RUSSIE
comme une des œuvres maîtresses de l'ancienne peinture russe. On y observe une prodigieuse virtuosité, un accent très réaliste dans l'expression des figures, un art très libre à la fois et très sûr. Enfin une autre décoration du même style a été retrouvée dans l'église du Sauveur à Kovalev (1380).
Entre 1338 et 1378, les chroniques mentionnent à plusieurs reprises l'œuvre des peintres grecs en Russie, les églises qu'ils décorèrent à Novgorod ou à Moscou, les élèves qu'ils ont formés. Millet pense que ces artistes appartenaient à l'école macédonienne, et retrouve dans les fresques de Volotovo, de Saint-Théodore Stralilate, de Kovalev, la même manière pittoresque, le même style impressioniste que l’on rencontre au Brontochion et à la Métropole de Mistra ou dans les églises de la Vieille Serbie. Les ressemblances sont souvent frappantes entre les deux séries de monuments. La Transfiguration de Kovalev rappelle celle de Gratchanitsa; la Descente aux limbes de Volotovo et de Saint-Théodore Stratilate a son modèle dans la même église serbe. On pourrait multiplier ces exemples ; et, sans vouloir confondre absolument les deux écoles, c'est à l’art byzantin de Macédoine qu'on rattacherait volontiers le grand monument d’art dont Novgorod fut le centre.
Mais, de même qu'en Serbie, vers la fin du xiv° siècle, d'autres modèles apparaissent en Russie et des interprétations nouvelles ; l'école crétoise supplante l’école macédonienne. Un grand artiste, Théophane le Grec, fresquiste, miniaturiste et peintre d'icones, travaille alors en 1378 à Novgorod, entre 1395 et 1405 à Moscou, et des témoignages contemporains attestent l'admiration qu'ilexcila. Les peintures de l’église de la Transfiguration, les fragments récemment découverts dans l’église de la Trinité à Novgorod (1382) ou dans l'église de la Nativité au cimetière de la même ville (1390), les icones aussi retrouvées en 1919 à l'iconostase de la cathédrale de l'Annonciation à Moscou, et dont les plus belles semblent l’œuvre de Théophane, tout cela montre bien les innovations que le maître grec apporta alors de Byzance dans l’art russe. D'autres lémoignages encore prouvent combien, vers cette époque, l'influence de Constantinople était puissante en Russie. Il n’est donc point surprenant qu’on retrouve, dans les églises de Novgorod et de Moscou, l’art savant des peintres d’icones qui décoraient la Peribleptos de Mistra ou les églises serbes de la Morava, la technique et le style des maîtres crétois. plus fidèles que les Macédoniens à l'idéalisme byzantin !.
1. S'ilest vrai, comme le pense Grabar, que les fresques de Volotovo et de
C'est aux leçons de Théophane que se forma André Roublef, un des grands maîtres russes du début du xv° siècle, et qui travailla en 1405 avec Théophane à la cathédrale de l'Annonciation à Moscou. Il ne reste rien de ces fresques, et de celles qu'il peignit en 1408 dans l’église de la Dormition à Vladimir, les restaurations n'ont guère laissé subsister qu'un beau fragment du Jugement dernier. Mais il suffit à montrer le lien qui rattache l’art russe à Mistra. Et de cette même école de Novgorod un dernier chef-d'œuvre se rencontre dans les fresques de l’église du monastère de Théraponte.
Cet ensemble, l’un des plus remarquables que nous ait légué l'ancienne peinture russe, fut exécuté, en 1500, par un artiste nommé maître Denis et par ses fils. Les contemporains semblent avoir tenu ce maître en haute estime ; ils le mettent volontiers sur le même rang qu'André Roublef. Son œuvre, fort importante, est consacrée surtout à l'illustration de la vie de la Vierge, patronne de l'église. Sur les murs de la nef se déroulent les 24 scènes que décrivent les strophes de l'hymne Acathistos ; ailleurs, ce sont les conciles qui ont proclamé le dogme de l'Incarnation. A l’abside, la Madone trône entre les anges ; à l'entrée, sur le mur extérieur, elle apparaît dans la Déisis. La fête de l'Intercession de la Vierge, instituée au xu° siècle par le grand prince André Bogolioubski, à limitation de la fête byzantine du voile des Blachernes, est commémorée par une vaste composition où l’on voit la Madone étendant son voile protecteur au-dessus du peuple rangé à ses pieds. Sauf la coupole centrale, qu'occupe le Pantocrator, et quelques fresques représentant les fêtes et les miracles du Christ, tout ce vaste ensemble iconographique concourt à l'apothéose de la Mère de Dieu. La valeur artistique en est considérable, Sans doute il y a quelque exagéralion à évoquer, comme on l’a fait, à propos de l’œuvre du maitre novgorodien, les fresque de Giotto à l'Arena de Padoue : les peintures de maître Denis ont moins de mouvement et d'expression que les œuvres byzantines même du xiv° siècle. Mais la couleur en est charmante, fine, légère, et rappelle le beau coloris nuancé et savant des maîtres de Mistra. Et aussi bien l'iconographie est-elle toute byzantine ; et s’il y a dans le style des traces incontestables d'influence italienne, l'ensemble atteste pourtant la longue action qu'exercèrent sur l’art russe les modèles créés par les Grecs, et qui
Saint-Théodore Stratilate soient, comme celles de la Transfiguration, certainement l’œuvre de Théophane le Grec, il y aurait moins différence d'écoles, comme l’affirme M. Millel, qu'évolution chez un même artiste.