‹ Manuel d'art musulmanChapitre 13 sur 193 · Civilisation des Arabes, p · texte numérisé non relu

Civilisation des Arabes, p

Un doit ajouter au fonds commun : d'inspiration des premières œuvres d'art musulmanes : l’art de l'Arabie Heureuse, de l'Yémen, de Sanaa, que nous ignorons encore, mais qui existait ainsi que le témoignent les historiens et les voyageurs et même certaines antiquités de l’Yémen. Dans cette partie de l'Arabie habitée par des populations sédentaires, cet art, comme celui des Arabes pasteurs, n’a pas dû se borner aux arts décoratifs mobiles, l'orfèvrerie, les tentures et les tapis, mais a dû aussi laisser des monuments d'architecture ou des ruines que nous ne connaissons pas encore. Le premier effet de la conquête islamique fut de provoquer une sorte de fusion de l’art oriental avec l'art de l'Occident. L’Orient fut la première proie des vainqueurs. C’est de la Perse, de la Syrie, dé l'Égypte, que les conquérants tirèrent leurs premières troupes d'invasion. Par suite, les nombreux artisans qui les accompagnaient, forgerons, brodeurs, armuriers, charpentiers, sellers, dinandiers, etc., nécessaires à leur existence, emportèrent avec eux dans les pays conquis toutes les traditions de leurs pays d’origine. Les armées d’invasion étaient de véritables tribus en marche qui emmenaient avec elles leur smala, c'est-à-dire le petit nombre d'artisans nécessaires à leur existence. Les femmes accompagnaient leur mari, soldat, et pour elles, des marchands, des bijoutiers suivaient les armées. Elles-mêmes tissaient des étoffes d’habillement, les bandes étroites et longues dont étaient faits les tentes et les tapis qui couvrent le sol ou forment des paravents. C'était dans une vie nomade la familia urbana et la familia rustica de l'antiquité romaine, « où se trouvaient réunis tous les artisans, gens de métier ou ouvriers nécessaires aux besoins de la maison et du dehors ». |

Enfin les nombreux aventuriers désireux de chercher fortune dans les riches contrées envahies, comptèrent des artisans qui, bientôt las de leur nouveau métier de soldat, se fixèrent dans les pays conquis et y apportèrent leurs procédés et leurs motifs artistiques. : :

Aussi partout où se fixèrent les conquérants, l'importation des arts de l'Asie se fit immédiatement. Leur influence s’affirma d’autant plus vite, qu'avant l'invention de l'imprimerie, les motifs des arts décoratifs ne se renouvelaient guère que par les emprunts faits à des objets mobiliers ou à des étoffes importées. Ainsi les plus anciens monuments du Mogreb, la grande mosquée de Cordoue, et la mosquée de Sidi Okba à Kairouan se ressentent. dans leur ornementa-

tion sculptée ou peinte (plafonds), d'influences orientales, qui ne peuventavoir été importées que de cette façon, soit par des artistes orientaux,soit par l’imitation des étoffes, broderies ou tapis d’origine orientale par des artistes indigènes.

Ainsi les Arabes dès les premiers temps de lhégire, par leurs invasions eh tous sens, par le bouleversement des peuples, provoquèrent un premier mélange des traditions orientales et occidentales. C’est grâce à eux que les germes d'arts lointains trouvèrent des terrains favorables et formèrent la magnilique floraison artistique de l'Espagne et du Mogreb.

Dans ce vaste monde islamique auquel 1ls imposèrent leurs habitudes nomades par le pèlerinage de la Mecque, dans ce chaos continuellement agité par les poussées orientales, 1l se produisit un conüinuel travail d'unification, de transmission et de mélange, dont les arts sans cesse renouvelés profitèrent, Jusqu'au Jour où l'Islam, arrêté dans son développement, entamé par les conquêtes de ses anciens ennemis, se résigna à la volonté d'Allah et devint stationnalre.

Le pèlerinage annuel de la Mecque, obligatoire pour out bon musulman, mettait en contact, aux époques de paix, des gens de tout pays. Par une affinité naturelle, les gens de même métier se réunissaient de préférence entre eux et réagissaient les uns sur les autres. Le voyage de la Mecque était long et onéreux pour les artisans des pays extrêmes et les plus pauvres devaient s'arrêter et travailler le long du chemin afin de se procurer les ressources nécessaires. Pendant les séjours plus ou moins longs qu'ils faisaient dans les villes, les plus intelligents d’entre eux pouvaient apprendre les procédés de construction, les tours de main. Ils voyaient des modèles nouveaux, cherchaient à les imiter lorsqu'ils revenaient chez eux. Ainsi faisaient jadis chez nous les Compagnons du Tour de France. Combien le tour du monde islamique devait être plus fructueux et plus varié! Ainsi s'expliquent les influences égyptiennes qu'on remarque dans certains monuments tunisiens, par exemple: la forme des arcatures du minaret de la Grande Mosquée de Sfax et les très anciennes parties des portes de la mosquée de Sidi Okba à Kairouan, ete. — D'autres fois, des ouvriers de valeur furent assez appréciés dans les villes où 1ls passaient pour qu’on leur demandât des ouvrages durables. Ainsi des architectes mogrebins ont pu contribuer à la construction du minaret de la mosquée d'Ibn-Touloun au Caire, la forme des arcs outrepassés des baies le

montre nettement. De même pour les « Noukch-Hadidas » ou plâtres découpés du minaret de la mosquée funéraire de Xalaoun,. pour le mihrab extérieur de la mosquée d’Amrou el une fenêtre aveuglée de la mosquée El Moyed dela même ville (fig. 1), etc.

Fig. 1. — Fenètre aveuglée avec des noukch-hadidas à la mosquée El Moved au Caire. — Comparer ces ornements avec ceux des monuments arabes

d'Espagne, antérieurs au &rv* siècle, notamment à Santa-Maria la Blanca à Tolède et à la tribune de la grande mosquée de Cordoue (Capilla de Trastamara).

Le monde musulman riche et puissant fit revivre dans toute la Méditerranée, sur les routes des caravanes, dans la Mer Rouge, le Golfe Persique, un commerce considérable. Dans'les longues

périodes de paix, sous les grands califes, le luxe et la richesse des particuliers amena une facilité d'échanges, de voyages dont les Mille et une Nuits donnent une idée fort exacte. Partout d'immenses bazars dans les grandes villes, les caravansérails, les khans sur les routes, même au milieu des déserts, s'organisent. La marine musulmane est la concurrente des marines byzantine et italienne. Rien ne put être plus profitable au renouvellement et à la propasation des formes artistiques.

Les livres, fort rares, ne concernaient que les sept arts Hibéraux et Ja religion. Jamais ils n'étaient techniques !. L'orgamisation des méliers en corporations empêchait, par le secret exigé de leurs membres, la transmission des modes artistiques par les traités élémentaires rédigés pour les artisans. Les apprentis, même les compagnons, n'étaient initiés que progressivement aux habiletés de leur

métier ?.

Les seuls livres où l'on pourrait trouver trace des dessins d’ornement sont les traités de géométrie arabe où le problème des polywones éloilés se raccordant les uns aux autres fut certainement traité; peut-être aussi dans certaines miniatures persanes ou hindoues retrouverait-on par l'analyse certains tracés d'architecture.

I y avait donc surtout un enseignement traditionnel de maitre à élève dans lequel la mémoire jouait un grand rôle. C’est donc là l'explication de certains procédés mnémotechniques de tracés architecturaux. |

Ibn Khaldoun, dans ses Prolégomènes, semble y faire d'ailleurs allusion quand il dit au sujet des décorations peintes ou sculptées : « qu’elles se font dans.des proportions et d'après des patrons que les gens de l’art ont adoptés? ».

4: Il en était de même chez nous, au moyen âge, et c'est par une fortune exceptionnelle que nous pouvons savoir par les pages d'album de Villard de Honnecourt, de quelle façon nos architectes du xr1° siècle comprenaïent certaines parties de leur art.

2, Un exemple contemporain montre combien cette organisation des secrets du métier existe encore chez les musulmans comme autrefois en nos pays. En 1887, un sculpteur sur plâtre, de Tunis, me fit voir près de deux cents dessins différents soigneusement exécutés au trait et provenant de son père, de son grand-père ou qu'il avait tracés lui-même. Je lui demandai la permission d'en photographier quelques-uns. Il s'y refusa, alléguant le secret professionnel... Il ajouta qu'il ne me les aurait même pas montrés s’il n'avait su que j'étais un peu du métier. J'ai appris, @epuis, qu'il refusa, par la suite, cette faveur à d’autres personnes parce qu'il ne les reconnut pas pour des confrères.

-3. Notices el extraits des manuscrits de la Bibliothèque Impériale. Paris, 1865, t. XX, p. 369, 376.

Le maitre enseignait à l'élève un certain nombre de dessins que celui-ci apprenait à tracer soit sur une tablette de bois frottée de blanc comme les écoliers musulmans de nos Jours, soit à la pointe comme le font encore les menuisiers arabes.

Ces dessins étaient appris par cœur; c'est un fait diontab car on dessine encore journellement de cette façon, se « de pratique ». L'instruction des artisans était donc aimsi limitée à un nombre restreint de dessins. Ceux qui en retenaient le plus grand nombre étaient par conséquent les plus habiles. La variété dans l'inspiration ne dépend que du grand nombre de modèles dont on dispose et nous savons que l'architecture à toutes les époques a toujours présenté des types consacrés, identiques aussi bien dans la décoration ornementale que dans la destin sculptée, que leur abondance a été le propre des belles époques, et qu'aux périodes de décadence, c’est leur rareté qui a prédominé. <

La mnémotechnie ne s’appliquait pas seulement aux motifs décoratifs, mais au tracé des masses ornementales par nappes ou rinceaux, et même aux schémas architecturaux des coupes, des plans et des façades (ce sont les « (éometricae rationes » dont parle Vitruve)}?. Ces tracés étaient indispensables à une époque .où les traités d’architecture manquaient, car seuls ils permettaient à des artisans de produire, en suivant la règle, des œuvres acceptables sinon géniales.

Ces méthodes, sans être absolues, donnaient le premier canevas sur lequel pouvaient ensuite s'exercer l'ingéniosité du maitre e l'inspiration de l'artiste. |

Cet enseignement purement local ne permet pas de comprendre comment certaines variations se sont produites dans les styles musulmans par la brusque apparition de thèmes décoratifs empruntés à des arts étrangers. Ces variations sont survenues certainement par suite du besoin de changement qui est le caractère principal de la mode. Elles se sont d’ailleurs rarement manifestées par une créa-

1. Les ornemanistes et les architectes arabes de Tunis tracent sur un papier épais leurs dessins au trait à la pointe sèche, déterminant ainsi un léger sillon sur le papier. Ensuite, ils choisissent parmi ces lignes celles qu'ils veulent conserver et les accusent d’un trait d'encre noire.

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