‹ Manuel d'art byzantinChapitre 38 sur 309 · MOSAÏQUES SICILIENNES · texte numérisé non relu

MOSAÏQUES SICILIENNES

chaude lumière et achève de donner à cette grande page un caractère nettement byzantin.

Les mêmes artistes qui ont travaillé à Torcello ont répandu les procédés byzantins à Murano, dont l’abside fut décorée vers l’an 1100, et jusqu'à Trieste, où l’église de Saint-Just conserve deux petites chapelles anciennes, ornées de mosaïques dans la première moitié du xn° siècle. Dans l’abside de l'une, le Christ est debout, escorté des martyrs, protecteurs de l'église ; dans l’autre, les apôtres se rangent comme à Torcello à la courbe de l’hémicycle.

Mosaïques siciliennes !. — A l’autre extrémité de l'Italie, la Sicile, comme Venise, est pleine de monuments de l’art byzantin. Les mosaïques de Cefalù, de Palerme, de Monreale sont assurément l'œuvre la plus étendue que cet art nous ait laissée.

Au moment où, dans la seconde moitié du xi° siècle, les Normands s’installaient en Sicile, les jeux de l’histoire avaient rassemblé sur cette terre les éléments les plus hétérogènes, les races les plus diverses. Pendant trois siècles et plus, les Byzantins avaient possédé l'île ; à leur contact, la population indigène, rapidement hellénisée, était devenue grecque de langue, d'esprit et de religion; et, malgré la ruine de la domination impériale, beaucoup de chrétiens, fortement groupés dans les villes de la côte orientale, conservaient le souvenir, les mœurs, les traditions et le regret du régime disparu. Les Arabes ensuite avaient remplacé les Grecs ; durant deux siècles d’un gouvernement glorieux et prospère, ils avaient introduit en Sicile l'élément musulman, particulièrement nombreux dans l’ouest et dans le centre de l’île. Ainsi, selon le mot d’Amari, la Sicile, vers la fin du xr° siècle, était « arabe plus qu'à moitié, et byzantine pour presque tous le reste ».

Dans ce monde bigarré, où ils se sentaient en minorité, les Normands, par nécessité autant que par politique, durent se résoudre du premier coup à user de tolérance à l'égard des vaincus. Ils se laissèrent, d’autre part, promptement séduire au charme des deux grandes civilisations que la Sicile leur révélait. Les rois normands du xu° siècle, les Roger et les Guillaume, s'entourèrent,

1. Springer, Die mittelalterliche Kunst in Palermo (Bilder aus d. neueren Kunstgeschichte), Bonn, 1886 ; Clausse, Basiliques el mosaïques chrétiennes, Paris, 1893 ; Dichl, L'art byzantin dans l'Ilalie méridionale, Paris, 1894; Kutschmann, Meisterwerkesaracenisch-normannischer Kunst in Sicilien, Berlin, 1903 ; Diehl, Palerme et Syracuse, Paris, 1907.

dans leur cour de Palerme, d'un luxe tout oriental, etles monuments incomparables ‘ qu’ils élevèrent réalisèrent la combinaison d'art la plus extraordinaire, la plus originale, la plus charmante qu'ait produite peut-être le moyen âge tout entier. Des églises romanes, étincelantes de mosaïques, « et traitées dans le détail, comme dit Renan, selon les habitudes arabes ou byzantines » ; des cathédrales « historiées de bas en haut comme les pages d’une Bible resplendissante » ; des basiliques latines couronnées de coupoles orientales ; des chapelles chrétiennes bâties sur des plans de mosquées ; « Sainte-Sophie et la mosquée d'Omar s’associant à Saint-Étienne de Caen » : voilà ce que la Sicile du xn° siècle a rêvé et réalisé.

Chronologie des monuments. — Les rois normands de Sicile furent, en effet, de grands bâtisseurs. L'ardeur de leur foi, s’unissant à leurs goûts naturels de luxe et de splendeur, fit sortir de terre les édifices comme par enchantement. Roger II bâtit le dôme de Cefalù (1131-1148) et la chapelle palatine de Palerme (1129- 1143) ; il édifie Saint-Jean-des-Ermites (1132) et Saint-Jacques (1133) à Palerme ; Guillaume IT fail construire l’admirable dôme de Monreale et le cloître charmant qui l’avoisine (1174-1182). Les grands dignitaires du royaume rivalisent avec leurs maîtres de pieuse et magnifique émulation. L’amiral Georges d’Antioche bâtit à Palerme l'église grecque de Sainte-Marie-de-l’Amiral, qu’on nomme aujourd'hui la Martorana (1143) ; le chancelier Matteo d’Ajello fonde pour les Cisterciens le couvent dela Magione (1161); Majone de Bari, le tout-puissant ministre de Guillaume II, construit San Cataldo à Palerme (1161) ; l’archevêque Walter of the Mill élève Santo Spirito (1173) et le dôme de Palerme (1184). Aux édifices religieux se mêlent les constructions profanes. Sur l’emplacement de la résidence des émirs musulmans, Roger bâtit le‘. Palais royal de Palerme ; et tout autour de la ville, dans le parc immense qui l'environne, s'élèvent ces villas charmantes de la Favara et de Menäni, œuvre de Roger II, de la Zisa que commença Guillaume I, de la Cuba, qu'édifia Guillaume IL (1180), et où, parmi les élégances de l'architecture arabe, au milieu des ombrages et des fontaines, les rois latins de Sicile vivaient comme des princes d'Orient,

Pour bâtir et décorer ces monuments, les princes normands, avec un éclectisme admirable, firent indifféremment appel aux architectes de France, aux artistes ingénieux et savants qui travaillaient jadis pour les émirs musulmans et aux maîtres byzantins, dont la supé-

CEFALUÜ 549

Page 1