SAINT-LUC EN PHOCIDE
Christ dans sa hautaine et sévère majesté, s'ofTrant aux hommages des fidèles, auxquels il apporte « la lumière de vie ».
Les compositions sont peu nombreuses dans cette décoration, et l'exécution en est souvent assez maladroite et rude. Aux trompes d'angle sont placées les quatre premières des grandes fêtes, Annonciation (aujourd'hui détruite), Nativité, Présentation, Baptême. Le rycle s'achève dans le narthex par la Crucifixion et TAnastasis fig. 232), qu^accompagnent, dans les niches des murs latéraux, le Lavement des pieds et Tlncrédulité de Thomas.
Tel est cet ensemble, de valeur assez inégale. Les gestes y sont souvent gauches, ou inutilement maniérés ; les attitudes raides et compassées manquent parfois de naturel et de vie ; les groupes qui forment la composition restent un peu compacts et denses ; les types sont en général d'une extrême uniformité. Malgré ces imperfections, un grand soufHe d^art traverse parfois ces images : on y trouve un modelé juste et fin, de belles draperies, de nobles atti- ' tudes, un souci réel de la ligne décorative, de l'harmonieuse répar- • lition des masses, des morceaux d'un faire large et vigoureux. Le ^ coloris surtout y est admirable, éclatant et lumineux, atténuant les faiblesses, masquant les incorrections, harmonisant toutes choses dans sa chaude lumière d'or. Proches parentes des miniatures qui illustrent le fameux Ménologe de Basile II, les mosaïques de Saint-Luc caractérisent assez bien cet art du début du xi^ siècle, qui déjà commence à se fixer, sans abdiquer pourtant toute recherche d'originalité, et elles en montrent fortement les qualités éminentes, par lesquelles la décoration de cette petite église provinciale n'est point indigne d'être comparée à une œuvre exécutée à Constantinople, et pour un empereur.
Sainte-Sophie deKief^, — La conversion de Vladimir, grandprince de Kief, en Tannée 989, avait fait entrer la Russie dans Torbite de la civilisation byzantine. Ce furent des architectes grecs qui bâtirent les premières églises de la capitale russe, des peintres grecs qui les décorèrent, des prêtres grecs qui y célébrèrent la liturgie orthodoxe, des maîtres grecs qui instruisirent les enfants dans la nouvelle religion. Ce fut Byzance qui, en lui apportant l'idée de TKtat, les règles de la législation, la prospérité commerciale, la
1. La. cathédrale de Sainte-Sophie de Kief, publiée par la Société impériale russe d'archéologie, Pétersbourp, 1871-1887 ; Aïnalof el Rjetiin, La cathédrale de Sainte-Sophie de Kief, Pétersboupg, 1889 (pusse) ; Kondakof et Tolstoï, Antiquités russes, i. IV, Pétersbourg, 1891 (russe).
littérature et Tart, fit vraiment de la Russie du xi^ siècle un état européen. Le fila de Vladimir, Jaroslav (1015-1054), acheva l'œuvre paternelle. Grand bâtisseur, il voulut que sa capitale de Kief devînt la rivale de Gonstantinople. Il voulut que, comme Byzance, elle eût sa Porte d'or et sa Sainte-Sophie. ; il la peuplade monastères et d'églises, qu'il para de toutes les splendeurs de Tart byzantin : et Kief, la ville sainte, la ville aux quatre cents églises, la ville prodigieusement riche aussi, mérita que Tadmiration des contemporains la proclamât « Témule de Gonstantinople et le plus bel ornement du monde grec » [aemula sceptri Constantinopolilani et clarissimum decus Graeciae), Aujourd'hui encore, plusieurs de ses monuments évoquent le souvenir de ces splendeurs passées : Saint-Cyrille, Saint-Michel aux têtes d'or, Sainte-Sophie surtout, fondée en 1037 par Jaroslav sur le champ de bataille où, Tannée précédente, il avait vaincu les Petchenègues, et qui est, par sa riche décoration de mosaïques et de fresques, retrouvées en 1843 sous le badigeon, une des merveilles de Tart byzantin.
Pourtant, malgré son nom, Sainte-Sophie de Kief ne rappelle que de loin Téglise de Justinien. De dimensions plus petites (elle ne mesure que 36 mètres sur 53), de proportions moins élevées (elle a 10 mètres de hauteur seulement), elle ne produit point la puissante impression d'ensemble que donne la Grande Église. Le plan d'ailleurs en est assez différent; huit nefs secondaires se développent parallèlement à la nef principale, terminées par autant de chapelles accrochées aux flancs de l'édifice ; une multitude de piliers encombrent le monument et en obscurcissent les dispositions. Mais la décoration, en revanche, est purement byzantine : tout y est grec, les sujets représentés, les inscriptions qui les accompagnent, le type des figures comme le style des compositions. Sur « le mur indestructible », qui subsiste tel que le bâtit Jaroslav, les mosaïques, malgré les restaurations, constituent une œuvre admirable de Part du XI® siècle.
Ici encore, l'ordonnance générale est conforme, dans ses grandes lignes, à celle que nous avons fait connaître ; le dispositif de la Nouvelle-Église s'y combine avec celui des Saints-Apôtres. A la coupole, dans un cercle qui s'irise des couleurs de l'arc-en-ciel, le Pantocrator apparaît [iig. -20), escorté de quatre archanges qui occupent une première zone, tandis que, dans une seconde zone, les douze apùtres, témoins de la parole du Sauveur, s'alignent autour du maître diWn. Aux pendentifs prennent place les quatre évangélistes, et à la
courbe des quatre grands arcs qui portent la coupole, quatre séries Je dix médaillons représentent les « Quarante martyrs ».
A Tabside, se dresse, dans l'attitude de l'oranle, une Madone colossale de près de cinq mètres de hauteur, image de l'Église chrétienne, dont une inscription proclame l'éternité : i Dieu, ditce texte,
est au miheu d'elle, et elle ne sera pas ébranlée. « Au-dessus de la Vierge, est représenté le thème de la Déisis ; au-dessous, dans l'hémicycle de l'abside, se déroule la belle composition de la Communion des Apôtres (tig. 233 et 234). Aux cotés de la sainte table, que couvre un haut ciborium, le Christ figuré deux fois, escorté de deux anges, donne le pain et le vin à deux chœurs symétriques de six apôtres qui s'approchent de lui procession nellemenl. A leur suite, complétant la signification eucharistique de la composîlion, s'avancent les grands prêtres, Aaron et Melchisédech, prédécesseurs et figures du Christ, et au-dessous soni rangés des évèques et des diacres, représentants et successeurs des ap&tres (fîg. 229). Manuel d'Art by*antin, 31
482 LES MONUMBNTS DB LA PEINTURE. IfS HOSAiQL-BS
Dans l'église, avec ta foule des saints, répartis au gré des nécessités décoraUves, le cycle évangélique se déroule dans les deux branches nord et sud de la croix, il représente surtout les épisodes de la Passion. Isolée de cette série de compositions et sans lien saisissable avec elles, l'Annonciation occupe les deux piliers de l'arc
triomphal, près de l'entrée du sanctuaire, l'ange au pilier de gauche, la Madone à celui de droite (%. 23.5). C'est une disposition qu'on retrouve dès le xi° siècle au catholicon de Valopédi, et qui fera fortune dans les églises du xv* et du xvi' siècle.
Par le style, les mosaïques de Sainte-Sophie de Kief prennent place entre Saint-Luc et Daphni. On y voit, dans les %ures, s'accentuer les traits de ce type nouveau que le xi* siècle met à la mode : on y reconnaît, dans les draperies, les procédés de cet art plus varié, plus souple, plus pittoresque, que Daphni portera à leur point de perfection, mais qui sont ici réalisés avec une exécution plus simple encore et plus raide. Le coloris, généralement clair, se relève déjà
pourtant d'ombres plus profondes qu'à Sainl-Luc, et mêle aux draperies blanches quelques notes plus vigoureuses, en faisant, par exemple dans l'Eucharistie, les tuniques plus foncées que les manteaux. Les chairs, comme à Sainl-Luc, sont encore modelées en brun. Dans l'évolution qui s'accomplit dans l'art byzantin entre le i" et le xn' siècle, Sainte-Sophie de Kîef marque donc une étape intéressante : le fityle nouveau, qui apparait encore faiblement à Saint-Luc, s'y annonce mieux par quelques traits déjà caractéristiques.
La décoration de Sainte-Sophie se complète par de nombreuses fresques qui couvrent les parois et les voâtes du complexe édifice, et qui datent également du xi" siècle. Les unes se trouvent dans les chapelles latérales, où elles racontenlla vie des personnages, saint Georges, saint Pierre, saint Michel, à qui ces chapelles sont consacrées.
Ailleurs ce sont des scènes de l'Ancien Testament, et, dans l'église, à côté de la série des saints, les épisodes de la vie du Christ. Certains traits rappellent encore les décorations du vi'^ siècle ; ainsi, aux voûtes d'arête, l'étoile à huit branches entre Fig. :
quatre médaillons d'archanges ou de chérubins; d'autres, au contraire, sont caractéristiques du xi* siècle, comme le cycle de la Vierge qui Egure au diaconicon.
De bonne heure, on le sait, la Vierge avait tenu une grande place dans les préoccupations religieuses des Byzantins ; dès le vi" et le vii» siècle, les églises et les fêtes se multipliaient en son honneur :
elle était la patronne et la protectrice attitrée de la monarchie. Pourtant, c'est à partir de l'époque des iconoclastes surtout qu'elle devint l'objet d'une vénération universelle, tendre et profonde. On vit alors toute une littérature éclore en son honneur, homélies, chants liturgiques, etc., et une vogue extraordinaire s'attacher aux récits apocryphes qui racontaient sa vie. Naturellement le cycle de la Madone pénétra dans l'art aussi : il se développa au xi< siècle, avec une ampleur toujours croissante, dans les manuscrits comme aux murs des églises. Cest à Sainte-Sophie de Kief qu'il apparaît pour la première fois, largement traité en un grand nombre d'épisodes, dont la matièrefut fournie par l'évangile de la Nativité. Plusieurs, comme la Présentation au temple {fig. 236) ou les Fiançailles, sont d'une extrême
''"'i ^" - ^fi'^f""" t ^''y''"^^: Une autre série de fresques Fresque de Sainte-Sophie de Kiel '
(daprès Kondakof, Rouiskia Dreo- enfin, tort cuneuses, nous no»'')' laisse entrevoir tout un côté
évanoui de l'art byzantin, cette peinture profane dont les textes conservent la mémoire, mais dont les monuments ont à peu près tous disparu. Dans l'escalier des tours qui mènent aux galeries supérieures de Sainte-Sophie, des scènes variées, qui ne comprennent pas moins de 130 ligures, représentent, avec un réalisme et un pittoresque extrêmes, la vie de cour byzantin e, son cérémonial, ses plaisirs et ses fêtes. On y voit l'empereur assis dans sa loge à l'hippodrome, et l'impératrice assistant aux jeux dans la galerie qui lui est réservée ; on y voit les courses du cirque, les écuyers prêts à se lancer dans l'arène, et les chasses, oii les fauves sont poursuivis par des hommes à pied elà cheval; ailleurs ce sont d'autres épi^^odes, où les histrions de l'hippodrome dansent, jouent de la musique, font des tours d'acrobates et de bateleurs. Une de ces représentations est parlicuhèrement curieuse : c'est celle du jeu gothique qui, tous les ans, aux grandes fêtes de Noël, était dansé au palais impérial par des figurants vêtus de peaux de bêtes, masqués, portant des verges et des boucliers, avec un accompagnement de chants barbares et singuliers. Ces fêtes d'allure toute
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païenne duraient douze jours entiers, et l'on sait que les souverains et ambassadeurs étrangers qui venaient à Byzance étaient fort charmés de ces étranges divertissements. Il n'est donc point étonnant que le prince laroslav en ait voulu conserver le souvenir, et ce caprice nous a valu une des plus curieuses décorations de Tart byzantin.
Nea Moni de Chios *. — Les mosaïques de la Nea Moni à Ghios, qui datent du milieu du xi*^ siècle constituent un troisième ensemble, malheureusement assez endommagé à la suite du tremblement de terre de 1881, intére<«sant pourtant, si Ton considère que cette église fut construite et décorée par ordre d'un empereur, et probablement par des artistes venus de Const'antinople. L'ordonnance, conforme au type accoutumé, combine assez heureusement les dispositions que Ton rencontre à la Nouvelle-Eglise, à Sainte- Sophie, à Saint-Luc et à Daphni. Au centre de la coupole, aujourd'hui détruite, était figuré le Pantocrator ; autour de lui, douze anges étaient debout, en costume d'apparat. A la base de la coupole, dans des médaillons, les apôtres en buste sont représentés ; dans les huit petits pendentifs, sont assis les quatre évangélistes (deux d'entre eux sont complètement détruits), auxquels s'adjoignent, comme à Sainte-Sophie, quatre figures de chérubins et de séraphins. A l'abside, la Vierge orante est debout, flanquée, dans les deux absidioles, des archanges Michel et Gabriel. Enfin, dans l'église et le narthex, se déroule le cycle des grandes fêtes. Huit d'entre elles, les plus importantes, occupent les quatre trompes et les quatre niches ménagées au-dessus des quatre extrémités de la croix : elles se succèdent de gauche à droite, de l'Annonciation à la Descente aux limbes ; sept d'entre elles sont assez bien conservées : la Nativité est détruite. Dans le narthex, quatre autres fêtes, Lazare, Entrée à Jérusalem, Ascension, Pentecôte, remplissent deux panneaux du mur oriental et deux voûtes. Aux panneaux des extrémités, sont représentées deux scènes accessoires, le Lavement des pieds, comme à Saint-Luc, et une composition où Strzygowski veut reconnaître le Christ préchant.
Les figures isolées tiennent peu de place dans cette décoration : on ne les trouve que dans le narthex. Au-dessus de la porte d'entrée, on voit les restes d'un buste colossal du Christ ; dans la petite coupole qui couvre le carré en avant de cette porte, la Vierge orante,