Ibid
Fig. 298. — Saints. La femme de Job. Miniature du Grégoire de Nazianze de la Bibl. Nationale (d’après Omont, Fac-similés des miniatures).
lies, conservé à l'Ambrosienne (n° 49-50), et qui date du 1x° siècle également, montre, en face du Parisinus, un type tout différent. L'illustration en est beaucoup plus simple que celle du manuscrit de la Nationale, et fort caractéristique. Les épisodes
Fig. 299. — Miniature du Grégoire de Nazianze de la Bibl, Nationale (d'après Omont, Fac-similés des miniatures).
évangéliques y sont peu nombreux : ce qu’on y voit, ce sont des saints, des prophètes, des épisodes de l'Ancien Testament; ce sont surtout des scènes poétiques et mythologiques, traduisant avec un soin attentif les allusions classiques, les métaphores, les allégories qui se rencontrent dans le texte de Grégoire. Il semble que, tandis Manuel d'Art byzantin. T. II. 0
que l'illustrateur de Paris a retenu plus volontiers la leçon dogmatique, celui de Milan, au contraire, se soit attaché davantage à l'image profane.
Or, le choix qu'à fait ce dernier ne constitue aucunement un cas exceptionnel. Dans toute une série de manuscrits de Grégoire de Nazianze datant du xi° et du xu° siècle, les mêmes allusions profanes
Fig. 300. — Pélops et Oenomaos. Miniature du manuscrit de Grégoire de Nazianze (Jérusalem).
du texte sont rendues avec une singulière ampleur. Dans un sermon prononcé au cours des fêtes de Pâques, le jour du « Nouveau dimanche », Grégoire avait décrit avec une fraîcheur poétique les occupations et les joies du printemps. « La prairie embaume... on coupe l'herbe, et les brebis bondissent dans les champs verdoyants. Le vaisseau est entraîné loin du port au chant cadencé du chef des rameurs, ses voiles déployées comme des ailes; le dauphin bondit autour en soufflant... Le laboureur enfonce la charrue, les yeux levés, invoquant l’auteur des moissons... Le berger et le bouvier ajustent les syrinx... Le jardinier soigne les plantes, l’oiseleur
construit sa cabane... ; le pêcheur inspecte les profondeurs. » Le
miniaturiste s’est appliqué à traduire toutes ces images avec une scrupuleuse fidélité. Le manuscrit 533 de la Bibliothèque Nationale (xr° siècle). le Coislin 239 du même dépôt (fin x1° siècle) et surtout le manuscrit de Jérusalem n° 14 montrent, à ce passage du texte, une série de scènes champêtres, idylliques et charmantes! : c'est un
1. Bordier, Description des peintures des manuscrits grecs; Papadopoulos- Kerameus, ‘Ieposohvurttxn Bt6l1o0xn, Pétersbourg, 1891-1898.
pêcheur, un pâtre jouant de la flûte, un laboureur conduisant sa charrue, un berger tondant ses brebis, un autre interrompant sa tâche pour tailler une flûte dans un roseau ; c'est le vigneron travaillant dans sa vigne, l’oiseleur couché sous sa tente, derrière ses pièges, surveillant le vol des oiseaux, le gardien des abeilles découvrant ses ruches, elc., autant d'épisodes familiers et pittoresques dont le style rappelle les images du manuscrit d'Oppien (cf. fig. 283).
Ailleurs, dans un autre sermon, prononcé le jour de l'Épiphanie,
Fig. 301. — Artémis et Actéon. Miniature du manuscrit de Grégoire de Nazianze (Jérusalem).
Grégoire avait, dans un long passage, stigmatisé les scandales de la mythologie païenne. Parlant du baptême du Christ, il ajoutait : « C’est là une fête véritable et pure, bien différente des cérémonies et des mystères des païens. Ce n'est pas la naissance et l’enlèvement de Jupiter enfant, ni les chants et les cris des Curêtes, ni leurs danses, armes en mains, pour étouffer les vagissements du dieu et tromper un père cruel. Ce ne sont pas non plus les vivisections pratiquées par les Phrygiens, ni leurs flûtes, ni les Corybantes, ni tous les actes accomplis autour de la déesse Rhéa par des initiés ivres de fureur. Il n'y a point de jeune fille enlevée parmi nous, et point de Cérès courant à sa recherche : point de mystères de Bacchus, et nulle part de cuisse produisant un enfantement, point de mystères lubriques d’Aphrodite, à la naissance et au culte impurs. Où trouverez-vous chez nous cette atroce et inhumaine hospitalité d'un Tantale, rassasiant les dieux assis à sa table avec les membres déchirés de son fils Pélops? Où sont les horribles et téné-
breux spectres d'Hécate, l’art des sacrifices pratiqué par les mages et la science de l'avenir fondée sur la dissection des victimes? Nous n'avons pas non plus de mystères d'Orphée... nous ne connaissons pas les infortunes d'Isis, ni les boucs vénérés de Mendé en Égypte, ni l'étable d’Apis, c'est-à-dire d'un bœuf, débordante de luxe par la sottise des habitants de Memphis‘. »
Ici encore chaque allusion du texte a donné naissance à une miniature. Le manuscrit de Jérusalem et le Coislin 239 représentent, dans toute une série de scènes, la légende de Pélops et d'Oenomaos
Fig. 302. — Achille et Chiron. Miniature du manuscrit de Grégoire de Nazianze (Jérusalem).
(fig. 300), celle d'Artémis et d’Actéon (fig. 301), celle de Chiron et d'Achille (fig. 302), l'histoire de Gygès et l’histoire de Midas, Bellérophon et la Chimère, Alphée et Aréthuse, Kronos et Rhéa, Zeus et Sémèlè, les corybantes agitant leurs cymbales autour du berceau de Zeus et la naissance d’Athèna, le bouc de Mendé et le chêne de Dodone, et les Égyptiens adorant des idoles dressées sur des colonnes (fig. 303), etc. On saisit même parfois sur le vif, dans certaines de ces compositions, la façon dont, sous l'influence byzantine, se transformaient les thèmes antiques. Dans le Grégoire de Nazianze de Saint- Pantéléimon à l'Athos,:Zeus apparaît costumé en basileus (fig. 304), et les déesses, debout sur leurs colonnes, sont vêtues comme des patriciennes (fig. 305).
Il est évident qu'une telle illustration, toute pleine de thèmes profanes, suppose un prototype assez différent du modèle dont s’inspira l'édition de Basile I; en face de la rédaction théologique, il y a dans cette série de miniatures des traces certaines d’une autre
1. J'ai emprunté pour ce passage la traduction de Bordier, loc. cit., p. 211-
rédaction, érudite et littéraire. Il n'est point impossible d’en retrouver l'origine. Au vi® siècle, des commentateurs savants, comme Nonnos, avaient abondamment expliqué les passages cités plus haut de Grégoire de Nazianze : de leurs explications, que reproduit le manuscrit de Jérusalem, naquirent les miniatures qui illustrent le texte. À l'édition théologique, dont s'inspira l'artiste de Basile I, s’opposa une édition classique, dont les manuscrits que nous venons d'étudier nous ont gardé quelques éléments.
Fig. 303. — Les Égyptiens adorant les idoles. Miniature du manuscrit de Grégoire de Nazianze (Jérusalem).
Ainsi les mêmes tendances contraires que nous avons constatées dans l'illustration du Psautier se retrouvent dans l'illustration de Grégoire de Nazianze. Mais, ce qui est remarquable, c'est qu’ailleurs encore celte peinture profane tient une grande place. Dans le sermon attribué à Jean Damascène que renferme un manuscrit de Jérusalem, les mêmes scènes rustiques ou mythologiques se mêlent curieusement aux épisodes de la Nativité. Et c'est là aussi bien un trait caractéristique de l’époque. Sur toute une série de coffrets d'ivoire se rencontrent les mêmes motifs mythologiques et profanes que l’on observe dans les manuscrits d'Oppien ou de Grégoire de Nazianze !. Dans cet art chrétien du second âge d'or, tout imprégné d'esprit antique, passe Loujours un grand souffle classique et païen.
1. Cf. Graeven, Ein Reliquienkästchen aus Pirano (JKS., XX), Vienne,
- Les portraits. — Mais ce n'est pas tout. Au goût des modèles
antiques les peintres de l’époque macédonienne joignaient —on l’a vu QE 7 . nm Ü Q ‘
déjà en étudiant les mosaïques — le sens de l'observation, l’amour du
Fig. 304 et 305. — Divinités païennes. Miniature du Grégoire de Nazianze de Saint-Pantéléimon (Coll. Hautes-Etudes, B. 73).
détailréalisteet vivant. Les portraits abondent dans les miniatures de l'époque, souvent traités avec vigueur et avec un remarquable accent de vérité. On en trouve de fort beaux dans le manuscrit d’extraits de saint Jean Chrysostome que possède la Bibliothèque Nationale (Coislin 79) et qui fut exécuté, à la fin du xr° siècle, pour l’empereur Nicéphore Botaniate !. Le souverain y est quatre fois représenté, tantôt avec l'impératrice, tantôt parmi les grands dignitaires de la