait plus malaisée l'exécution des lignes courbes et restreignait la liberté de l'ornemaniste. Celui-ci travaillait plus à l'aise en vermiculatum.

B. — Dans cette autre méthode, les éléments sont souvent très petits, et leur forme varie au gré de l'artiste, qui les groupe suivant les dispositions les plus capricieuses, leur faisant décrire des sinuosités qui rappellent les anneaux d'un serpent ou d'un ver — d'où l'étymologie probable, quoique discutée, du mot. On peut indiquer ainsi, comme en peinture, le volume des corps : les dés minuscules et irréguliers fournissent les transitions discrètes, les dégradés, qui seuls permettent de rendre sensible la« troisième dimension », l'épaisseur. I^t du même coup le mosaïste va enrichir sa polychromie, non seulement par le clair-obscur dans les corps de premier plan, dont il est nécessaire de faire tourner, d'arrondir les contours, mais p ir les ell'ets lumineux de profondeur, de perspective. L'ambition croît, en elfet, avec la puissance des moyens. Par cette technique, née en i^^gypte, on n'avait d'abord exécuté que des groupes processionnels de personnages, alignés à la suite selon les habitudes artistiques de ce pays, et comme défilant sur un écran. Or la mosaïque se prête, bien mieux ((ue la sculpture en relief, aux complexités du pittoresque : on ordonne donc les ligures en scènes véritables; aux sujets couramment traités on ajoute des scènes de la vie réelle et des panoramas. Des tableaux de ce genre ont sur les murs leur

place naturelle ; on commit plus d'une fois le non-sens de les étaler sur le sol, mais au meilleur endroit, au centre de la pièce, mis en valeur par une mar^e nue ou très sobre, encadrés d'un lessellalum à gros grain sur lequel on pouvait marcher.

Ainsi le carrelag^e régulier et l'assemblage entièrement libre des éléments les plus divers ont associé leurs pouvoirs respectifs et se sont même réciproquement influencés.

J^a durée d'une mosaïque dépendait à la fois de la discrétion des pas et de la stabilité de son support ; il le fallait étanche, car les infiltrations minent les fondements d'une bâtisse ; une dénivellation pouvait entraîner des glissements, désarticuler l'heureuse régularité ou l'enchevêtrement des cubes de pierre. Aussi trouve-t-on fréquemment au-dessous d'une mosaïque une citerne, une cave, un hypocauste, que surmonte une voûte maçonnée, plus résistante qu'un simple plafonnage. A défaut on donnait au pavement, non pas une horizontalité absolue, mais plutôt une pente insensible vers la bouche dégoût, pour réduire au minimum la stagnation de l'humidité.

Une fois les cubes mis en place, suivant l'un ou l'autre des procédés que nous avons décrits, il ne restait plus qu'à enlever avec uneratissoire les bavures de ciment que la pression avait fait refluer vers le haut ; enfin un polissage [fricalura, levigatio, politura) au sable fin, au grès, à la poudre d'émeri, supprimait les petites inégalités de niveau, les éraflures, donnait à la surface la netteté et le brillant nécessaires.

L'âge relatif de plusieurs mosaïques ressort parfois d'une particularité de la technique. Ainsi, à Dèlos, la masse de ciment dans laquelle les dés étaient enfoncés participe aux variations de couleurs de la surface ; on a, par suite, toutes raisons de croire ces ouvrages hellénistiques, caries ateliers d'époque romaine, au contraire, préparaient un fond uniformément gris; c'est seulement dans leurs joints que Ton remarque une mince couche de ciment coloré d'après les tons des cubes eux-mêmes. Dans les exemplaires anciens, le niveau des joints est en général un peu plus bas que la face supérieure des cubes ; plus tard cette dépression fait défaut : ou bien le niveau est unique, ou bien les joints sont en léger relief, lorsque l'enduit coloré n'a été ratissé qu'avec négligence ^.

Il n'était pas obligatoire de travailler directement sur le sol. Un

1. M. Bieber et G. Rodenwaldt, Jahrh. des InsL, XXVI (1911), p. 9.

GÉNÉRALITÉS. I.A TEClINIQriî 39

emhicma, pièce plus fine, d'exécution délicate, pouvait être commandé à un ouvrier spécialiste qui Tnchevait à Tatelier. Il choisissait pour fond une dalle de marbre bien aplanie et huilée, ou encore, pour les tableaux de taille très réduite, une plaque de tuf, une tuile ravalée au ciseau en son milieu ; des planches, qui Tentouraient sur les quatre côtés, empêchaient le ciment et les cubes de se déverser. L'ouvrage fini et séché, on l'acheminait à destination ; on retirait les pièces de bois; Vembfèma prenait place dans la cavité réservée. Plus d'un a été inséré, bien postérieurement, dans un premier dallajj:e qui ne le comportait pas, et qu'on a entamé à cet effet, écornant sans respect une bordure ornementale, ou même un cartouche '.

Mieux encore, les mosaïques n'étaient pas toujours des décors fixés à demeure ; il est probable qu'on en louait ou empruntait pour embellir momentanément un local. On raconte que César en campaj^ne en avait dans ses bag^ag^es et les disposait sous sa tente.

C. — Une troisième variété de mosaïque fut ég"alement en usage, mais nous n'en pouvons plus guère juger que par quelques s[)écimens de Pompéi (fig. 378) ^. Le musivum en cubes d'émail appliqués sur les parois, procédé égypto-syrien, fournit une décoration luxueuse surtout aux piscines et aux fontaines, et contre les surfaces courbes, qui concentrent le rayonnement. En effet, les parcelles vitrifiées ont un éclat très supérieur à celui de la pierre ; les couleurs en sont brillantes et, quand on les oriente avec discernement, elles produisent, sous les rayons du soleil, des miroitements que prolonge et renforce une eau paisible qui les reflète, que rend innombrables une source bouillonnante surgissant tout auprès et glissant en cascade sur des gradins.

On découpait des pâtes légères aux arêtes vives, aux formes anguleuses, qui s'incrustaient mieux dans le revêtement en mastic, lié de gomme, mêlé de résine ou de bitume, couvrant une première couche en ciment de tuileaux. Il arrivait que l'encadrement fût constitué par des bordures saillantes de coquillages aux tons de nacre. On ne multipliait pas les nuances des émaux; le bleu sombre et le rouge vif prédominaient, parfois rehaussés d'or ; un nombre excessif

1. P«jnr les procédés teclini(jues qui permettent l'enlèvement d'une mosaïque d'un champ de fouilles et "Son transl'eit dans un musée, voir Germain de Montauzan, Annnles de V Université de Lyon, II, 2i> (1912), p. (>i et suiv.

2. Daprès Gusmun, Pompéi, pi. au, 2. \'oir aussi Tliédenat, Pompéi, I, p. 88-89, Ug. 53.

de tons aurait nui à TefTet ; on recherchait moins Tharmonie que l'éblouissement. Aussi le décor linéaire pouvait suffire et il tenait

Fi^. 378. — Fontaine en mosaïque de cubes d'émail.

la plus grande place ; on le complétait cependant par quelques figures de grande taille, du genre qui s'imposait : un masque de

PRINCIPALES ÉPOQUES DE l/ HISTOIRE DE LA MOSAÏQl'E 41

dieu marin, une bande joyeuse de Tritons el de Néréides. I/entourag^e sculptural restait dans la riiènie note inspirée par l'élément liquide : l'enfant à l'oie, un pêcheur à la ligne, Silène vidant son outre dans une vasque. C'était là un j,^enre de décor extrêmement dispendieux.

§ II. — Principales époques de l histoire de la mosaïque.

Comme nous l'avons dit, les pavements historiés ne remontent pas au delà des Ptolémées et les compositions murales ont généralement disparu sous l'écroulement des murs. D'autre part, les uns et les autres furent longtemps des articles de grand luxe, rares par conséquent. Enfin les pavements très simples sont des plus diiïîciles à dater. Tout cela explique qu'aucune mosaïque venue jusqu'à nous ne puisse être classée avec certitude comme antérieure au ii® siècle avant notre ère. C'est donc presque uniquement la mosaïque romaine dont on retrace l'histoire d'après les monuments, envisagés du moins quant à leur date d'exécution, car le style et les sujets porteront jusqu'au bout l'empreinte de modèles grecs bien plus anciens.

A. — Période aiujustéenne. — La période ainsi désignée dans l'usage couvre en réalité tout le premier siècle et un tiers du deuxième, mais depuis le début son caractère s'est fort peu modifié. C'est sous .Auguste que les divers genres de mosaïques, dès longtemps pratiqués, ont commencé à se répandre dans une plus large clientèle, limitée encore toutefois à l'aristocratie et, à en juger par nos trouvailles, à l'Italie elle-même : les exemplaires conservés proviennent presque tous de Rome et de la Campanie. Il en est de signés par leurs auteurs, esclaves de gens riches ; ce ne sont donc pas des articles industrialisés. Ils s'apparentent étroitement avec les reliefs alexandrins de luxe ou de cabinet, et Ton peut supposer des modèles communs, dérivés de peintures alors célèbres. Par là s'explique la petite taille de Vemblèina augustéen, ((ui mesure au maximum f)0 sur 80 centimètres ; le travail est fin, menu, soigné comme une broderie ; il utilise de minuscules dés de pierres naturelles, aux nuances infinies, à l'éclat chatoyant. Les cartons dont s'inspirent les ateliers sont copiés avec une certaine liberté, dont témoignent, pour des thèmes identiques, les fresques et même les

reliefs ; le nombre des personnages est souvent moins considérable dans la mosaïque, qui demande plus de temps et ne comporte pas d'échelle trop réduite.

Le iessellafum ordinaire est, lui aussi, en matériaux de choix ; presque toujours on y emploie le marbre, très rarement le schiste ou le calcaire. Tout au début de l'Empire, on se contente habituellement du blanc et du noir et l'appareil est d'une absolue uniformités Le style aug^ustéen se distingue en tout par une certaine retenue, quelque chose de majestueux et de sévère. Aussi les décors sont simples, combinent des angles droits ; par exception ils visent au troinpe-Fœil, à l'illusion du relief, soit dans le motif central, soit dans l'encadrement, qui dessine des polyèdres. Sous les dynasties suivantes, le goût se porte plus fréquemment vers ces fausses apparences ; en outre, comme en peinture, on admet dans les zones de pourtour nombre de formes dérivées de la ligne courbe, tresses,, postes, cercles et rosaces ; le végétal s'insinue à la suite et notamment la fleur et la feuille de lotus, .vivantes ou stylisées, apport inévitable des influences alexandrines. La faune s'introduit après la ilore, mais plus rarement et d'abord par les types marins ; le* êtres fantastiques, hippocampes, griffons, sphinx ou Pégases, prédominent ; l'être humain n'est encore qu'une silhouette sans épaisseur, malgré le soin pris quelquefois d'indiquer les muscles par des filets blancs, et toujours isolé, même quand on le répète par intervalles ; on ne s'est point mis jusqu'alors à grouper les personnages.

B. — Période des Anloiiins et des Sévères. — Elle est caractérisée par une évolution bien plus rapide et continue. La mosaïque ayant cessé d'être un art somptuaire à peu près réservé aux citadins opulents, ses produits se multiplient dans les monuments publics, dans les thermes, où une foule nombreuse peut les contempler. Ils pénètrent ainsi chez les particuliers, même de condition modeste. Simple mode ? J\on pas ; on ne dépense pas pour la montre, puisque des mosaïques se retrouvent en dehors des salles de réception, dans les appartements où l'étranger n'a pas accès et jusque dans les pièces où logent les esclaves, dans les colombaires, les mausolées, où la famille seule vient honorer les défunts.

Pour répondre à une commande ainsi accrue, il fallait un nombre bien plus considérable d'ateliers. A cet égard, l'empereur Hadrien eut un rôle personnel très important : quand il parcourait les provinces, sa nombreuse suite comprenait des ouvriers mosaïstes ; beaucoup s'établirent dans les principaux centres, dans les ports où la

PRINCIPALES ÉPOQUES DE l'|IIST(»1HK I>K I.A MOSAÏQLE 4^

navigation accumulait les marbres et autres matières premières ' ; plus tard, ces officines nouvelles ouvrirent encore des succursales. QueU|ues-unes seulement créèrent des thèmes inédits, pour satisf;ùre les tendances propres à la clientèle indigène.

L'ne fois mise à la portée de tous, la mosaïque se transforme et aussi, disgrâce inévitable, se vulgarise. (Jn perd le sentiment des lois particulières aux divers genres, qui dès lors se rapprochent et Unissent au m® siècle par se confondre. Le travail vermiculé n'a plus guère ses spécialistes ; il subit par suite une dégénérescence ; en revanche, le lesse/lRfum trahit plus d'ambition ; entre le tableau et rencadremeiil l'opposition s'atténue, disparaît à la longue. Ils s'isolent moins ; de plus en plus rapprochés, ils empiètent même l'un sur l'autre. lA'mhlèma de jadis était comme un joyau artistique recherché des amateurs ; désormais l'on dédaigne ces tableautins trop discrets et l'on veut de vastes ouvrages, comme il s'en fabrique pour les foules qui devisent dans les promenoirs des thermes. Les plus grands morceaux, à Pompéi, couvraient à peine 20 mètres carrés ; il y en aura de 100, 200 et 300 au m* siècle ; ces dimensions s'amplifient parallèlement à celles des édifices.

L'évolution constatée en architecture nous présage les destinées de la mosaïque : pour faire grand, il faut faire vite et bon marché, d'où un changement de technique. Aux pierres de taille on substituait brique, blocage ou concrétion ; dans le décor on renonce à la finesse ; on travaille avec des cubes plus gros, et dès lors on agrandit les figures, simplifiant ainsi le tracé des courbes. L'inconvénient était faible pour des panneaux disposés verticalement, visibles à dislance; mais le recul, pour les pavements, ne dépassait toujours pas la hauteur de l'inil chez l'observateur debout ; écart insuffisant à masquer la grossièreté de facture et la valeur médiocre des matières employées. Les minéraux précieux sont réservés à d'autres industries, surchargent les bijoux, les vêtements de luxe, les meubles incrustés ; à terre, dans le sol des salles spacieuses, on encastre seulement les pierres à bas prix, aux reflets pauvres, de nuances monotones, et dont la taille excessive ne permet plus ces dégradés par quoi la mosaïque s'apparentait et rivalisait avec la fresque, l'aile emprunte davantage à la sculpture ; au ii" siècle au moins, la figure vivante envahit le décor, comme dans les rinceaux des reliefs.

1. Voir les listes d'ateliers données par Gauckler, o/j. cit., p. 2109 et suiv.

Autres conséquences, également fâcheuses : on doit revenir au géométrique, afin que l'ouvrier puisse plus à Taise tracer le canevas sur le ciment, à l'aide de la règle et du compas. Tout s'accomplit directement sur place ; plus de morceaux rapportés. Le développement des moyens mécaniques engourdit la main de l'exécutant ; les artistes cèdent le terrain aux sirnples manœuvres, qui réduisent les motifs, leur étendue et leur complication, préférant styliser le décor, multipliant les lignes, indifférents ou inattentifs aux fautes de goût ou de logique. Dans les vestibules, les corridors, sous les portiques, on se plaît à imiter les caissons moulurés d'un plafond, comme pour suggérer au passant qu'il chemine la tête en bas. Les scènes sont dissociées : au lieu de ménager un grand cadre pour un groupe unique, on divise tout le champ en compartiments «xigus, polygonaux ; les bandes trop larges qui les séparent les écrasent par leurs proportions et l'énormité de leur remplissage. Chacun de ces cartouches renferme un motif, une figure qui, par «on mouvement, se rattache à une autre assez distante ; une cloison volumineuse isole donc deux athlètes en lutte, ou un chasseur et le gibier qu'il poursuit. On marche sur les pavements historiés ; comme il serait absurde, disait Gauckler, d'y donner une impression de vide par les perspectives et les plans étages ou fuyants, on supprime le fond et on met tout dans le même plan. Est-ce bien un souci de vraisemblance qui a déterminé cet abandon d'une véritable conquête dans l'art du dessin ? La paresse, l'affaiblissement des traditions, l'avilissement du sens esthétique sufliraient à l'expliquer.

Toutefois ces indices nous frappent surtout dans les grandes compositions, les mosaïques monumentales des édifices publics. Chez les particuliers, dans les villas, s'affirme au contraire un désir tout au moins de renouvellement. Le propriétaire aime qu'on lui fabrique des ouvrages d'un caractère un peu personnel : on place au seuil de sa demeure son portrait en petits cubes de pierre. Nous avons, en sculpture, noté le réalisme plus vivace des provinces latines ; nous y relevons seulement, pour la mosaïque, un type de rinceaux inspiré des treilles, des tonnelles, des pampres qui s'étendent en liberté. Ces contrées, en outre, se lassent à la fin des sujets grecs; on cherche donc des thèmes nouveaux dans la littérature. Mais celle du temps impose sa manière érudite et didactique; la nomenclature sévit à partir du in^ siècle : les quatre saisons, les quatre vents, les quatre factions du cirque, les jours de la

Page 1