LE PEINTRE MANUEL, PANSÉLINOS
énigmatique et fameux. Les moines de l'Athos à la vérité ne se font point faute de parler de Pansélinos et de montrer ses ouvrages ; mais ces attributions ne sauraient avoir une valeur scientifique. Peut-être, parmi les peintures dont on lui fait honneur, peut-on
Fig. 418. — Saint Pachôme et l'ange. Fresques de Saint-Paul à l’Athos (Coll. Hautes-Etudes, B. 93).
retenir avec quelque vraisemblance celles qui, au-Protaton de Karyès, décorent une chapelle du Prodrome datée de 1526 et celles de l’église, exécutées vers 1540: on voit dans la première une Nativité du Christ et une Présentation de la Vierge tout à fait remarquables, et d'un art très supérieur aux fresques ordinaires de
l'Athos, dans l’autre des fresques qui, par la beauté du style, semblent mériter une place à part. |
Il reste donc bien de l’obscurité autour du nom et de l’œuvre de ce peintre tant vanté : cependant on doit admettre qu'il apparut comme un chef d'école, et peut-être faut-il reconnaître en lur, avec Millet, le dernier représentant de l'école macédonienne. A côté de ce maitre un peu mystérieux, d’autres artistes athonites nous sont connus avec plus de précision, en particulier ce Théophane de Crète, qui peignait à l'Athos entre 1535 et 1545, et qu'on oppose volontiers à Pansélinos. Ainsi deux écoles rivales se trouvent, comme partout, en présence à l'Athos, et une série de fresques suffisamment bien datées, s’échelonnant du xiv® au xvi* siècle, permettent de suivre leur activité à la Sainte-Montagne. Les plus anciennes se rattachent à l'école macédonienne : les autres sont les œuvres de cette école crétoise, qui supplanta au xvi° siècle à l’Athos l'école de Macédoine, et dont le premier effort se rencontre à Mistra.
Chronologie des peintures de l’Athos. — Il est certain que la fin. du xmm° siècle et le commencement du xiv* furent, à l'Athos, comme dans le reste du monde byzantin, une époque de grande activité artistique. C’est à cette époque qu'on doit rapporter l'exécution des peintures du catholicon de Chilandari (restaurées en 1804), qui fut construit en 1293 aux frais du tsar serbe Stéphane Miloutine ; etun peu plus tard, en 1302, le même prince, comme en fait mention un chrysobulle, fit décorer dans le même couvent la petite église de l'Ascension. En 1312, la grande église de Vatopédi reçut sa parure de fresques, et bien qu’elles aient été restaurées en 1789 et en 1819, elles demeurent fort intéressantes. Dans les compositions empruntées à la vie du Christ et à la vie de la Vierge il subsiste des parties anciennes, qu'on peut encore distinguer, et où l’on observe, comme à Chilandari, l'ordonnance et les types de l’art serbe, tel qu'il apparaît en particulier à Stoudenitsa et à Nagoritchino. Quant aux peintures de la chapelle de Saint-Nicolas à Lavra, qu'on a longtemps attribuées au xiv® siècle et datées de 1360, elles sont d'époque certainement postérieure : le peintre nommé dans l'inscription conme l'auteur de cette décoration, Frangos Catellanos de Thèbes en Béotie, vivait au xvi° siècle, et travailla en 1565 au monastère de Barlaam aux Météores.
Un cycle bien conservé, et qui, au couvent de Saint-Paul, décore la chapelle de Saint-Georges, a été souvent, d'après une inscription, daté de 1423 et attribué, sur la foi du même texte, à un certain
CHRONOLOGIE DES PEINTURES DE L'ATHOS 845 Andronic de Byzance. On y voit des figures de saints (fig. 417-418), apôtres, guerriers et ascètes, des scènes de la vie du Christ et de la vie de la Vierge (fig. 419), et, dans le narthex, une curieuse représentation de la Vierge avec l'épithète de h Cwoddyos rny4 (la source de
Fig. 419. — Mort de la Vierge et Présentation. Fresques de Saint-Paul à l’Athos (Coll. Hautes-Etudes, C. 323).
vie). Ces ouvrages sont remarquables par le caractère individuel et l'originalité des types, la riche ornementation des vêtements, et surtout par le coloris, où dominent les couleurs claires et tendres, les jaunes clairs, les verts clairs, les tons blancs et rosés. Mais l'inscription paraît assez suspecte, et le caractère de l’œuvre semble plutôt devoir la faire attribuer au xvi° siècle et aux peintres de l’école crétoise ‘. Il ne reste rien malheureusement de l’ancien catholicon de Saint-Paul construit en 1447 par le prince serbe Vouk Brankovitch et décoré de peintures, non plus que des fresques de Kastamonitou (1443). é
1. Millet, Recherches. 660-661 et Inscriptions de l'Athos, n° 437.
Toutes ces fresques du xiv® et du xv° siècle semblent avoir été l'œuvre de l'école macédonienne. Les princes serbes, on l'a vu, exerçaient à ce moment une grande influence à l’Athos, et il est probable que, pour décorer leurs fondations, ils firent appel aux mêmes artistes qui travaillaient pour eux dans les églises de Serbie.
Mais c’est le xvi° siècle surtout qui marque l'apogée de l'art athonite. Des monuments assez nombreux, et parfois remarquables, nous restent de cette période, dont Pansélinos et Théophane de Crète furent les maîtres les plus illustres.
Au premier, on l'a vu, on attribue d'ordinaire les fresques du Protaton de Karyès, exéculées, les unes en 1526, les autres en 1540. Quel qu'en soit l’auteur, on y remarque un singulier accent de grâce et de douceur, une recherche attentive du sentiment, de l’expression, de la vie. Il y a du mouvement dans la composition, de l'élégance dans les attitudes, un goût du naturel qui atteint au réalisme ; le coloris est remarquable par son éclat et sa fraîcheur. Or ce sont là précisément les traits essentiels qu'avait introduits dans l’art la Renaissance du xiv°, et que le peintre athonite a réalisés avec une maîtrise supérieure. On y observe surtout certains traits caractéristiques de l’école macédonienne, l’usage des frises en particulier que lui avait transmis la Cappadoce, et que l’on retrouve pareillement au narthex de Vatopédi, aux absides latérales de Lavra, aux réfectoires de Lavra (1512) et de Dionysiou (1546).
Mais c'est l'école crétoise qui prend alors, dans les couvents de la Sainte-Montagne, la place prépondérante. En 1535, Théophane de Crète décore le catholicon de Lavra ; en 1546, avec son fils Syméon, il travaille à Stavronikita ; peut-être le retrouve-t-on en 1564 dans le narthex de l’église de Saint-Georges à Xénophon (fig. 420). Un autre Crétois a décoré Dionysiou (1547) : il portait un nom vénilien, Zorzi, et un document l’appelle « un artiste admirable » (Bauuasros reyvirnc). Enfin la manière crétoise se reconnaît à Dochiariou (1568), à la chapelle du couvent de Saint-Paul, et dans l'église de Xénophon, dont une partie fut peinte en 1545 par un certain Antoime, et une autre en 1564 par un certain Théophane, distinct peut-être du fameux Théophane de Crète.
Un autre peintre, un peu différent, a décoré en 1560 Saint-Nicolas de Lavra. Il s'appelait Frangos Catellanos de Thèbes, et il semble bien qu'aux yeux de ses contemporains il ait fait figure de chef d'école. A la manière crétoise, qui semble s'être, à l’Athos, immobilisée peu à peu, de Lavra à Dochiariou, dans une certaine routine,
il a mêlé des innovations pittoresques, un art mondain et gracieux, pénétré d’humanisme, qu’on trouve déjà, deux siècles plus tôt, à la Peribleptos de Mistra.
On peut citer encore, parmi les œuvres datées du xvi° siècle, un certain nombre de peintures dont les auteurs sont restés anonymes. Ce sont les fresques de la chapelle de Saint-Jean le Théologue, dans le xelliov de Saint-Procope (1547), qu'on a rapprochées des fresques du Protaton ; ce sont celles du xekltov de Molyvoklisi (1537), celles de l’église de Koutloumousi (1540), celles aussi du réfectoire de Philotheon (1540). Et il faut signaler aussi, car elles se rattachent à l’école crétoise, les peintures qui décorent les églises des Météores. Théophane de Crète y a travaillé en 1527, Frangos Catellanos et son frère en 1565.
Un autre Crétois a peint dans l'église de la Transfiguration (1552), un autre dans la Métropole de Kalabaka (1573).
On a indiqué précédemment
Fig. 420. — Saints. Fresque du couvent les traits caractéristiques qui de Xénophon à l’Athos.
marquent l'école macédonienne et l’école crétoise, la première plus réaliste, plus dramatique, encore que, à l’Athos, elle demeure plus qu'e eu Serbie et en Russie fidèle à la tradition LRU, l’autre plus hellénistique, plus éprise de sobriété, de clarté, de noblesse, et qui semble, à l’Athos surtout, avoir été influencée parfois par l'Italie et par les ateliers grecs de Venise. Mais dans les deux écoles apparaissent également d’intéressantes nouveautés, et du vaste ensemble de documents que fournissent les couvents de la Sainte-Montagne, on peut dégager quelques conclusions générales qui ne sont point sans intérêt. L'ordonnance de la décoration et l'iconographie. — Une chose frappe tout d’abord dans les fresques de l’Athos, c’est l’uniformité inconcevable avec laquelle, dans toutes ces églises, les personnages et les scènes sont répartis. Le système de décoration, répondant à certaines idées liturgiques et symboliques, qui s'élait constitué
au x° et au xr° siècle, n’a fait, avec le temps, que se fortifier et se préciser par l’adjonction d'éléments nouveaux. Au sommet des coupoles (fig. 421), dominant l'espace d'où montent vers le ciel les prières des fidèles, le Pantocrator apparait toujours dans sa majesté, entouré des anges qui chantent sa gloire ou qui l’assistent dans
Fig. 421. — Fresques de la coupole de l’église de Dionysiou (Coll. Hautes-Études, C. 293).
la divine liturgie, accompagné de la Vierge et du Prodrome intercédant pour l'humanité, environné des prophètes qui occupent le tambour, des apôtres ou des évangélistes qui garnissent les pendentifs. Dans les trois absides, derrière l'iconostase, toute la décoration se rattache au saint sacrifice et aux idées qu'il doit éveiller dans l'esprit de l’officiant. Au-dessous de la Vierge avec l'enfant, trônant à la conque de l’abside et qui évoque le mystère de l'Incarnation,le Christ est représenté, soit donnant la communion aux apôtres, soit
célébrant lui-même la divine liturgie, parmi les anges et les grands docteurs de l'Église, qui s’inclinent vers lui en récitant les prières de
Fig. 422. — Présentation et Baptème. Fresques de l'église de Dionysiou (Coll. Hautes-Etudes, C. 281).
la liturgie. A gauche, dans l'abside de la prothésis, la mort et la résurrection du Seigneur rappellent son sacrifice pour l'humanité, Manuel d'Art byzantin. T. II. 54
mêlées aux images de l'Ancien Testament (sacrifice d'Abraham), où la même idée est symbolisée. A droite, l’abside du diaconicon montre, également parmi des épisodes bibliques (philoxénie d'Abraham, Daniel entre les lions, Moïse devant le buisson ardent), le Christ donné au monde et l’image de la Trinité. Plus que jamais, l'Église s'attache maintenant à ces représentations du sacrifice divin, et s'efforce d'en exprimer l'émotion et le pathétique. Audessus de l'autel figuré au fond de l’abside, souvent « l'Agneau » est représenté, un enfant nu couché dans la patène ; ailleurs le Dieu sacrifié, le buste nu, se dresse hors du sépulcre, le front ceint d’épines et les yeux clos.
Dans la nef et dans les chœurs figurent les grandes fêtes de l’Église (fig. 422), parmi lesquelles certains épisodes sont, comme jadis, dégagés de la suite chronologique pour occuper une place particulière. Comme à Kief, les deux personnages de l’Annonciation se partagent entre les deux piliers qui marquent l'entrée du sanctuaire ; la Crucifixion figure au haut du mur occidental, la Transfiguration, si importante à l’Athos, au bras sud de la croix, l’Anastasis au bras nord, l’Ascension et la Pentecôte au-dessus du sanctuaire, à la voûte du bras oriental, Puis, ce sont les fêtes de la Vierge, parmi lesquelles, sur le mur occidental, apparaît en belle place la noble composition de la Dormition (fig. 419). Cesont ailleurs les miracles du Christ et les paraboles, auxquels se joignent, dans les grandes églises du xvi° siècle, d’autres épisodes, tels que l’'Exaltation de la croix ou l'Érection des saintes images. Toutes ces compositions se distribuent en quatre zones parallèles, et au-dessous, à la bande inférieure, se rangent, sur tout le pourtourde l'Église, des saints, évêques et diacres, guerriers et martyrs, dans un ordre hiérarchique et immuable.
Le narthex répète les idées qui inspirent la décoration du sancetuaire. Dans les coupoles, c’est la glorification du Christ et de la Vierge ; sur les parois, le cycle des fêtes chrétiennes se complète par la représentation des conciles, la vieet lamort des martyrs, les compositions qui 1llustrent le texte de l'hymne Acathistos, et qu'on nomme les vingt-quatre oïxot de la Mère de Dieu. Sur le mur occidental enfin, au dessus de la porte d'entrée, figure la colossale composition du Jugement dernier, que complètent la mort du moine juste, Éphrem le Syrien ou Athanase, et la vie du saint solitaire !.
1. La description faite dans le texte combine lesindications du Guide de la
Lu
Une décoration semblable,et inspirée des mêmes idées, se trouve dans le réfectoire ou {rapeza, qui fait d'ordinaire face à l’église et a, comme elle, un caractère sacré. De même,enelfet, que dans lecatholicon le moine reçoil par la communion le pain et le vin divins,
Fig. 423. — Fresques du réfectoire de Lavra (Coll. Hautes-Études, C. 202).
pareïllement, au réfectoire, la nourriture terrestre qu'il prend est sanctifiée par la bénédiction. En conséquence, au-dessus de la table
peinture avec la décoration très complète qu'offre l’église de Dochiariou. Cf. Brockhaus, loc. cit., pl. 11-16, où des plans schématiques montrent cette
ordonnance.
de l'higoumène, dressée au fond de l'abside, figure le repas mystique. Parmi les scènes de la vie du Christ, on représente celles qui
Fig. 424. — Jugement dernier. Fresques du réfectoire de Lavra (Coll. Hautes-Études, C. 228).
ont trait à la nourriture. Jésus mangeant avec les publicains, la multiplication des pains, le Christ à Emmaus, etc. Les saints sont
LE
choisis d'après les mêmes idées. C’est Élie nourri par les corbeaux, Ignace dévoré par leslions et disant: « Je suis le froment de Dieu,
Fig. 425. — Jugement dernier. Fresques du réfectoire de Lavra (Coll. Hautes-Études, C. 229).
et je serai moulu par les dents des bêtes, pour devenir le pain des saints » ; et pareillement Antoineet Ephrem,Cyrilleou Basile tiennent
des cartels surlesquels on litdes maximes appropriées et édifiantes.
Les peintures du réfectoire de Lavra (1512) offrent un exemple intéressant de ce genre de décoration.Sur le mur du fond,où le repas mystique occupe la conque de l'abside, et sur les deux murs latéraux,trois bandes parallèles (fig. 423) enferment en bas des images de saints,dont plusieurs sont choisis parmi les plus illustres ascètes de l’Athos (Athanase, Euthyme, Grégoire Palamas), à la zone médiane des scènes de martyre, en haut les compositions qui illustrent les vingt-quatre strophes del'hymne Acathistos. Au bras sud du réfectoire, on voit la vie du saintsolitaire, le concile de Nicée, et des épisodes de la vie de la Vierge; au bras nord, c’est la mort du juste et des scènes de la vie de saint Jean. Au bras oriental enfin, tout le mur est couvert par une immense représentation du Jugement dernier, que l’on retrouve identique aux réfectoires de Dionysiou et de Xénophon. Elle se compose d’un grand tableau central montrant les multiples épisodes de « la seconde venue du Seïgneur »; elle se complète, aux murs latéraux, par deux panneaux, représentant, à gauche, les chœurs des élus et le Paradis (fig. 424), à droite, les visions apocalyptiques décrites parle prophète Daniel et les supplices de l'Enfer (fig. 495).
Il faut noter le soin minutieux avec lequel le peintre s’est appliqué à traduire aux yeux tous les détails du texte biblique. Aussi bien est-ce là un des traits caractéristiques de l'iconographie si riche et si complexe qui figure dans ces vastes ensembles, et que le xiv° siècle a créée. On se plaît à l'interprétation détaillée et littérale des textes évangéliques et liturgiques, on s'applique à rendre par une image chacun des mots des livres sacrés. L'ordonnance y perd en simplicité et en clarté : elle y gagne en variété et en pittoresque : et le succès de cette iconographie nouvelle a été assez grand pour qu'elle s'imposät, non seulement à l'Athos, mais à l'Orientchrétien tout entier.
Le Guide de la peinture !. — Il subsiste un curieux monument de ce travail de coordination iconographique : c'est le fameux Guide de la peinture, que Didron, en 1839, découvrit à l’Athos et où sont codifiées les règlesqui,aujourd'huiencore, dans tout l'Orient, guident l'esprit el la main des praticiens obscurs, chargés de décorer
1. Didron et Durand, Manuel d'iconographie chrétienne, Paris,1845 ; ‘Eçunveta Tv Cmypéowv, éd. Constantinidès, Athènes, 1885; Denys de Fourna,
Manuel d'iconographie chrétienne, éd. Papadopoulos Kérameus, Pétersbourg,