CHAPITRE VII
Les origines de rémaillerie cloisonnée. L'orfèvrerie. Ateliers de ConsUntinople. Ateliers syro-égyptiens. Ampoules de Monza. Trésor de Kerynia^ Vase d'Émèse. Vogue de l'orfèvrerie syrienne. Bijoux.
I^ goût du luxe, qui caractérise la société byzantine du vi*' siècle, >e manifeste tout particulièrement dans la place faite au travail des métaux *. L'orfèvrerie, déjà protégée par Constantin, devient alors une des branches les plus importantes de Fart byzantin. On a vu précédemment quelle place elle occupait dans la décoration de Sainte- Sophie, et décrit Tamboi) avec son dôme couvert de plaques d'or, Ticonostase avec ses figures d'argent ciselé, le merveilleux autel surtout, tout éblouissant de pierreries et d^émaux et qui, selon l'expression d'un poète du temps, « scintillait de couleurs variées, tantôt reflétant Téclat de Tor et de l'argent, tantôt brillant comme le saphir, et lançait des rayons multiples, suivant la coloration des pierres fines, des perles et des métaux de toutes sortes dont il est composé. » « Il était, dit le chroniqueur Cedrenus (éd. Bonn, I, 677), en or, en argent, en pierres de tout genre, en métaux. Justinien y rassembla beaucoup de matières précieuses'; il fit fondre celles qui étaient fusibles, et les réunit aux solides. » Nicétas ajoute que Tautel était composé de diverses matières précieuses assemblées au feu, et réunies en une seule masse de diverses couleurs, et d'une beauté parfaite.
Les origines de Vémaillerie cloisonnée ^. — Sous l'imprécision de ces termes, il semble bien qu'on doive reconnaître un premier essai d'émaillerie (probablement de l'émail champlevé ;, et il est vraisemblable que, dès ce moment, les Byzantins connaissaient la technique savante de cet art luxueux, qui devait plus tard, à partirdu
1. Pour l'ensemble du chapitre, Molinier, Histoire générale des arts appliqués à lUnduslrie^ t. IV, iOrfévrerie, Paris, 1901.
2. Linas, Les origines de Corfévrerie cloisonnée, Paris, 1S77; Kondakof, Histoire et monuments des émaux byzantins, Francfort, 1K92.
l'orfévreri£ 289
ix*^ siècle, prendre chez eux un si magnifique développement. Dès le VI* siècle, quelques monuments laissent supposer en effet qu'aux procédés du travail en relief les orfèvres byzantins, suivant la tendance générale de 'époque, sub situaient volontiers la polychromie. La croix du trésor de Monza, donnée en 603 par Grégoire le (jrand au roi Adaloald, montre la Crucifixion dessinée en nielles sur une feuille d'or. L'encolpion de la comtesse Dzyalinska, qui, d'après Molinier, date du vi® siècle, offre, dans une enveloppe d'or niellé, une croix cloisonnée de verroteries rouges et vertes. Ce procédé menait directement à Témail. Et en effet le reliquaire de Sainte-Croix de Poitiers, envoyé par l'empereur Justin II à sainte Hadegonde, avait, à en juger par le dessin qui nous reste de ce monument aujourd'hui perdu, une décoration faitedeverroteriesetd'émaux cloisonnés. Enfin une croix d'émail cloisonné, récemment retrouvée au trésor du Sancta Sanctorum * (fig. 149) et qu'on attribue à la fin du y* ou au début du vi® siècle, est décorée, non plus seulement d'ornements, mais de scènes évangéliques exécutées au moyen de pâtes translucides séparées par des cloisons d'or. Malgré les imperfections du dessin, l'ensemble de ce monument est des plus harmonieux. Les têtes sont assez expressives, la gamme des couleurs heureusement variée. L'émail a ce coloris rouge vineux, qui semble caractéristique des émaux byzantins. Tout ceci donne donc à croire que les artistes byzantins connaissaient dès cette époque, non seulement Témail champlevé d'un caractère antique, tel qu'il parait avoir été employé dans Tautel de Sainte-Sophie, mais qu'ils avaient emprunté à la Perse, plus tôt que ne le pense Kondakof, la technique de l'émaillerie cloisonnée, où ils devaient plus tard exceller. Vorfévrerie . — Le même luxe, et plus somptueux encore, se rencontrait dans les objets d'orfèvrerie de destination profane. Le trône de Justinien, dressé dans la salle du palais qu'on appelait le grand Consistorium, était tout constellé de pierreries et d'or ; une coupole d'or le surmontait, portée par quatre colonnes; deux Victoires aux ailes éployées le flanquaient, qui tenaient en main des couronnes de lauriers. Pareillement, avec Tor recueilli dans le trésor des rois vandales, Justinien avait fait exécuter tout un somptueux service de table, des plats où, parmi les bas-reliefs racontant les victoires du règne, était ciselée l'image de l'empereur, des vases pré-
1 . Lauer, Le trésor du Sancta Sanctorum h Rome (Mon. Piot, XV, 1906) ; (jrisar, Die rômische Kapelle Sancta Sanctorum^ Fribourg, 1908.
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cieux étincelunl de pierreries. Il est aussi fréquemment question "des statues d'ar^nt et d'or élevées en l'honneur des empereurs. Et comme enfin la même splendeur se rencontrait dans les pièces du mobilier ecclésiastique, croix, patènes, calices, etc., les « argen-
tiers u IcJtaienl dans le monde byzantin une place considérable, qu'attestent les mentions fréquentes faites de leur corporation.
Ateliers de Conulanlinople. — Malheureusement, en dehorsdes pièces ëmaillées mentionnées déjà, il ne nous reste, pour le vi° siècle, qu'un bien petit nombre d'ouvrages de cette orfèvrerie. Il faut citer en particulier le bouclier de Justinien, trouvé à Kertch',
î CON9TANTIÎIOPI.E
(f)g- 150) OÙ, sur le fond d'argent du disque, ee détache, non plus en relief, mais simplement dessinée à la pointe et dorée, la
iPig. lïl. — Croix de Justin II (Basilique de Saint- Pierre à Rome).
figure d'un empereur à cheval, suivi d'un garde du corps et précédé d'une Victoire : exemple remarquable de l'évolution qui, à la technique du modelé, telle qu'elle se rencontrait encore dans les boucliers du IV* et du V» siècle, tendait à substituer le fond plat k dessin polychrome '. Les procédés du repoussé se conservaient
1. Il [aul rapprocher de ce monumenl le bouclier de Përouee, aujourd'hui perdu, main qui étail du même temps, et où on voyait un caplir derrière un guerrier à cheval (Venluri, Slorit, 1, 5« el suiv.).
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8U contraire dans le beau médaillon d'or que possédait le Cabinei des médailles, et qui fut volé et fondu en 1831 : on voit d'après te moulage que garde le Brilish Muséum qu'on y avait représenté en relief, d'un côté, le portrait de Justinien, de l'autre, l'image de l'empereur à cheval, précédéd'une Victoire '. Du vr siècle également date la célèbre croix en argent doré du trésor de Saint-Pierre, qui fui donnée par l'empereur Justin II " (lig. 151):
elle est ornée, entre de»
ornements de feuillage, de cinq médaillons Iravaillég au repoussé, représentant l'Agneau, le Christ, l'empereur et l'impéralrice. Ces trois ouvrages semblent devoir être attribués à l'école d'art qui fleurissait à Constantin ople.
Ateliers syro-égypfiens.
— Des monuments plus nombreux sont d'une autre origine : ils attestent l'activité, l'habileté et la vogue Fig. I5î. -AmpoulodeMonia. j^.^ 31^1;^^ syro-égypliens
du VI* siècle.
Ampoules de Moma. — Je n'insisterai pas sur quelques petits médaillons d'or, trouvés pour une part en Cîlicie, conservés aux musées de Constantinople, du Vatican, de Cataniaro, de Reggio, et oij, sur la mince feuille d'or, l'artiste a repoussé des scènes évangéliques *. Mais il faut signaler tout particule rement le» curieuses ampoules d'argent, que possède le trésor de Monia'-. Ce sont de petits flacons ronds et plats, qui, comme l'indiquent les inscriptions grecques qui y sont frappées, contenaient de l'huile de la lampe allumée au Saint Sépulcre ou de la terre des lieux saintt'.
1. Diehl, Jnilinieitj Balielon, Juttiaien el Béiiiaire (Mém. de la Soc. des Antiquaires, l. 57).
2. De Waal, Die antihen Reltquisre der Peltrtkirehe (RQ, 1893).
3. Stnj-gowski, Zweî Goldenkotpien aui Adana (Byi. Denkmaler, I).
i. Unrbier de Muntaull, Le Irénor de la haiilique rot/aie de Jfonia |Bull. monumental, 1883), el surLoul Aïnalof, Orig., I6N-190.
Les pèlerins les rapportaient en souvenir de la Palestine, et c'est ainsi que celles de Monza vinrent, vers l'an 600, de Rome à Milan, pour être oITerlea & la reine Théodelînde. La date et la provenance de ces petits monumenls sont donc également certaines : el c'est ce qui donne à la décoration dont ils sont ornés un intérêt tout particulier.
Sur le disque bombé des ampoules, on a, souvent à l'aide d'un même timbre, frappé certains sujets évan- ^'éliques. Selon la grandeur (lu dacon, tantôt plusieurs épisodes sont juxtaposés (fig. 1 53), tantôt un seul est représenté, et plus simple (fig. 152). Mais toutes les ampoules offrent dans l'exécution, dans les formes, dans le style, une unité si parfaite qu'elles sont certainement l'œuvre d'un même atelier. Les motifs représentés ne sont pas bien nombreux, el le même poinçon a ''''«■ >"■ " Ampoule de Monz«. visiblement servi pour plusieurs ampoules : mais ce qui en fait l'intérêt, c'est que ces représentations sont incontestablement inspirées des compositions monumentales, fresques ou mosaïques, qui décoraient certaines églises célèbres de Jérusalem, de Bethléem ou de Nazareth. Aînalof a fort bien montré qu'au fronton extérieur de la basilique de Bethléem une mosaïque représentait l'Adoration des Mages, el que c'est là que les fabricants des ampoules ont cherché le modèle de leur composition : ce sujet apparaît, en effet, trois fois répété, sur les llacons de Monza et toujours de façon identique, ce qui indique bien un prototype unique. De même, la Crucifixion, curieusement figurée par une croix nue que domine le buste du Cbrist, flanqué du soleil et de la lune, semble copiée d'après la mosaïque qui décorail l'abside du martyrion à Jérusalem et montre les scrupules qu'éprouva longtemps l'art chrétien à représenter dans sa réalité le drame du Calvaire. La disposition de l'Ascension atteste pareillement qu'elle est la reproduction de quelque grande composition
tntale. Sur d'aulres ampoules enfin on voit une image de la Vierge, copie probable de quelque icône célèbre de la Mère de Dieu. Évidemment ces reproductions assez grossières ne donnent qu'une idée lointaine dea originaux dont elles se sont inspirées ; pourtant ces petits objets, en se répandant dans tout le monde chrétien, ont propagé au loin les types de l'iconographie palestinienne.
Fig. 154. — Plais d'ar^çent de Chypre (British Muséum), d'après Dftllun: CattUygue of Ihe Christian antiquiliet.
Trésor de Kerynia '. — C'est aux ateliers d'orfèvres de Syrie qu'il faut également attribuer les précieux objets trouvés récemment dans les deux trésors de Kervnia, en Chypre, et que se partagent le Musée britannique, celui de Chypre et la collection Pierpont Morgan. Ce sont surtout de grands plats d'argent, les uns tra~ vailles en relief, les autres partiellement ornés de nielles; ces derniers portent au centre, inscrits dans une bande décorative fort élégante, tantôt une crois, tantôt un monogramme, tantôt une figure de saint [lïg. 154). L'autre série, infiniment plu.s remarquable, comprend neuf plats représentant des épisodes de l'histoire de David. Sur les plus petits (0,14 de diamètre) on retrouve, dans les paysages qui occupent le fond de la composition, dans la façon dont les épisodes sont traités comme des scènes de genre,
i. Dation, Abyz. lilver Iremure fromlhe dillrict o/'fierj/nia (Archaeologia, t. 51, I]; A second treasiire front Cyprof ;BZ, XV, 1906): cl CaUloyaeof ihe tarly christ. antiqaîUes of the Brilish Miueum ; cf. l'art, de Sambon dans te
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chasses et bergeries, dans Tatlilude des personnages, le souvenir de la tradition alexandrine et du alvle pittoresque hellénistique. I^s grands disques au contraire (quatre de 0,27 de diamètre) offrent des compositions plus solennelles et plus graves qui procèdent du
Fig. 155. — Mariage de David. Plat d'argent de Chypre (collection Pierpont Morgan}.
style monumental (fig. 155); les personnages y sont symétriquement groupés devant une construction à arcade centrale soutenue par quatre colonnes, qui rappelle le fond du bouclier de Thcodose, à Madrid ; et comme dans ce monument, à l'exergue inférieur, des motifs allégoriques, de style antique, figurent divers objets en harmonie avec le sujet représenté. Dans les costumes, apparaît le même mélange caractéristique de personnages vî'lus à la mode byzantine et de figures encore tout antiques. On verra plus loin le vif
intérêt qu'offrent ces monuments pour l'histoire de Ticonographie byzantine, et ce qu'ils apprennent sur les origines de rillustration du Psautier. Ils ne sont pas moins remarquables par la valeur artistique, par la beauté de la composition, par Télégance harmonieuse . des figures. Ce sont assurément, parmi les monuments connus de cette époque, les chefs-d'œuvre de Torfévrerie byzantine, et il y a tout lieu de les attribuer à un atelier syro-égyptien, et de les dater du vi« siècle.
V^ase d'Émèse. — Le Musée britannique possède, provenant du même trésor, des cuillers oblongues en argent, où courent des animaux, lions, chevaux, lièvres, griffons, et un encensoir hexagonal en argent, que décorent les figures en relief du Christ, de la Vierge et de quatre apôtres*. Par les types iconographiques comme par le style de la décoration, ce petit objet est étroitement apparenté à un vase d'argent, provenant d'Émèse, que conserve le Louvre, et qui date du vi® siècle*. Sur la zone médiane de ce vase, une bande circulaire enferme une série de médaillons représentant le Christ et des saints, et la même ornementation se rencontre dans un reliquaire d'argent ^trouvé à Sébastopol et conservé au musée de TErmitage, dans un coffret d'argent du trésor du Sancta Sanctorum et dans la pyxide dite de Grado ^. Sur tous ces monuments, la décoration est constituée par des médaillons représentant en buste le Christ et des saints ; en outre les torsades et les ornements qui encadrent ces médaillons présentent sur ces divers objets une telle analogie de style, qu'on doit, sans nul doute, les attribuer tous à la même date, le vi^ siècle, et au même pays d'origine, la Syrie, que le vase d'Émèse.
Enfin, de ce groupe de monuments on peut rapprocher plusieurs autres ouvrages, la célèbre capsella d'argent trouvée à Henchir- Zirara, en Afrique, aujourd'hui au Vatican, que de Rossi datait du commencement du v® siècle, mais qui semble un peu plus moderne, et la capsella de Brivio, au Louvre, qui est du même temps'. La décoration, constituée par des scènes évangéliques de caractère symbolique, est un peu différente ; mais le détail de l'orne-