‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 215 sur 370 · Cf. Millet, Dapftyii, 117-118 et 139-1 iO · texte numérisé non relu

Cf. Millet, Dapftyii, 117-118 et 139-1 iO

Les draperies de Daphni sont conçues dans un esprit tout opposé. On y constate une recherche de la variélé, des plis courts et pressés, des chutes tourmentées et pittoresques, une élégance un peu maniérée, qui aboutira finalement, par exemple à Saint-Marc, à la complication, à la sécheresse, à une sorte de fougue artificielle ; mais, au xi® siècle, on y admire surtout la souplesse élégante du dessin et Textraordinaire abondance des ressources. S'agit-il des visage^ et des nus? On a dit déjà la diversité des types et reflTort volontaire pour la réaliser, mais il faut dire la finesse du modelé, la légèreté, la variété de la facture. Et surtout, il faut mettre en lumière la prodigieuse virtuosité du coloris.

Le coloris, — C'est une des innovations les plus caractéristiques de Tépoque macédonienne que le goût et le sentiment de la couleur. Dans les mosaïques du vi^ siècle, des draperies uniformément blanches ressortaient sur un fond bleu. Maintenant le fond d'or permet des combinaisons plus variées et plus riches. Aussi les valeurs sombres se multiplient dans le costume : la tunique foncée fait contraste avec le manteau plus clair ; souvent les deux vêtements opposent des couleurs complémentaires, dont les deux taches forment un accord parfait. Les chairs, jadis modelées en brun, se teintent, à partir du milieu du xi® siècle, de délicates ombres vertes qui vont jusqu'au gris bleu. C'est, comme on Ta remarqué, une technique tout « impressioniste », qui, par les rapports des tons, l'opposition des complémentaires, le mélange des couleurs vives et franches des draperies à For du fond et au ton neutre des accessoires, atteint un degré de raffinement prodigieux. La même science de l'harmonie apparaît dans les ensembles. D'ordinaire une tache foncée se détache au milieu de valeurs claires, et le sens de la couleur se manifeste jusque dans l'équilibre général de la décoration. Jadis la mosaïque s'inspirait surtout de la statuaire, et ses blanches figures semblaient autant d'images de marbre : à cette sobriété s'est substituée une variété, une richesse, une complexité d'effet qui révèlent une école « coloriste ». Par le contact permanent avec l'Orient, par la pratique de l'émaillerie et de la tapisserie, l'art byzantin du xi^ siècle a acquis un sentiment de la couleur, une science de l'exécution, qui sontvraiment caractéristiques de Tépoque.

Évolution du style, — Il est aisé de suivre, dans les mosaïques du XI® siècle, l'évolution et les progrès de ce style nouveau. De Saint- Luc à Daphni il y a presque un abîme. Par les types, Saint-Luc se rattache encore en partie au style ancien de Ravenne, avec ses

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têtes présentées de face, aux traits larges, aux grands yeux ouverts, au nez droit et long ; il s'y rattache plus fortement par le dessin un peu uniforme et monotone des draperies. A Daphni, des types nouveaux apparaissent, et les draperies sont conçues dans un esprit tout opposé. A Saint-Luc, la composition est simple, un peu gauche, le coloris surtout est sobre et sans grande variété. A Daphni, il y a une recherche de l'effet pittoresque et décoratif, une science surtout de la couleur qui est proprement admirable. Entre ces deux points extrêmes, toute une série d'oeuvres intermédiaires marquent les étapes successives du style nouveau. Faiblement accusé encore à Saint-Luc et dans Tabside de Torcello, il s'annonce mieux à Sainte-Sophie de Kief. 11 se manifeste pleinement à la Nea Moni de Chios, à Sainte-Sophie de Salonique, à Vatopédi. L'évolution se continue, au temps même de Daphni, dans les mosaïques de Saint-Marc de Venise ; elle s'achève, au xn^ siècle, dans les églises de Sicile, où le style nouveau règne sans mélange, avec quelque monotonie déjà et quelque uniformité, qui montrent une transformation manifestement accomplie. Et sans doute, au cours de cette évolution, « l'art byzantin a perdu un peu de la solidité, de la grandeur décorative de ses premières œuvres; il a acquis, en revanche, avec une expérience plus étendue, une exécution plus souple, plus variée, et plus élégante * ».

Mais surtout, dans cet art du xi® siècle, on ne trouve nulle trace de l'immobilité, de l'austérité, qui plus tard le dessécheront. Quoique travaillant surtout pour l'Église, et traduisant par la décoration les idées dogmatiques et symboliques, cet art reste en contact permanent avec la tradition antique, qui lui donne le goût des belles attitudes et des harmonieuses compositions, avec l'Orient, où son sens de l'observation puise à la fois l'amour de la réalité vivante et pittoresque et les merveilleux chatoiements de la couleur. Ainsi, quoique fortement marqué de l'empreinte religieuse, cet art corrige perpétuellement l'immobilité des thèmes traditionnels par une puissance d'invention créatrice, le travail d'après les archétypes antiques par l'étude directe du modèle contemporain, l'ascétisme monastique par la libre fantaisie de l'Orient coloriste. Sans cesse entraîné vers des formes nouvelles, capable de voir autant que d'exprimer la vie, il n'est point seulement remarquable par lui-même : il fait pressentir et explique l'impulsion que donnera aux arts l'avènement des Comnènes.

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