Kondakof. Hisl. de lari
« la preuve évidente que Tantiquité inspirait Tari et toute la vie intellectuelle de Tépoque. » Ce travail de choix qui, entre des modèles divers, retient plus volontiers les thèmes antiques, est déjà un commencement d'originalité. Mais il y a davantage. Ces copistes, en reproduisant le prototype, ne s'astreignent point à de vains scrupules d'antiquaires : ils le transforment librement selon les idées et le style de leur temps. Et enfin, tous ces prototypes ne datent point uniformément des origines de Tart byzantin : au cours de sa longue existence, cet art, bien des fois, on le verra, s'est montré capable de création. II y a donc quelques excès à ne voir dans la plus grande partie des manuscrits grecs illustrés que des répliques, et il est aussi périlleux de vouloir à toute force, sous la copie lointaine, reconnaître toujours l'original primitif qu'il serait dangereux de prétendre, sur ces copies, juger absolument Tart de Tépoque où elles furent faites. Ce qu'il faut surtout retenir, c'est la méthode de groupement scientifique que Kondakof a appliquée à l'étude des miniatures, méthode féconde qui rapproche en groupes homogènes les manuscrits dispersés dans les bibliothèques d'Europe, qui nous les montre nés dans les mêmes conditions et sous les mêmes influences, et qui, enfin, ne séparant jamais l'illustration du texte qui l'explique, lui donne toute ^a signification historique et iconographique.
Ces remarques générales, qui s'appliquent à l'ensemble de Thistoirede la miniature byzantine, devaient être faites avant d'aborder le déUiil de cette histoire. Il faut maintenant étudier, d'après la méthode qui vient d'être indiquée, les beaux manuscrits illustrés, assez nombreux, qui nous restent du v® et du vi® siècle. On peut les classer d'abord en deux groupes distincts : les manuscrits profanes et les manuscrits religieux.
On comprend aisément la raison de cette double production. Eu tout temps les Byzantins eurent un goût très vif pour les œuvres de l'antiquité classique, ouvrages de science ou d'histoire, chefs-d'œuvre des poètes fameux. Ils les copièrent volontiers, plus d'une fois en de beaux exemplaires magnifiquement ornés de miniatures , et par là, en tout temps, ils firent large place à l'art profane. Mais l'Eglise,
LES MA?CUSCRITS PROFANES CALEMDRIBR DE 354 ^19
d'autre part, adopta la miniature. Dès la fin du iv« siècle, on le sait, elle avait compris la valeur éducatrice de Timage. La même raison qui la déterminait à emprunter aux livres saints les sujets de la décoration des églises lamena à encourager Tillustration des ouvrages sacrés. Aux yeux des Pères, le miniaturiste parut capable de donner aux fidèles les mêmes enseignements que le calligraphe ; ses compositions semblèrent capables d'exprimer la puissance de l'Evangile, d'une manière plus grossière peut-être, mais plus sensible aussi, et par là plus efficace aux yeux des illettrés. En conséquence, Timage prit place dans les livres sacrés, tantôt sur les longues bandes des rouleaux, tantôt sur les feuillets plus commodes à manier des manuscrits, tantôt introduite dans le texte ou à la marge, tantôt se déployant plus largement en de vastes compositions de pleine page. Mais l'illustration eut en outre une autre tâche plus délicate et plus haute : à côté de l'initiation grossière qu'elle donnait aux illettrés, elle fournit, par l'interprétation qu'elle donna de certaines idées théologiques, par la traduction qu'elle fit de certaines allusions ou de certains svniboles, comme un commentaire figuré des textes sacrés à Fusage des initiés. Sous l'une et l'autre forme, elle offrait à l'Église un moyen puissant d'agir sur les esprits ; TEglise né le négligea point. I^s manuscrits religieux nous sont parvenus en quantité considérable, et ils forment les groupes les plus divers.
Les manuscrits profanes, — Calendrier de 354 *. — Parmi les manuscrits de la série profane, le plus ancien en date est le Calendrier illustré de .354, exécuté à Rome, mais par un artiste certainement oriental, au temps des fils de Constantin le Grand. Nous ne le connaissons plus que par des copies faites au xvn® siècle d'après deux originaux depuis lors détruits, et ce n'est plus que par de vagues contours, fort éloignés du style primitif, que nous pouvons entrevoir ce que fut cette œuvre réellement remarquable. Il est aisé de voir pourtant combien elle était conforme aux traditions de l'art hellénistique. Les miniatures qui représentent les mois sont des compositions pittoresques, d'une vivacité et d'une grâce charmantes, qui offrent le caractère antique dans toute sa pureté. Les figures y sont encadrées d'architectures fantaisistes, qui rappellent les décorations pompéiennes et annoncent
1. Strzygowski, Die KaUnderhiUler des Chronographs vom Jahre. ifï-{, Berlin, 188H.
les architectures luxueuses et compliquées des mosaïques de Salonique et de Ravenne. D'autres allégories, plus lourdes et plus pompeuses, personnifient les principales villes de Tempire : Rome avec la Victoire et Plutus, Gonstantinople avec des génies chargés de guirlandes, Alexandrie, Trêves tenant un barbare par les cheveux. En tête enfin, trois feuillets montrent les dieux protecteurs de Tempire sous forme de statues placées sur un arc de triomphe, le Génie de l'empereur entre deux V^ictoires, enfin Constantin II et Constance en grand costume de cérémonie. Il y a un contraste visible entre le frontispice et les figures qui illustrent le calendrier lui-même : la magnificence des costumes, la richesse de Tornementation, les architectures même, qui ne sont point sans analogie avec celles de TÉvangile syriaque dont on parlera plus loin, laissent déjà, dans cette illustration tout antique, entrevoir Tinfluence de rOrient.
Homère et Virgile^. — L'Iliade de TAmbrosienne et le Virgile du Vatican (n°3225) se rattachent pareillement, par le choix des sujets, le style, la technique, à la tradition antique, telle que la constitua le goût alexandrin. Dans ces deux manuscrits, dont la date est placée d'ordinaire entre le iv®et le v* siècle, les miniatures forment de petits tableaux de dimensions inégales, intercalés dans le texte et encadrés de simples filets. L'un et l'autre sont incomplets. L'Iliade comprend 58 miniatures, où Kondakof reconnaît justement a le style et la manière des meilleures fresques de Pompéi ». On y voit des batailles, des assemblées de dieux, de superbes figures de héros combattants, et ailleurs, des scènes de genre, dramatiques ou charmantes, des paysages délicieux, des personnifications, telles que la Nuit drapée d'un voile vert sombre ou le Scamandre nageant au milieu des ondes violacées, autant de traits qui rappellent la tradition hellénistique. Il y a dans tout cela beaucoup d'animation, beaucoup de science de la composition, un sentiment artistique remarquable, avec une tendance peut-être excessive à la grâce. Le coloris, où domine le rouge pourpre, est tour à tour accentué et doux. Malheureusement, dans cette œuvre de maître, aucun trait n'apparaît qui puisse caractériser l'art chrétien à son berceau. C'est une copie facile, un peu négligée parfois, d'un original purement antique.
Il en est de même des 50 miniatures que conser\'e le Virgile du
l. P. de Nolhac, Le Virgile du Vatican^ Paris, 1897.