LE MONT-CASSIN
aisément, contrairement à la première de ces assertions, la persistance d'écoles locales et de traditions anciennes dans la péninsule entre le vi* et le xi* siècle, on en a volontiers parfois lire celte conséquence, qu*on pouvait réduire à néant la seconde et nier le rôle d^initiateurs attribué aux Byzantins de Desiderius. Un examen plus attentif des textes et des monuments permet, ce semble, d'éclairer le problème. On voit alors que les artistes venus de Constantinople furent appelés pour une besogne bien déterminée : ils étaient habiles dans Tart de la mosaïque et de la marqueterie de marbre ; ils furent chargés d'exécuter dans la basilique les pavements multicolores qui en couvrirent le sol, les mosaïques qui en tapissèrent les voûtes ; et sans doute ces artistes, qui par métier devaient être à la fois peintres, marbriers et un peu chimistes, n'étaient-ils pas étrangers non plus à la technique savante des émaux. D'autre part, Desiderius, qui, dès le début de son gouvernement, avait commandé à Constantinople des portes de bronze pour son église, fit également exécuter dans la capitale byzantine, vers 1072, la plupart des pièces d'orfèvrerie, images en argent repoussé et doré, candélabres de bronze, devant d'autel émaillé, qui décoraient la basilique. Enfin, sous la direction des maîtres grecs, une école se forma au Mont-Cassin ; les moines s'initièrent aux techniques variées du métal, du verre et de l'ivoire, et, d'après les modèles rapportés de Constantinople, ils furent bientôt capables d'exécuter de magnifiques orfèvreries.
Que des artistes grecs soient venus au M ont-Cassin , que la basilique de Desiderius ait reçu une dicoration de mosaïques et d'orfèvreries toute byzantine, ce sont donc là des faits incontestables. Mais les moines du Mont-Cassin, élèves des maîtres grecs, firent-ils vraiment du monastère un foyer d'art byzantin, dont le rayonnement se prolongea jusqu'au xiii* siècle? c'est là une conséquence excessive, que ne confirme point l'étude des monuments qui subsistent de l'art bénédictin. Assurément, dans ces ouvrages, dans les pavements de marbre à décor géométrique ou zoomorphique, dans les pièces dorfévrerie, telles que l'évangéliaire orné d'émaux cloisonnés qui appartint à l'archevêque Alfanus (trésor de la cathédrale de Capoue, xii^ siècle), la technique, le coloris, le style sont purement byzantins ; et de même, dans plusieurs manuscrits provenant de l'école bénédictine (surtout dans l'histoire des miracles de saint Benoît et de saint Maur, Vat. lat. l'202), les miniatures aux couleurs éclatantes, qui semblent « de magnifiques émaux d'Orient »,
alteslent dans les types, dans les altitudes, dans le travail du pinceau, rimitation des modèles byzantins. On voit clairement loul ce que la vue des chefs-d'œuvre nouveaux offerts à leurs yeux a appris aux maîtres bénédictins, comment ils se sont appliqués, avec les moyens nouveaux acquis à Técole des Grecs, à en reproduire fidèlement les merveilles. Et cette même influence exotique apparaît jusque dans les rouleaux d'ExuUel, donl le plus ancien, celui de Bari (antérieur à 1028), unit à une calligraphie bénédictine des miniatures de style purement byzantin, dont un autre, décoré au temps de Desiderius (British Muséum, add. mss. 30 337), est, » par le style des ligures et la technique du dessin », un chef-d'œuvre nettement grec.
Pourtant, dans ces ateliers de moines latins, persistaient des traditions anciennes de décoration et d'iconographie, qui ne cédèrent point « devant la révélation d'un art savant et raffiné ». « Les mosaïstes venus de Byzance apportèrent avec eux des secrets de technique ; ils apprirent aux moines de la grande abbaye latine deux pratiques que les artistes italiens avaient oubliées. Leurs leçons furent complétées par l'envoi d'œuvres d'art fabriquées dans les ateliers impériaux de Byzance. Aux miniaturistes, les Grecs apprirent le dessin noble et libre, avec l'art de modeler la gouache, dont les tons veloutés s'éclairent de lumières blanches. A côté des formules d'alchimie et des leçons de style, ils fournirent aux peintres des figures, des groupes, des compositions tout entières *. » Ainsi ils firent office d'éducateurs, et à leur école, les artistes bénédictins acquirent en peu d'années une virtuosité qui tient du prodige. Mais, « sous le vêtement des formes et des couleurs byzantines >», beaucoup de choses du passé subsistèrent ; et d'autre part, les artistes italiens n'apprirent pas seulement à copier, mais à regarder, et bientôt ils surent à leur tour se montrer originaux. Ils durent infiniment à Byzance, en particulier la connaissance des techniques raffinées et difficiles, la révélation de secrets d'ateliers et de (ours de main inconnus ; mais l'action exercée par les maîtres étrangers, si puissante qu'elle fût, eut des limites. Les élèves qu'ils formèrent surent vite, on le verra plus loin par des exemples décisifs, tout en s'mspirant de leurs leçons, prendre conscience de leurs qualités propres et progressivement s'affranchir.
Rome. — . On peut se demander si ce grand mouvement d'art qui