‹ Manuel d'art byzantin (volume 2)Chapitre 219 sur 370 · LES MOSAÏQUES DE LA GENÈSE · texte numérisé non relu

LES MOSAÏQUES DE LA GENÈSE

Daphni. C'est la même variété des procédés, le même type nouveau des figures, la même recherche du coloris vif et brillant. Tout au plus peut-on constater^ dans la fougue un peu artificielle des draperies, quelque complication, quelque sécheresse, et dans les visages, quelque monotonie. On sent que les progrès réalisés, que les nouveautés conquises se fixent et commencent à se figer. Mais malgré cela, ce premier groupe, étroitement apparenté aux mosaïques orientales, demeure, par l'ordonnance et l'iconographie autant que par l'exécution, une œuvre remarquable de l'art byzantin.

On verra tout à l'heure comment les maîtres grecs de Saint-Marc répandirent les procédés byzantins sur les rivages de l'Adriatique, à Torcello, à Murano, à Trieste. Au milieu du xn* siècle encore, les mosaïstes qui travaillaient à la basilique étaient tous d'origine orientale. Mais autour d'eux, et à leurs leçons, une école indigène était née. C'est elle qui exécuta la plus grande partie des mosaïques du xni® siècle, celles de la façade, celles dunarthex, une portion de celles de l'intérieur même. De cette œuvre, la partie la plus intéressante, la plus curieuse par les procédés employés, est la série des scènes de la Genèse.

Les mosaïques de la Genèse *. — Aux coupoles et aux voûtes du narthex de Saint-Marc, sont figurés des épisodes de l'Ancien Testament, qui vont depuis la Création jusqu'aux miracles de Moïse dans le désert. Ce cycle biblique avait été cher à l'ancien art chrétien, comme le montrent les mosaïques de Sainte-Marie-Majeure et l'illustration de plusieurs manuscrits (Cenèse de Vienne, Bible de Col ton); il avait, dans la suite des temps, disparu à peu près complètement de l'art byzantin, et c'est tout à fait par exception qu'on le rencontre, au xii® siècle, dans les mosaïques de la Chapelle palatine et de Monreale. Il est donc assez surprenant de le trouver à Venise au xni* siècle, traité dans un style tout byzantin par des artistes grecs ou nourris, du moins, des enseignements de l'école grecque *^. Mais ce qui est plus surprenant encore, c'est la ressemblance singulière qu'offrent ces mosaïques du xni^ siècle avec les œuvres de l'art chrétien primitif. Et c'est de là, en effet, qu'elles sont directement inspirées. Entre les miniatures de la Bible cle

1. Tikkanen, Die Genesismosaiken von S. Marco in Venedig^ Helsingfors, 18S9.

2. Les mosaïques de la portion droite du narthex semblent de date un peu plus ancienne et de style plus purement byzantin. Celles de gauche, où l'on remarque certains détails occidentaux dans les costumes et les accessoires, seraient Tœuvre des élèves formés par les mosaïques grecs.

Cotton, qui date du \i' siècle, et les compositions de Saint-Marc, on a constaté de si frappantes analogies, qu'il faut admettre comme chose évidente que le mosaïste grec a dessiné ses cartons en copiant lîdèlement l'illusl ration du vieux manuscrit. Oo voit

Fin. s 16. — tlisloirc do Noé. Mosaïques de Sainl-Marc (PhoL Alinari).

toute l'importance de cette découverte: elle montre comment cet art byzantin du second âge d'or, héritier d'un long passé, chercliait indifféremment ses inspirations aux sources fort diverses qui e'oiïraient à lui, aussi bien dans la tradition antique que dans l'art chrétien des premières basiliques. C'est à ce dernier qu'il s'est

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adressé ici, reproduisant exaclemenlles compositions, les attitudes, les types même qu'avait créés l'artiste du vi* siècle. Mais ce qui n'est pas moins intéressant, c'est que, tout en copiant les ouvrages du vt" siècle, le maitre du xui' les a véritablement transformés selon

lesgoûtsdeson temps. Il a ajouté, modifié, précisément sur les points où l'art du XI' siècle avait innové, introduisant dans les compositions un coloris plus vif et plus varié, y faisant place, avec un goût visible de l'observation réaliste, à mille détails pittoresques, familiers et vrais (fig. 246 et 247). Ainsi cet art byzantin du xm" siècle.

alors même qu^il se faisait copiste, savait garder sa part de liberté et d'originalité créatrice; à cette époque même, où il semble parfois qu'il soit desséché, un constant mouvement d'évolution l'animait et le renouvelait encore . Dans les mosaïques de la Genèse on pressent déjà, à certains détails, la magnifique et suprême renaissance qui produira, au xiv^ siècle, les mosaïques de Kahrié-djami et les fresques de Mistra.

Le baptistère, — C'est précisément à ce moment que nous reporte la décoration du baptistère de Saint-Marc, où la vie de saint Jean-Baptiste est représentée en une suite de compositions d'un style anecdotique singulièrement pittoresque et vivant. Nous les retrouverons plus tard, en étudiant les autres œuvres dont elles furent contemporaines; il sulHra de noter ici qu'elles sont à Venise le dernier effort de l'école grecque. La chapelle de saint Isidore, qui date de 1355, est entièrement décorée dans le style giottesque. Ce n'en est pas moins une preuve bien remarquable de la puissance de l'art byzantin qu'il ait pu, jusqu'en plein Trecento, et alors même que Giotto était né, conserver en Occident cette influence profonde qu'il exerçait depuis tant de siècles.

Il a semblé nécesss^re, pour ne point rompre l'unité du monument, d'anticiper un peu sur le temps en décrivant toutes les mosaïques byzantines de Saint-Marc. Il faut maintenant revenir en arrière pour étudier quelques belles décorations que le xi® et le xii^ siècle ont vues naître dans la région vénitienne.

Torcello '. — Dans une des îles de la lagune, la basilique de Torcello, reconstruite au commencement du xi® siècle, conserve de beaux parapets sculptés byzantins, qui forment la clôture du chœur, et d'admirables mosaïques. Celles de l'abside, les plus anciennes, sont contemporaines de la restauration de l'édifice et antérieures de plus d'un demi-siècle à la décoration de Saint-Marc : elles représentent la Madone debout, tenant l'enfant, et au-dessous d'elle, alignés dans l'hémicycle, les douze apôtres, que la liturgie orthodoxe rattachait volontiers, au même titre que les prêtres de l'ancienne alliance, au sacrifice eucharistique. Par le style, ces figures rappellent les mosaïques de Saint-Luc: elles ont les mêmes draperies uniformément blanches, la même monotonie dans les attitudes, la même sévérité dans l'expression. Au contraire, les

1. Pokrovskij, Iconographie dn Jugement dernier (Troudy du VI» congrès d'archéologues russes), Odessa, 1887 (russe) ; Clausse, Basiliques et mosaïques chrétiennes^ Paris, 1893.

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mosaïques qui décorent le diaconicon et le mur occidental datent de la fin du zi* siècle et sont Tœuvre des artistes qui travaillèrent à Saint-Marc. Dans Tabside latérale de droite, ils ont représenté le Christ entre les archanges Michel et Gabriel, accompagnés de quatre saints. Au-dessus de la porte d'enlrée, sur la façade intérieure de Téglise, ils ont figuré, en une composition immense, pleine de multiples épisodes, le thème jusque-là traité sous forme de symboles ou de fragments épars (Hétimasie, Déisis), du Jugement dernier (fig. 248).

Dès le IV* siècle, on le sait, Éphrem le Syrien avait décrit les éléments essentiels de cette scène redoutable, telle que Tart byzantin, plus tard, la concevra. Pourtant ce n'est, semble-t-il, qu'au vni^ et au i\^ siècle que ces éléments se groupèrent en une composition picturale, à laquelle fait allusion un passage du pseudo-Jean Damascène, et que les peintres monastiques de la seconde moitié du ix* siècle reproduisirent volontiers pour Tédification desfidèles. L'imagination byzantine, pleine des souvenirs de l'Apocalypse, multiplia dans cette composition les détails effrayants et terribles, et pour place, le système décoratif nouveau lui assigna le mur occidental, où elle figure aujourd'hui encore dans la plupart des églises de la Grèce et de TAthos. C'est là également qu'elle se trouve à Torcello, strictement conforme dans son ordonnance à la description que le Guide de la Peinture fera plus tard de « la seconde venue du Christ », et par là tout à fait intéressante pour l'histoire de l'iconographie byzantine.

Au-dessous d'une colossale représentation de l'Anastasis, l'immense panneau de mosaïque se partage en quatre zones parallèles. Kn haut le Christ, assis sur Tarc-en-ciel, apparaît dans sa gloire, accompagné des anges et des apôtres ; à ses côtés, la Vierge et saint Jean, suppliant pour les pécheurs le Juge suprême, forment le motif de la Déisis. Plus bas, apparaît le thème de l'Hétimasie ; le trône est préparé, et, devant lui, les premiers parents se prosternent, tandis qu'à l'appel retentissant des trompettes des archanges, la terre et la mer rendent leurs morts. Ensuite c'est le jugement séparant le groupe des élus, hiérarchiquement rangés, des réprouvés qu'emporte le fleuve de feu et que les puissances infernales entraînent vers l'Hadès. Enfin, tout en bas, au paradis, où saint Pierre reçoit le bon larron, où les âmes des justes reposent dans le sein des patriarches, s'oppose l'enfer avec les supplices infligés aux damnés. Entre ces deux scènes, au tympan de la porte, la Vierge orante, en buste, prie pour Thumanilé.

Dans ce vaste ensemble, qui traduit éloquemment le do^me, la tradition du vi" siècle se mêle, comme à Saint-Marc, aux usages

Fig. 2iH. -— Le Jugement dernier. Mosaïque du dame de Torcello.

. A côté des motifs créés par l'art du ix" siècle, pi'cnnent place les figures symboliques où revit le souvenir de l'art antique.

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