Bertaux
586 LES MONUMENTS DE LA PEINTURE. FRESQUES ET ICONES LES FRESQUES RUSSES !.
Les anciennes églises de la Russie complètent utilement ces indications.
Depuis le milieu du x:° siècle, l'influence byzantine se faisait sentir en Russie de façon toute puissante ?. Non seulement à Kief, où des maîtres grecs exécutaient les mosaïques de Sainte-Sophie et de Saint-Michel aux têtes d'or (Communion des apôtres à l'abside), les fresques de Sainte-Sophie et du monastère de Saint-Cyrille (1179), mais dans toute la Russie de l’ouest, à Tchernigof (Transfiguration, 1031), à Sainte-Sophie de Novgorod, bâtie au x1° siècle (1045), mais dont la décoration, fort restaurée, ne date que de 1144, et enfin, durant tout le cours du xn°, au monastère Mirojski à Pskof (1156), dans l'église de Néréditsi près de Novgorod (1199), dans celle de Saint-Georges à la Vieille-Ladoga (1° moitié xue siècle), des peintres grecs ornèrent de vastes décorations murales les églises nouvellement construites. Les chroniques ont conservé le nom de plusieurs de ces artistes byzantins, auteurs de fresques ou peintres d'icones. Plusieurs des grands ensembles qu'ils ont exécutés nous sont, par ailleurs, parvenus à peu près intacts : l'ordonnance générale comme le style en sont purement byzantins.
Vers le milieu du xn° siècle, on rencontre à Sainte-Sophie de Novgorod, pour la décoration de la coupole, le motif classique qui, un siècle auparavant, apparaît, constitué à Saint-Luc : autour du Christ, dans une double zone circulaire, les anges et les prophètes forment comme un double rayonnement. A la même époque, le bel ensemble de fresques — le plus important par la richesse du développement, par le dessin et la composition — que conserve le monastère Mirojski à Pskof n'est pas moins significatif : lesquisse des corps, les traits des visages, les plis des draperies ont un caractère tout grec. L'église de Néréditsi n'est pas moins remarquable : par le plan, c'est une église grecque ; par l’ordonnance de la décoration murale, c’est un monument purement byzantin.
1. Voir les ouvrages cités p. 567 de Pokrovskij, d'Ebersolt, de Mouratof et de Réau. Il ÿ faut ajouter, pour Nereditsi, Souslof, Monuments de l'art ancien russe, livr. 1-3, Pétersbourg, 1908-1910 (reproductions en couleur.)
2, Cf. Munoz, L'art byzantin à l'exposition de Groliaferrata, Rome, 1906, p. 17 et suiv.
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L'église de Néréditsi. — Comme à Pskof, comme à la Vieille- Ladoga, l’Ascension décore la coupole centrale, comme elle la décorait à Sainte-Sophie de Salonique ou à Saint-Marc de Venise. Autour du Christ montant dans sa gloire, soutenu par six anges, la Vierge, escortée par deux anges, et les apôtres lèvent les yeux vers le ciel. Plus bas, dans le tambour, comme à Saint-Luc, à Daphni, à Sainte- Sophie de Novgorod, des prophètes, tenant des cartels déroulés, proclament la gloire du Sauveur. Aux pendentifs, les évangélistes sont assis, et, comme à Sainte-Sophie de Kief, les médaillons des quarante martyrs, groupés par séries de dix, occupent les grands arcs de la coupole.
A la conque de l’abside, conformément à l'usage des églises byzanünes du second âge d'or, la Vierge, colossale, debout dans l’attitude de l’orante, remplit le sanctuaire de sa majesté. Au-dessous d'elle, comme à la métropole de Serrès, comme à Kief, à Pskof, à la Vieille-Ladoga, la Communion des apôtres décore la courbe de l’hémicycle. Plus bas, en deux zones parallèles, s'alignent les grands docteurs de l'Église. Enfin, sous la fenêtre inférieure de l’abside, le Christ, jeune, est debout entre les deux médaillons de la Vierge et du Prodrome : c'est la scène bien connue de la Déisis, qui parfois, comme à Pskof, remplace la Vierge au-dessus de la Communion des apôtres ; ici au contraire, elle correspond aux deux représentations de l'Ancien des jours, occupant, entre deux archanges, la voûte de l’arc triomphal, et de l'Hétimasie, figurée audessus de la madone, comme à Nicée, à Daphni ou dans les églises de Sicile. Ainsi les symboles apocalyptiques gardent, à côté des thèmes eucharistiques, une place essentielle dans le sanctuaire. Aux absides latérales figurent la Vierge orante et le Prodrome.
Dans l’église, les peintres de Néréditsi n’ont point disposé en un ordre très régulier le cycle des grandes fêtes. Pourtant, les scènes évangéliques qu'ils ont retenues sont à peu près celles que représentait de préférence l'art byzantin du xr° siècle, augmentées, comme dans cerlaines églises de Cappadoce ou du Latmos, de quelques épisodes de la vie de la Vierge (Nativité, Présentation au temple) formant introduction à celle du Christ. Pareiliement, les scènes empruntées à l'Ancien Testament tiennent peu de place dans la décoration : on ne rencontre que le Sacrifice d'Abraham et les anges reçus à la table du patriarche.
Les images des saints sont dispersées sur les piliers, les parois, les arcades, selon les nécessités de la décoration. Elles occupent,
comme à Saint-Luc, plus de place que les compositions, dont elles rompent parfois, en y intercalant de longues frises d’apôtres ou de prophètes, le développement régulier.
Enfin, comme à Torcello, sur le mur occidental, se développe la vaste composition du Jugement dernier, avec tous les éléments traditionnels — Déisis, apôtres assis aux côtés du souverain Juge, anges rangés derrière le divin maître, Hétimasie, résurrection des morts à l'appel de la trompette de l'archange, fleuve de feu entraînant les damnés dans l'Hadès, chœurs des élus — dont l’imagination byzantine a enrichi l'immense et terrible scène. La seule différence, c'est qu'à Néréditsi, elle se présente sur deux zones parallèles seulement, au lieu de quatre, comme à Torcello. On la retrouve, au reste, à la même place à Pskof et à la Vieille-Ladoga.
Enfin, sur le côté sud de l'édifice, on trouve l’image du fondateur, le prince Laroslav Vladimirovitch, tenant dans sa main le modèle de l'église qu’il offre au Christ. Cette figure, d’un accent très réaliste, est traitée avec un visible souci de la vérité individuelle,
Ainsi, dans les vieilles églises russes, les peintres du xr° et du xu® siècle ont suivi les règles tracées par les mosaïstes du xi°, et l'on sent, à regarder leurs œuvres, qu'ils ont plus travaillé sur des types traditionnels que sur des modèles copiés d’après la réalité. C'est le trait commun de toutes ces peintures murales provinciales et lointaines, qu’elles répètent, sans aucune prétention à l'originalité, les admirables créations des maîtres de la capitale. A peine surprend-on parfois, à Néréditsi et à Pskof comme en Cappadoce et en Italie, quelque visage modelé d'une main plus ferme, au type plus accusé, à l'expression plus réaliste, et dans les fresques russes de la fin du xn° siècle, à Néréditsi et surtout à la Nouvelle-Ladoga, un peu plus de souplesse, de mouvement, de pittoresque, indices d'une évolution que l'invasion mongole arrêta.
Il est assez malaisé, dans l’état actuel de nos connaissances, de traiter, pour la période qui nous occupe, des icones peintes sur
1. Pour l'Athos : Brockhaus, Die Kunst in den Athos-Klôstern, Leipzig, 1891 ; Kondakof, Monuments de l'art chrétien à l'Afhos (russe), Pétersbourg, 1902 ; pour Ochrida : Kondakof, Macédoine, Pétersbourg, 1909 ; pour la Rus-
bois à la détrempe. Nous savons par les inventaires du xr° et du xu° siècle que les ouvrages de cette sorte se rencontraient en très grand nombre dans les églises et les monastères, et qu'ils étaient souvent somptueusement ornés de revêtements métalliques et entourés de cadres enrichis d’émaux et de pierreries !. Malheureusement il en subsiste un fort petit nombre qu'on puisse avec certitude attribuer à cette époque, et une prudence toute particulière doit être apportée dans celte étude. Outre que beaucoup de ces icones, et celles-là surtout que recommande une prétendue antiquilé, sont d'accès assez malaisé, nombre de tableaux, à l'aspect archaïque et aux tons enfumés, sont beaucoup moins anciens qu’ils ne paraissent. « En fait de peintures byzantines, dit très justement Bayet, il est sage de n’accepter d'autres dates que celles qui s'appuient sur des données certaines, indépendantes du style et de l'iconographie ?. »
Parmi les icones de la période qui nous occupe, une des plus anciennes paraît être l’image de saint Pantéléimon, que possède le musée ecclésiastique de Kief (fig. 277), Kondakof la date du 1x° ou x° siècle, et le caractère antique du visage, les grands yeux, la finesse des mains conviennent assez bien en effet à cette époque *. Les couvents de l’'Athos conservent, d'autre part, un grand nombre d’icones vénérées, figures du Christ et de la Vierge, dont il est assez difficile de déterminer, sous les ornements de métal qui les couvrent, le caractère et la date. Kondakof en attribue une seule à une période vraiment ancienne : c'est la Panagia Portaïtissa, assez peu distincte d’ailleurs, que conserve le monastère d'[viron, et que
sie : Kondakof, Athos ; Likhatchef, Matériaux pour l'histoire de l'iconographie russe, Pétersbourg, 1907 ; pour la Géorgie, Kondakof, Revue des monuments anciens des églises et monastères de Géorgie (russe), Pétersbourg, 1890 ; Histoire et monuments des émaux byzantins, Francfort, 1892 ; pour l'Italie : Rohault de Fleury, La Sainte Vierge, Paris, 1878, et les ouvrages de Salazaro et de Bertaux ; pour l'Égypte : Strzygowski, Die Gemäldesammlung des griechischen Palriarchats in Kairo (BZ., IV, 1895). Cf. Kondakof, Iconographie de Jésus-Christ (russe), Pétersbourg, 1905 ; L'iconographie de la Vierge, Pétersbourg, 1910 ; Iconographie de la Vierge, 2 vol., Pétersbourg, 1914-1916.
1. Voir en particulier l'inventaire du monastère de Rodosto fondé en 1077 par Michel Attaliate (Sathas, Bibliotheca graeca medii aevi, I, 1872), celui du monastère de Stroumnitza, datant environ de 1080 (publié par Omont, dans les Mélanges Weil, Paris, 1898) el celui du couvent de Patmos daté de 1201 (Diehl, Études byzantines).