MOSAÏQUES SICILIENNES
les personnifications de la Terre et de la Mer, celle de THadès colossal tenant dans ses mains TAntechrist, etc. Aux graves et nobles inspirations fournies par T Apocalypse et les apocryphes se mêlent des épisodes familiers, où l'imagination populaire se complaira davantage encore aux siècles suivants, compliquant les supplices des damnés, détaillant, pour les punir de Tenfer, les multiples variétés des péchés monastiques et des péchés rustiques *. Enfin, un coloris vif et brillant répand sur tout le panneau une chaude lumière et achève de donner à cette grande page un caractère nettement byzantin.
Les mêmes artistes qui ont travaillé à Torcello ont répandu les procédés byzantins à Murano, dont Tabside fut décorée vers Tan 1100, et jusqu'à Trieste, où l'église de Saint-Just conserve deux petites chapelles anciennes, ornées de mosaïques dans la première moitié du xii^ siècle. DansTabside de Tune, le Christ est debout, escorté des martyrs, protecteurs de Téglise ; dans l'autre, les apôtres se rangent comme à Torcello à la courbe de Thémicycle.
Mosaïques siciliennes ^. — A l'autre extrémité de l'Italie, la Sicile, comme Venise, est pleine de monuments de l'art byzantin. Les mosaïques de Gefalù, de Palerme, de Monreale sont assurément l'œuvre la plus étendue que cet art nous ait laissée.
Au moment où, dans la seconde moitié du xi* siècle, les Normands s'installaient en Sicile, les jeux de l'histoire avaient rassemblé sur cette terre les éléments les plus hétérogènes, les races les plus diverses. Pendant trois siècles et plus, les Byzantins avaient possédé l'ile ; à leur contact, la population indigène, rapidement hellénisée, était devenue grecque de langue, d'esprit etde religion; et, malgré la ruine de la domination impériale, beaucoup de chrétiens, fortement groupés dans les villes de la côte orientale, conservaient le souvenir, les mœurs, les traditions et le regret du régime disparu. Les Arabes ensuite avaient remplacé les Grecs ; durant deux siècles d'un gouvernement glorieux et prospère, ils avaient introduit
1. Cf. Diehl, L'art dans V Italie méridionale^ p. 107-108, et Heuzey, tes supplices de Venfer d'après les peintures byzantines (Annuaire de la société des
études grecques, 1871).
2. Springer, Die mittel<erliche Kunst in Palermo (Hilder aus d. neucren Kunstgescliichte}, Bonn, 1886 ; Glausse, Basiliques et mosaïques chrétiennes, Paris, 1893 ; Diehl, Larl byzantin dans V Italie méridionale, Paris, 1894 ; Kutschmann, MeisterwerkeSaracenisch-normannischer Kunst in SicilienyBerlin, 1903 ; Diehl, Palerme et Syracuse, Paris, 1907,
en Sicile Télément musulman, particulièrement nombreux dans rouestetdans le centre de Pîle. Ainsi, selon le mot d'Amari, la Sicile, vers la fin du xi^ siècle, était « arabe plus qu'à moitié, et byzantine pour presque tout le reste ».
Dans ce monde bigarré, oii ils se sentaient en minorité, les Normands, par nécessité autant que par politique, durent se résoudre du premier coup à user de tolérance à Tégard des vaincus. Ils se laissèrent, d'autre part, promptement séduire au charme des deux grandes civilisations que la Sicile leur révélait. Les rois normands du xii^ siècle, les Roger et les Guillaume, s'entourèrent, dans leur cour de Palerme, d'un luxe tout oriental, et les monuments incomparables qu'ils élevèrent réalisèrent la combinaison d'art la plus extraordinaire, la plus originale, la plus charmante qu'ait produite peut-être le moyen âge tout entier. Des églises romanes, étincelantes de mosaïques, « et traitées dans le détail, comme le dit Renan, selon les habitudes arabes ou byzantines » ; des cathédrales u historiéesde bas en haut comme les pages d'une Bible resplendissante »; des basiliques latines couronnées de coupoles orientales ; des chapelles chrétiennes bâties sur des plans de mosquées ; Sainte-Sophie et la mosquée d'Omar s'associant à Saint-Étienne de Gaen : voilà ce que la Sicile du xn° siècle a rêvé et réalisé.
Chronologie des monuments. — Les rois normands de Sicile furent, en efTet, de grands bâtisseurs. L'ardeur de leur foi, s^unissant à leurs goûts naturels de luxe et de splendeur, fit sortir de terre les édifices comme par enchantement. Roger II bâtit le dôme de Cefalù (1131-1148) et la Chapelle palatine de Palerme (1129- 1143) ; il édifie Saint-Jean-des-Ermites (1132) et Saint-Jacques (1133) à Palerme; Guillaume II fait construire l'admirable dôme de Monreale et le cloître charmant qui l'avoisine (1174-1182). Les grands dignitaires du royaume rivalisent avec leurs maîtres de pieuse et magnifique émulation. L'amiral Georges d'Antioche bâtit à Palerme l'église grecque de Sainte-Marîe-de-l'Amiral, qu'on nomme aujourd'hui la Martorana (1143); le chancelier Matteo d'Ajello fonde pour les cisterciens le cou vent de la Magione(l 161); Majone de Bari, le tout-puissant ministre de Guillaume II, construit San Cataldo à Palerme (1161) ; l'archevêque Walter of the Mill élève Santo Spirito (1173) et le dôme de Palerme (1184). Aux édifices religieux se mêlent les constructions profanes. Sur remplacement de la résidence des émirs musulmans, Roger II bâtit le Palais royal de Palerme ; et tout autour de la ville, dans le parc