‹ Manuel d'art byzantinChapitre 46 sur 309 · LES FRESQUES DE CAPPADOCE · texte numérisé non relu

LES FRESQUES DE CAPPADOCE

plus récente. Comme des inscriptions assez nombreuses attestent le \ 1 ON * . « zèle qu'on apporta en Cappadoce, au ix° siècle, à construire et à décorer des églises, il se peut que quelques-unes de ces peintures

Fig. 270. — Chapelle de l'Ascension à Gueurémé (d’après le P. de Jerphanion).

appartiennent à cette époque ; il est certain que d’autres doivent sans aucun doute être attribuées au xm° siècle. Les plus nombreuses toutefois sont du x* et du xr siècle ; pour plusieurs, une chronolo-

gle certaine est fournie par des inscriptions, qui s’échelonnent depuis le règne de Constantin Porphyrogénète (912-959) jusqu'à celui de Constantin Doncas (1059-1067) : pour les autres, la comparaison de l'iconographie et du style démontre assez nettement l'unité de tout cet ensemble de monuments.

Les sujets. — Les sujets sont ceux que traite d'ordinaire l'art byzantin du second âge d’or. Peu de scènes sont empruntées à l’Ancien Testament : on ne rencontre guère que les trois enfants dans la fournaise et les anges reçus par Abraham. Au contraire le cycle évangéliqueest fortamplementreprésenté. Non seulement lesgrandes fêtes de l'Église sont figuréès selon l'usage courant du x° et du xr° siècle ; mais il n’est point rare de rencontrer, traités avec un assez minutieux détail, les épisodes de l'Enfance et les miracles du Christ (chapelle de Saint-Théodore dans le Susam Bayri, Toqgale- Kilissé à Gueurémé}). Les scènes empruntées à la vie de la Vierge, sans être très fréquentes, apparaissent pourtant, parfois comme introduction à celles de la vie du Christ (chap. de la Théotokos à Gueurémé). Quelquefois, des motifs sont empruntés à la vie des saints (saint Pierre et saint Paul à Beli-Kilissé (Soghanli), saint Basile à Toqale-Kilissé (Gueurémé), saint Syméon Stylite à Zilvé (près Gueurémé). De longues théories de saints s’alignent, selon l'usage, au bas des parois verticales ou à la courbe des arcades. Certains, comme Procope le guerrier, Eustathe, ou l’archange saint Michel de Chones, semblent l’objet d’une particulière prédilection. Enfin, de nombreuses figures représentent les fondateurs de l’église, soit offrant leur œuvre au Christ, soit pros ternés aux pieds de leurs saints patrons. Certains de ces personnages sont fort richement vêtus ; tous sont traités avec l'évident désir, manifeste dans les détails du costume, de l’arrangement des cheveux, etc., de donner à ces images la réalité d’un portrait. De nombreuses inscriptions, disant le nom des fidèles, accompagnent ces petites effigies.

Il faut remarquer quelle place tiennent dans le choix des sujets les thèmes empruntés aux apocryphes. Et il ne s'agit pas seulement ici de certains détails bien connus de la Nativité ou de la Crucifixion, ou de la belle scène de l'Anastasis inspirée de l'évangile de Nicodème. Le Proto-évangile de Jacques a fourni plusieurs épisodes relatifs à l'enfance de saint Jean-Baptiste (chapelle de Saint-Théodore dans le Susam Bayri) ; des apocryphes viennent également les scènes du cycle de la Vierge, en particulier celle de l'Eau de

l'épreuve, qui occupe une place particulière dans les fresques cappadociennes.

L'ordonnance et l'iconographie. — La répartition des sujets n'est pas moins digne d'attention. Dans les chapelles où le cycle évangélique est traité avec tous ses détails, l'ordonnance rappelle souvent

Fig. 271. — Église de Toqale-Kilissé à Gueurémé (d’après Rott, Kleinasialiche Denkmäler).

encore les principes en usage au vi° siècle. A Toqale-Kilissé (fig. 271), les scènes se succèdent, soit à la voûte du narthex, soit aux murs latéraux de la nef principale, ici en étroits registres superposés les uns aux autres, là en une large frise courant à la base de la voûte, mais toujours en suivant l’ordre chronologique

du récit évangélique, ici de l'Annonciation à l'Ascension, là de l’'Annonciation à la Cène : la Crucifixion et l'Ascension toutefois occupent une place à part, l’une à l'abside principale, l’autre à la courbe de la voûte en berceau. Ce choix, qui commence à se faire entre certains épisodes, se marque plus nettement dans les églises à double nef de Soghanli: à Balyq-Kilissé, à Karabach-Kilissé, certaines scènes, presque toujours les mêmes, occupent la voûte (Annonciation, Visitation, Eau de l'épreuve, Nativité dans l’une ; scènes de la Passion dans l’autre). Enfin, certaines églises, surtout à Gueurémé, dont le plan reproduit celui de l’église à croix grecque, présentent une ordonnance plus systématique encore. Dans les jolies chapelles d'Elmale-Kilissé, de Qaranlik-Kilissé, de Tcharegle-Kilissé, le Pantocrator trône à la coupole, escorté de sa garde d’archanges, parfois répartis entre les différentes coupoles qui entourent la coupole centrale (Elmale-Kilissé) ; les évangélistes occupent les pendentifs ; les prophètes, debout à la courbe des grands arcs, déroulent des cartels où des versets annoncent la gloire du Seigneur. A l’abside centrale figure la Déisis, au-dessous de laquelle se rangent les grands docteurs de l'Église ; la Vierge et l'archange Michel décorent les arcades latérales. Parfois, à l’abside principale, la Communion des Apôtres ou la Divine Liturgie sont représentées au-dessous de la Déisis. Sur les parois de l’église, les scènes évangéliques prennent place, sans qu'on y puisse retrouver, au reste, la trace d’un ordre très régulier ; mais, parmi elles, la décoration a retenu surtout celles qui rappellent les grandes fêtes de l'Église, augmentées de fort peu d'épisodes accessoires. Enfin, les saints sont répartis au bas des murs ou à la courbe des arcades selon les nécessités décoratives. Ainsi, avec moins de rigueur sans doute, on s'efforce, dans ces pelits oratoires, de reproduire en raccourci la décoration compliquée des grandes églises à coupole et de se conformer à l’ordonnance liturgique que Byzance inventa pour la décoration des édifices sacrés. C'est là un trait digne de remarque, et qui précise l’époque où beaucoup de ces fresques furent exécutées.

L'iconographie n'est pas moins remarquable. Il y faut noter certains traits assez archaïques, et que l’on ne trouve plus dans les grandes églises du xr° siècle. C'est, par exemple, à la conque de l'abside, la représentation du Pantocrator ou de la Déisis, parfois associée à la Communion des Apôtres (Djanavar-Kilissé, à Soghanli), comme c'est le cas aussi dans les églises russes de Néré-

ditsi et de Pskof (fin xu° siècle). C’est, dans la scène de l'Anastasis, l'absence constante du Prodrome, qui, à Kief déjà, accompagne le Christ ; c’est surtout, à côté du thème nouveau de l’Anastasis, la persistance de l'épisode ancien par où était figurée la Résurrection, la rencontre des Saintes Femmes avec l'ange assis sur le tombeau vide. On observe les deux motifs juxtaposés à Toqale-Kilissé, à Karabach-Kilissé, à Tcharegle-Kilissé. C'est encore le thème de l'Eau de l'épreuve, extraordinairement fréquent, et qu’on trouve associé aux mêmes motifs qui l’accompagnent dans les ivoires du y® et du vi siècle. Et c'est surtout, dans les plus anciennes de ces fresques, l'étroite ressemblance qu’elles offrent avec l’iconographie syrienne. Ce sont là autant de traits caractéristiques qui peuvent servir à classer ces monuments.

Classement chronologique des monuments. — On peut, dans les fresques des églises de Cappadoce, reconnaitre deux groupes assez différents. L'un, le plus ancien, de tendances assez archaïques et d'inspiration purement syrienne, comprend des peintures qui datent de la fin du 1x° siècle et du commencement du x°. On y placera, entre autres, la chapelle de Tavchanli-Kilissé, près de Sinasos, qu’une inscription attribue au règne de Constantin Porphyrogénète (912-959), la décoration du narthex de l’église de Togale, et surtout le vaste cycle, très développé, qu'on trouve dans l'église de Qeledjlar (Hemsbey-Kilissé de Rott et de Grégoire).

Un autre groupe, assez différent par l'ordonnance plus liturgique des compositions, par le style, par l’iconographie plus nettement byzantine, s’échelonne depuis le milieu du x° siècle jusqu'au x. Un des monuments les plus importants qui y figurent est la grande église de Toqale-Kilissé, dont les peintures — celles du transept en particulier — sont, dit-on, les plus remarquables de toute la Cappadoce ‘. D'après une inscription qu'on y a découverte, et où se lit le nom d'un Nicéphore, probablement empereur, Rott en plaçait les fresques au commencement du 1x° siècle. Un ne saurait admettre une date aussi reculée. Si, par la façon très caractéristique dont y sont ordonnées les scènes évangéliques, il ÿ a dans ce monument des traits incontestables d’archaïsme, par ailleurs, l'allongement des proportions, la recherche de l'harmonie dans la composition, de l'élégance dans les poses et les draperies, de l'expression dans les visages, une assez large place faite au

- 1. Cf. l’article cité précédemment du P. de Jerphanion.

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pittoresque, ramènent à une époque plus récente. Et, en effet, en comparant la décoration de Toqale à celle de l’église voisine de Tchaouch-In, qu'une inscription date avec précision du règne de Nicéphore Phocas, le P. de Jerphanion a pu fixer avec certitude. à la même époque l'exécution des fresques de Toqale-Kilissé. Il

Fig. 272. — L'Anastasis. Fresque de Soghanli (Phot. de Jerphanion).

attribue toutefois à une époque un peu plus ancienne les peintures qui décorent la voûte du narthex, et que Rott, à cause de leur coloration caractéristique, où dominent le rose et le vert clair, et de leurs compositions encombrées de personnages aux proportions mesquines, Jugeait au contraire d’une époque plus récente.

La même prédominance du ton vert clair se rencontre à Soghanli, dans une partie des peintures de la Karabach-Kilissé. Une inscrip-

tion rapporte une partie de cette décoration au règne de Constantin Doucas et à l’année 1061 ; mais ce texte ne semble concerner que les peintures des registres inférieurs (saints et donateurs). Les fresques de la voûte, plus anciennes, plus fraîches de coloris aussi, sont donc évidemment antérieures à cette date. On y voit une série de compositions, Nativité, Présentation, Crucifixion, Saintes Femmes au tombeau, Anastasis, d'exécution assez grossière, mais où les figures largement drapées, les statures ramassées et pleines, les gestes nobles attestent d'assez bons modèles. Elles semblent de la fin du x° ou du commencement du xr° siècle.

C'est à cette date qu'appartient avec certitude la jolie décoration de la chapelle de Sainte-Barbe à Soghanli, qu'accompagne une inscription datée du règne de Basile IL et Constantin VIII (976-1025). Des saints décorent le bas des parois ; à la voûte, que partagent en quatre compartiments un arc doubleau et une série de médaillons occupant le sommet du berceau, on trouve les scènes habituelles de l'enfance du Christ, accompagnées de l’Anastasis (fig. 272). A l'abside, au-dessus des grands docteurs, le Pantocrator trône entre les symboles des évangélistes. A l'arceau central de la nef, dans des encadrements rectangulaires par où le peintre semble avoir voulu simuler des tableaux accrochés à la voûte, des figures non nimbées, présentant les types et le costume de l'époque, représentent les donateurs. Les figures immobiles, à l'attitude rigide, aux draperies sobrement traitées, se présentent assez heureusement ; dans les compositions, le groupement des personnages est bon, les draperies un peu tourmentées et compliquées. Malgré la médiocrité de l'exécution, on sent dans ces peintures de bons modèles et le reflet Jointain d'un grand art.

Au même groupe se rattachent les fresques des trois chapelles à croix grecque de Gueurémé, Qaranlik-Kilissé, — qu'on nomme aussi l’église de l’Ascension —, Elmale-Kilissé, Teharegle-Kilissé. Toutes trois sont du même style, et peut-être de la même main : elles datent probablement du xn° siècle. L'influence byzantine s'y marque plus fortement encore que dans les monuments précédents, aussi bien dans l'ordonnance des compositions que dans l’iconographie; l’art en est notablement supérieur à celui des fresques de Soghanli; entre toutes les peintures de Cappadoce, ces trois ensembles sont assurément parmi les plus importants. Le coloris en est plus clair, la gamme des tons plus variée. Certaines figures ne sont point sans mérite : les prophètes, Daniel en particulier, ont du naturel et de l’aisance.

Certaines compositions, heureusement groupées, sont belles ; telles la Crucifixion à Elmale-Kilissé (fig. 273), l’Ascension à Qaranlik-Kilissé (fig. 274), une des meilleures sans doute que ia Cappadoce nous ait conservées. Les draperies un peu tourmentées, mais harmonieuses et justes, les attitudes, les visages de type oriental, rappellent encore les belles œuvres du xr° siècle.

D'autres peintures datées nous font descendre jusqu’au

Fig. 273. — La Crucifixion. Fresque de Gueurémé (d’après Rott, Kleinasiatische Denkmäler).

x siècle ! (Qarche-Kilissé, datée de 1212 ; Souvech, daté de 1217) : fait important à retenir pour déterminer la chronologie de ces fresques. C'est à cette époque que j'attribuerais volontiers la série de représentations qui, à Gueurémé, décorent une chapelle voisine de celle de la Théotokos. On y voit, curieusement figurés, des épisodes de la vie de saint Jean-Baptiste ; dans ces compositions, les architectures tiennent une grande place, et le costume des soldats est tout à fait caractéristique. C’est à tort, selon moi, que Rott les classe dans le même groupe que les autres peintures de Gueurémé ?.

Caractère de ces fresques. — Évidemment ces fresques cappa-

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