‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 13 sur 370 · ÉVOLUTION DE L AHT CHRETIEN ORIGINES DE L ART NOUVEAU · texte numérisé non relu

ÉVOLUTION DE L AHT CHRETIEN ORIGINES DE L ART NOUVEAU

Si à cette influence, qui devait forcément engendrer quelque uniformité, on ajoute le désir nouveau, qui se manifesta au iv^ siècle dans l'âme chrétienne, de donner à Tart une valeur éducatrice, oq conçoit que de bonne heure certaines traditions se soient établies, que certains types se soient fixés, que certaines compositions se soient répétées selon une formule immuable, qu'en un mot, dès le iv* et le v* siècles, une iconographie se soit constituée. Aïnalof a fort bien montré quelle influence eurent à cet égard certains sanctuaires célèbres, en particulier les constructions magnifiques édîRées en Palestine par Constantin! La piété chrétienne entraînait les pèlerins en foule vers ces lieux saints auxquels s'attachait le souvenir du Christ. Or, dans toutes les églises qui consacraient ces souvenirs, dans celles aussi qui enfermaient les reliques de quelque saint ou le tombeau de quelque martyr, des peintures ou des mosaïques, conçues en général dans ce style historique qui à ce moment prenait naissance, rappelaient aux visiteurs les épisodes sacrés qui avaient donné lieu à ces pieuses fondations. De là ces compositions se répandaient naturellement à travers le monde, grâce aux menus objets qui en offraient des copies plus ou moins fidèles et qu'on vendait aux dévots soucieux d'en conserver un souvenir. C'est ainsi que les monuments les plus illustres de Jérusalem, le Saint-Sépulcre ou la Croix du Golgotha, que les compositions historiques empruntées aux saints livres qui décoraient ces monuments (Nativité et Adoration des Mages dans la basilique de Bethléem, Ascension dans l'église du mont des Oliviers, Pentecôte dans Téglisede Sion, Anastasis à l'abside du Martyrion, etc.), furent bien vite universellement connues dans toute la chrétienté. Partout on imita volontiers ces prototypes illustres, et ainsi, de bonne heure, pour un certain nombre de scènes, une tradition se constitua.

En même temps que les épisodes, les types des personnages se fixèrent, grâce à ce goût de vérité réaliste qu'on a précédemment signalé. Jadis, aux Catacombes, l'art donnait au Christ un visage sans caractère bien individuel, les traits abstraits, un peu vagues, d'un jeiHie Romain quelconque. Le iv® siècle, en Orient surtout, s'efforça de préciser les traits du Sauveur. Dans le document apocryphe qu'on appelle la lettre de Lentulus au Sénat et qui date du IV® ou du V* siècle, Jésus est représenté avec des yeuX d'azur, les cheveux lisses jusqu'aux oreilles, puis tombant en boucles sur les épaules, et plusieurs monuments s'inspirent visiblement de ce type

l'art chbétien art oriental 11

emprunté à Tart hellénistique. Bientôt les Syriens lui attribuèrent comme signe caractéristique la barbe noire, les cheveux crespelés séparés sur le front ; et si, selon les régions, le type a pu quelque peu varier, dans toutes les variantes pourtant se manifeste un même désir, celui de donner au Christ, avec une beauté majestueuse, les traits arrêtés d'un portrait qui ne laissaient nulle place à la fantaisie '. Dès le iv^ siècle, dans les textes, il est question de portraits du Christ. Il en advint bientôt de même pour les images de la Vierge. Lorsque, au commencement du v* siècle, le concile d'Ephèse (431), Teut solennellement proclamée laMèredeDieu, Tart lui donna vite les traits graves, le visage allongé, l'attitude et les vêlements qui caractériseront désormais les madones byzantines. La même tendance au portrait individualisa de bonne heure le type de plusieurs des apôtres; dès le iv" siècle, on représentait saint Paul, et sans doute aussi saint Pierre, sous Taspect qui depuis lors est demeuré traditionnel. Et ainsi, par la fixation des types conçus de plus en plus comme des portraits, par la composition des sujets de plus en plus soumise à des formules précises, le nouvel art chrétien, devenu, sous l'influence de la cour, un art officiel, évolua de plus en plus vers un style historique tout différent de Tidéal des premiers âges et tendit de plus en plus à s'attacher aux règles uniformes de la nouvelle iconographie.

Va,rt chrétien art oriental. — En second lieu, l'art chrétien du iV siècle fut essentiellement un art oriental,

La fondation de Constantinople, en transportant en Orient la capitale de l'empire, avait déplacé du même coup le centre de gravité de la monarchie. Or c'est en Orient également que se trouvait alors le centre de gravité du christianisme. C'est dans cette partie du monde, en Syrie, en Egypte, que naîtront et se développeront les grandes hérésies du iv® et du v^ siècle. C'est dans cette partie du monde que se tiendront, à Nicée, à Éphèse, à Chalcédoine, les grands conciles où se fixeront la pensée et le dogme chrétiens. Par là, les deux forces qui collaborèrent à la formation de Part nouveau se trouvèrent naturellement mises en un contact fécond avec les civilisations orientales, et l'art en 'subit naturellement la profonde et décisive influence.

1. N. Mûller, ChristnsbUder (Hauck's Real-Enzyklopildie, IV 3); Dobschûtz, Ghristusbilder, Leipzig^, 1899 ; Weis-Liebersdorf, Chrislus-und Apostelbil- ^^r^ Fribourg, 1902; Strzygowski, Chrisiu» in hellenistischer und orientalis- <^her Anffassung (Beilage z. All|ç. Zeitun^, 19 janvier 1903).

12 ÉVOLUTION DE "l'aRT CHRETIEN ORIGINES DE l'aRT NOUVEAU

Cette influence fut d'une double nature. Ce fut d'abord celle de rhellénisme. Depuis longtemps, dans TOrient grec, existait un art vivant et prospère, qui continuait en toute indépendance les traditions anciennes de Tart hellénistique. De grandes et florissantes cités, Antioche, Alexandrie, Hphèse, étaient le foyer où s'alimentait et se développait cette culture antique, vivace et féconde. Autour de ces cités maîtresses, et dans leur rayonnement, en Syrie, en Egypte, en Asie Mineure, avait pris naissance une civilisation originale et forte. On y conservait les types antiques, les belles formes que la Grèce avait créées, les nobles traditions, à peine modifiées, du style classique. C'est sous l'influence et au contact de ce monde hellénistique que se forma en partie le nouvel art chrétien. Et aussi bien la « nouvelle Rome » créée par la volonté de Constantin, et qui allait dès le v*' siècle prendre la direction du mouvement artistique, devait-elle orienter l'art dans des voies toutes semblables. Enrichie par son fondateur des plus illustres chefsd'œuvre du monde antique, devenue par là le plus admirable des musées, elle mettait sous les yeux. des artistes 'les plus beaux ouvrages dont on pût s'inspirer, ellç maintenait en eux le goût des formes et de la mythologie païennes. Ainsi, dans tout l'Orient, le souvenir de l'antiquité hellénique s*imposait naturellement à l'art nouveau et lui fournissait des modèles ^

Mais une autre influence, plus curieuse à noter, s'ajouta à celle de la Grèce : ce fut celle du vieil Orient primitif ^. Depuis le jouroù la Perse s'était reconstituée sous la dynastie des Sassanides, une véritable renaissance nationale s'ét^ut produite dans cette région du monde asiatique. En s'assimilant les formes et les enseignements des anciennes civilisations orientales, en les combinant avec une heureuse ingéniosité, la Perse du iii^ siècle, comme jadis celle des Achéménides, avait créé un art originalet florissant. Le centre principal de cette renaissance fut le pays compris entre l'Euphrate et le Tigre, cette Mésopotamie où toujours s'élevèrent les grandes capitales, Babylone et Séleucie, Ctésiphon et plus tard Bagdad. De là, les vieilles traditions orientales ressuscitées se propagèrent

i. Strzygowski, Orient oder Rom, Leipzig, 1901.

2. Strzy^owski, Kleinasien; Hellas in des Orients Umarmung, Munich, 1902: Seidenstoffe ans Aegypten im Kaiser-Friedrich-Museum (3PK, 1.24 (1903): Der Dom zu Aachen, Leipzig:, 1904 ; Die Schicksale des Helùnismus inder bildenden Knnst, Leipzig, 1905; Mschatta JPK, t. 25 (1904^ : Eine alexandrinische Welichronik DAWW, t. 51 ;1905^.

l'abt chrétien art oriental 13

bien vite à Iravers le monde hellénistique, arrêtant^ refoulant la civilisation grecque, réveillant, partout où elles pénétraient, la mémoire des anciens arts indigènes. De bonne heure elles envahirent ainsi, sinon les grandes cités hellénistiques du littoral, du moins tout Tarrière-pay s de Syrie, d* Egypte, d'Asie Mineure, apportant des formes nouvelles, des enseignements nouveaux, modifiant à leur contact les libres figures de Tart classique. C'est à elles que Tarchitecture dut la coupole sur trompes d'angle et les procédés de la voûte sans cintrage qui permirent de la construire. C'est par elles que la décoration apprit à substituer le charme de la- couleur à rharmonieuse ordonnance des proportions, et remplaça par la polychromie des murailles Fornementation sculptée antique à forts reliefs et à modelé très ressenti. C'est de la Perse que vinrent les procédés de Torfèvrerie cloisonnée, l'art de l'émaillerie, les étoffes £K>mptueuses tramées d'or et tissées de couleurs éclatantes, et par elles, les sujets et le style de l'Orient.

Kn même temps que les formes et les procédés techniques, des idées nouvelles pénétraient le monde hellénistique. Dans l'esthétique des vieilles civilisations orientales, l'art a toujours eu pour fonction essentielle de glorifier le souverain par le luxe de la matière aussi bien que parle choix des sujets représentés. De là vint au monde byzantin sa prédilection pour les arts de luxe, de là son amour de la pompe, de la splendeur, des costumés magnifiques, delà surtout cette majesté un peu raide des attitudes et cesouci constant de la dignité. Comme dans l'antique Orient, l'art, au lieu d'être une libre création de beauté, fut un instrument aux mains des puissants et des prêtres ; il eut pour rôle d'instruire et d'édifier, de glorifier Dieu et César. A ce contact, l'hellénisme se transforma. La puissante influence orientale raidit et glaça les souples et vivantes créations où la Grèce avait mis tant de beauté et de charme. C'est un des faits les plus caractéristiques de l'histoire de l'art au iv^ siècle, l'un de ceux qui ont eu les plus graves conséquences, que ce réveil et ce retour offensif des vieilles traditions orientales pénétrant ou faisant reculer la culture hellénique. C'est à ce fait que l'art byzantin doit un de ses traits les plus remarquables : car c'est le mélange des deux esprits, des deux traditions rivales, qui y a introduit et qui explique ce mélange de fantaisie et d'immobilité qu'on y observe si fréquemment.

Ainsi^ pour créer le nouvel art chrétien, trois éléments se sont rencontrés au iv® siècle : le christianisme, l'hellénisme, l'Orient.

14 ÉVOLUTION DE lVrT CHRETIEN ORIGINES DE l\rT NOUVEAU

C'est de leur combinaisoa que naquit Part byzantin. Parmi les formes nouvelles de Tarchitecture qu'il employa, les unes, la basilique ou Toctogone, étaient, on le verra, dès longtemps familières à Tart hellénistique ; d'autres, comme la coupole, lui vinrent de l'Assyrie et de la Perse. De même, dans la décoration, il combina volontiers les motifs pittoresques du décor alexandrin avec l'ornementation plus compliquée, géométrique ou zoomorphique^ avec les raffînements de la polychromie que lui apprit TOrient. Dans la peinture enfin, au style pittoresque hellénistique il substitua bien vite le goût du style historique et monumental. C'est ce mélange de tendances diverses qui explique précisément, selon la juste remarque de Kondakof, que l'art byzantin du iv® et du v® siècle soit si malaisé à définir nettement. Peu à peu, à mesure que, sous l'influence de Constantinople, se grouperont et se coordonneront les formes et les formules, à mesure qu'une certaine unité s'établira, les caractères de l'art byzantin apparaîtront plus précisément. Mais dès maintenant on peut prévoir l'orientation qu'il prendra. Il sera un art officiel et un art surtout oriental.

La,rt religieux el VaH profane, — Il faut ajouter que, malgré la façon dont il se mit au service de l'Eglise, cet art byzantin ne fut pas seulement un art religieux. Si le christianisme trouva en lui un moyen de célébrer son triomphe, rhellcnisme, en transmettant à Byzance le goût des sujets et des types antiques, l'Orient, en lui apportant la tradition monarchique qui fait de l'art l'instrument de la glorification du souverain, amenèrent tout naturellement, en face de l'art religieux, la création d'un art profane. La peinture d'histoire, inspirée de l'esprit et des motifs orientaux, et correspondant d'ailleurs à ce goût de vérité réaliste que l'on a déjà signalé, eut à Byzance, dès les premiers siècles chrétiens, un magnifique développement. Malheureusement, les œuvres de cet art profane nous sont fort imparfaitement connues. Mais il exista, et peut-être même a-t-il précédé Tart religieux et influé sur son développement. Depuis les temps lointains des Assyriens et des Achéménides, l'Orient connaissait et pratiquait la « peinture d*apparatet d'histoire ». C'est là que de bonne heure on chercha des modèles pour glorifier les hauts faits des empereurs ; et des murs des palais impériaux cet art réagit peut-être sur l'art religieux lui-même, « en le pénétrant à la fois de sa puissance expressive et de sa rigidité solennelle * ».

Page 1