LA TECHNIQUE DE L'ÉMAIL
la matière principale des cadeaux offerts par les basileis aux souverains étrangers : et c'est, pour le dire en passant, en grande partie par eux que l'Occident a connu Byzance, c'est à eux plus d’une fois qu'il a demandé des inspirations et des modèles d'art. On conçoit donc que, dans ces conditions, le x° et le xr° siècle aient été l’âge d’or de l’émaillerie byzantine.
La technique de l'émail. — Aussi bien est-ce à cette époque que, grâce aux progrès de la chimie, l’art de l’émailleur s'enrichit de toutes les variétés de nuances et de couleurs, en même temps qu’il s'appropriait presque tous les procédés de fabrication connus. Plusieurs émaux de la collection Zwénigorodskoï nous montrent très exactement le détail de cette technique. Sur la mince plaque d'or ou d’électron (alliage d’or et d'argent) qui portera l'émail, l'artiste a tracé au pointillé une esquisse de sa figure, qui se voit, très apparente encore, à l'envers de ces petits médaillons. Ce dessin lui sert de guide pour la pose des petites cloisons d'or, collées d'abord et ensuite délicatement soudées au fond de la plaquette, et qui étaient destinées à retenir la future couche d’émail. La hauteur de ces lamelles d’or variait selon le degré d'épaisseur de la couche d'émail ; c’est précisément la finesse des cloisons et la minime hauteur de l'émail (un demi-millimètre dans les ouvrages les plus fins) qui distinguent les œuvres du x° et du xr° siècle de celles de la décadence. Dans ces alvéoles, on posait ensuite les pâtes vitreuses faites de plomb et de borax mélangés d'oxydes métalliques qui donnaient les diverses couleurs : blanc de perle (étain), bleu (cobalt), vert (oxyde de cuivre), lilas (peroxyde de manganèse), rouge (protoxyde de cuivre et oxyde de fer mélangés). Selon la différence de fusibilité de ces alliages et le temps de la cuisson, on obtenait des qualités de ton différentes, dans la réussite desquelles le hasard, pour les nuances des chairs surtout, tenait souvent autant de place que la science. Pourtant, si l’on compare les émaux les plus anciens à ceux du x° et du x1° siècle, on constate un progrès marqué de la chimie en même temps que de l’habileté technique. La gamme chromatique s'enrichit ; le maniement et la combinaison des pâtes, selon leur degré de fusibilité, deviennent plus savants ; les surfaces monochromes se couvrent d’un fin réseau métallique qui, en l'absence de modelé, produit des chatoiements d’or. Enfin l’émailleur termine son travail en polissant la surface, pour faire ressortir le dessin cloisonné et donner du brillant à l'émail !.
1. Cf. sur cette question technique Kondakof, Émaux byzantins, 86-98.
Il ne saurait être question ici, pas plus que pour les ivoires, de dresser le catalogue des nombreux monuments qui nous font connaître cet art admirable !. Il suffira de signaler les principales catégories entre lesquelles ils se répartissent, et, dans chacune, les pièces les plus remarquables et dont la date est à peu près assurée.
L'orfévrerie religieuse. — Parmi les pièces d'orfèvrerie religieuse, on distinguera les croix, les reliquaires, les couvertures d’évangéliaires, les icones, les objets du mobilier ecclésiastique.
Croix. — La croix est l’objet le plus familier à l’orfèvrerie byzantine, et elle y prend différentes formes. C’est d’abord la croix pectorale, assez petite, dont un bel exemplaire se trouve au couvent de Martvili en Mingrélie. Enrichie d’émaux admirables de finesse et de beauté, elle est, dit Kondakof, « un monument unique en son genre de l'art byzantin ? » ; elle fut évidemment envoyée de Byzance à l’un des premiers métropolites de Martvili, à la fin du ix° ou au commencement du x° siècle. On en peut rapprocher, pour sa valeur d’art, la petite croix de la reine Dagmar, au musée de Copenhague, un des meilleurs émaux du xi° siècle. Ailleurs, c'est la croix isolée, beaucoup plus grande, dont les plus intéressants exemplaires conservés sont la croix à double traversede Namur {xr° siècle), celle de Cosenza (xr° ou xu° siècle) (fig. 340), d’une grande finesse d'exécution et d'un bon style, celle de Velletri (milieu du x siècle). Sur tous ces monuments, le décor ne varie guère. C’est tantôt l’agneau, avec les symboles des évangélistes (Velletri), tantôt le Christ trônant avec les images des évangélistes (Cosenza), qui occupent le centre et les extrémités de la croix. Mais la Crucifixion surtout tient une grande place, les éléments symétriques du drame du Calvaire se distribuant assez bien autour du motif central dans les quatre branches de la croix (Vierge et saint Jean aux bras horizontaux, ange et Hétimasie aux bras verticaux). Souvent aussi, au revers, on trouve la scène de la Déisis, ou encore l’image de la Vierge. Et, comme dans la plupart des ouvrages de ce temps, cette décoration rappelle celle des églises et s'inspire des créations de l’art monumental.
Staurothèques.— Au groupe descroix, mais bien plusintéressantes qu'elles, se rattachent les sftaurothèques ou reliquaires contenant une
1. On trouvera dans Dalton, loc. cit., 505-533, un catalogue fort détaillé, par ordre géographique, des principaux émaux qui nous sont parvenus. 2. Kondakof, Émaurx, 158.