‹ Manuel d'art musulmanChapitre 167 sur 193 · D'après Youssouf-bey · texte numérisé non relu

D'après Youssouf-bey

Fig. 373. — Porte latérale droite de la mosquée du sultan Bayézid à Constantinople.

puisque celle de Mahomet II le Conquérant qui avait été bâtie sur l'emplacement de l’église des Saints-Apôtres par l'architecte grec Christodoulos en 1469, a été détruite en partie par un tremblement de terre en 1763 et que sa reconstruction, par l’ordre du sultan Moustapha III, lui a enlevé presque complètement son aspect primitif.

Elle présente (fig. 371) un aspect général d'unehomogénéité parfaite, et nous donne avec une netteté remarquable l'ensemble de la mosquée ottomane telle qu elle sera désormais composée, avec des variantes plus ou moins développées, mais toujours suivant un programme analogue.

C'est d’abord la cour ou haram (fig. 372), entourée de portiques, un peu comme un cloître, et dans laquelle on pénètre par une porte principale, tracée dans l'axe principal de la composition, et par deux portes latérales situées en face de l’avant-dernière travée des portiques de la cour !. Cette disposition est pour ainsi dire rituelle dans les mosquées turques. Ces portes latérales (fig. 373) sont fort belles et d'une composition très simple. C'est en. somme la porte seldjoucide, dans laquelle l’ogive n'existe plus ; cette courbe est remplacée ici par la silhouette rectiligne et en dents de scie des stalactites extrêmes de la voussure qui forme le porche précédant la porte proprement dite; de chaque côté de ce porche, des niches peu profondes sont pratiquées. Le chambranle fortement mouluré qui cireonserit le porche est couronné par une frise de fleurons très amples et d’un beau caractère, reposant sur une grosse torsade qui en constitue pour ainsi dire la corniche. L'architecte Khaïr ed-din a donc encore simplifié 1c1 le porche seldjoucide, dont Ilias-Ali avait à Yéchil-Djami si heureusement su éliminer les éléments superflus. Une belle inscription en lettres d'or, inscrite dans une cartouche rectangulaire dont le fond est peint en vert, couronne harmonieusement la porte aux voussoirs de marbre découpé, alternativement bruns et blancs ; les façades sont percées de deux rangées de fenêtres, ouvertes au rez-de-chaussée et aveuglées au premier étage?. Les dômes qui recouvrent les coupoles des travées du portique de la cour se silhouettent au-dessus de la

1. C'est l'atrium des églises byzantines avec la fontaine ou of«kn qui en occupait le milieu.

2. Ces dernières en effetne correspondent pas à un étage réel de la cour et ne remplissent ici que la fonction de niches décoratives.

PA

corniche très simple qui couronne les façades et enlèvent à cette ligne la monotonie qui résulterait de son uniformité même.

Cette cour, entourée d’une galerie de cinq arcades par face (fig. 372), est occupée dans sa partie centrale par une fontaine d’ablutions abritée par un dôme recouvert de plomb.

Avec une franchise que seuls peuvent se permettre les architectesde génie, Khaïr ed-din a osé pratiquer dans la face du portique qui s’adosse à la mosquée une porte centrale plus large que les autres arcades, quoique cependant reposant sur des colonnes égales,

Fig. 374. — Vue générale de la mosquée Suleïmanié à Constantinople.

etla manière hardie avec laquelle 1l a décroché la corniche à stalactites qui surmonte les arcades, pour accuser et couronner cette porte principale, est un modèle d'’arrangement ingénieux. Ces arcades ont leurs voussoirs en marbre alternativement blanc et brun rouge, cette tonalité rouge se retrouve dans certaines parties des minarets et dans les tympans intérieurs des fenêtres de la cour occupés par des arabesques en marbre noiret rouge incrusstées dans le marbre blanc. La même préoccupation de polychromie se retrouve dans le portique lui-même qui compte deux

colonnes de porphyre rouge par face. Les chapiteaux sont tous en marbre blanc, et les astragales, d’un profil assez compliqué, en bronze. Les bases des colonnes se composent de deux parties, l’une d’un profil analogue à celui de la base attique est en bronze et supporte directement la colonne ; la seconde, d’un empattement plus large, est en marbre blanc, à profil très simple reposant sur une plinthe octogonale.

La mosquée elle-même s'ouvre sur cette galerie par une grande porte et deux fenêtres. De chaque côté de la mosquée proprement dite (fig. 371), s'étendent symétriquement des bâtiments réguliers

Fig. 375. — Plan de la mosquée Suleïmanié, à Constantinople.

où se trouvent une bibliothèque et un certain nombre de logements. La mosquée proprement dite est construite sur le plan de Sainte-Sophie ; plan simplifié, mais admirablment compris dans sa simplification. Il est d’ailleurs très facile de sen rendre compte rien que par l'examen de la vue d'ensemble (fig. 371). La coupole centrale est précédée d’une demi-coupole de même diamètre ; elle possède aussi une demi-coupole symétrique à celle-

ci du côté de la face postérieure, c'est cette seconde demicoupole qui surmonte le mihrab et le minbar !. Mais l’architecte de la mosquée du sultan Bayézid a supprimé les galeries du premier étage qui existent à Sainte-Sophie, 1l n'a gardé que les bas côtés du rez-de-chaussée réduits à deux travées d’arcades portant deux coupoles, ce qui, avec les travées d'angle, donne sur chaque façade latérale de la mosquée quatre coupoles qui se silhouettent franchement au-dessus des toits.

Comme on le voit, cette disposition de plan se rapproche plutôt (à cause des portiques latéraux) des églises byzantines d'Asie Mineure ? et de Sainte-Sophie de Salonique. |

Malheureusement l'aspect intérieur de cette belle mosquée a été complètement gâté par une décoration de mauvais goût, exécutée par des barbouilleurs italiens dans ce style rococo turc si désa- Préables |

Mosquée Suleïmanié ou de Soliman le Magnifique. — C'est sur un plan dérivé du même principe que Sinan éleva la mosquée de Soliman le Magnifique * (fig. 574, 375, 376, 377, 378). La vue générale de cette mosquée (fig. 374) montre avec quelle

1. Le mihrab est une haute niche à stalactites, assez simple, couronnée par un rang de fleurons découpés. Le minbar est très grand, tout en marbre, comme la plupart de ceux des grandes mosquées de Stamboul.

2. Kasr-ibn- Wardân, Koimesis de Nicée et Église double d'Éphése, etc. (Cf. Strzygowski, Xleinasien ein Neuland).

3. Bâtie de 957 H.-1550 J.-C. à 964 H.-1556 J.-C. par le célèbre architecte Sinan, albanais d’origine, et d’après Montani Effendi, op. cit. (p. 34), appartenant à l'état-major des Janissaires. Il mourut à l’âge de 110 ans aprèsavoir, d’après une nomenclature écrite par lui-même (même ouvrage, p. 481) construit ou dirigé la construction de soixante-treize mosquées, quarante-neuf oratoires, cinquante-deux medressés et écoles, dix-sept imarets, trois hôpitaux, sept aqueducs, sept ponts, vingt-sept palais, dix-huit caravansérails, cinq greniers d’abondance, trente et un bains et dix-huit turbés. C’est à son autorité et à son talent que l'architecture ottomane dut, à cette époque, cette grandeur de conception, cette beauté d'exécution qui font de ses œuvres les véritables types de l'art ture, mais il faut bien avouer aussi que, par le fait même de cette autorité indiscutée de Sinan sur les œuvres monumentales du règne de Soliman, on sent, malgré le talent de ce grand maître, une sorte d'uniformité monotone. L'influence de Sinan ne fut pas limitée aux frontières de l'empire, car, d'après le même auteur, plusieurs élèves de Sinan, sur l'invitation de l'empereur Baber, construisirent dans l'Inde les forteresses de Delhi, d'Agra, de Lahore et de Cachemire, et l’un deux, maître Youssouf, éleva de grands palais et des mausolées pour les empereurs Mogols. L'école de Sinan produisit, jusqu'au règne du sultan Mourad IV, des monuments remarquables et la mosquée du sultan Ahmed [° (où furent employés pour la dernière fois les carreaux émaillés de Nicée\, les deux mosquées Validé, de Stamboulet de Scutari appartiennent encore à l'influence de l’enseignement de cet artiste remarquable.

m À , 210 ‘ÉCOLE OTTOMANE

habileté l'architecte a su en étager les coupoles pour donner à cet ensemble une silhouette majestueuse à laquelle viennent s’opposer avec un contraste si harmonieux les flèches élancées des quatre minarets. Ceux qui sontsitués à l'entrée de la cour de la mosquée (v. plan, fig. 374) Sont moins élevés que ceux qui touchent la mosquée proprement dite, ce qui produit un effet de perspective qui agrandit encore les dimensions d'ensemble du monument. ;

Cette belle mosquée, comme je l'ai dit plus haut, occupe le centre de tout un ensemble de monuments et de bâtiments divers du milleu desquels elle surgit avec une indicible majesté. Son plan (fig. 375) est, avec une bien plus grande ampleur, inspiré de celui de la mosquée du sultan Bayézid, et dérive comme lui de celui de Sainte-Sophie. Mais si l'architecte de la Suleïmanié a conservé le même parti, en supprimant les tribunes élevées, que ceux de Sainte-Sophie avaient ouvertes sur la nef ou plutôt sur la partie de l’église abritée par la coupole centrale, 1l n'a pas renoncé radicalement à ce moyen d'augmenter la surface de l'édifice et il a relégué ces tribunes dans une sorte de bas côté compris à droite et à gauche de la grande nef entre les principaux contreforts. De cette façon il a réussi, non seulement à ne pas encombrer la mosquée, mais encore à déterminer ainsi (v. fig. 377) une ligne horizontale basse, qui, par contraste, donne l'échelle véritable aux grandes arcades et met en valeur leur grandeur réelle. A ces tribunes intérieures correspondent des galeries extérieures (fig. 376) composées d’une série de seize arcades ogivales, abritées par un toit presque plat d’une saillie énorme qui donne à toute cette partie de la façade latérale une unité remarquable.

Pour donner aux arcades du portique inférieur une proportion plus robuste qu'aux arcades supérieures, Sinan a disposé au rez-dechaussée un portique d’arcades inégales, mais disposées avec symétrie. Cet artifice ingénieux produit un effet excellent, et l'architecte de Yéni-Djami, Khodja-Kassim, l'a imité avec succès, non seulement dans les façades latérales (fig. 388) mais encore dans la décoration intérieure de la mosquée même fig. 389).

Ilest facile de voir par les vues intérieures (fig. 377 et 378) à quelle hauteur de style Sinan s’est élevé dans la conception de ce beau monument où l'architecture atteint véritablement par ses seuls moyens une expression de grandeur et de majesté remarquable ; en effet, si l’on en excepte les merveilleux vitraux en plâtre

MONUMENTS DE CONSTANTINOPLE oil

ajouré, œuvres de Serkoch Ibrahim, et dont quelques-uns sont bien visibles dans les fenêtres du mur du fond de la mosquée (fig. 378), let quelques belles inscriptions ou dorées sur marbre ou peintes sur faïence, et le lambris de faïence du mur du mihrab qui couvre ce

mur jusqu'à la naissance de la voûte, c'est aux colonnes de por-

Fig. 376. — Entrée latérale de la Suleïmanié à Constantinople.

phyre, aux voussoirs de marbre noirs etblancs, aux stalactites, aux proportions des baies, des arcades et des supports, à la cadence des lignes des arcs et des coupoles que l'architecte a emprunté ses moyens d'expression. Les deux colonnes de porphyre rouge antique et les deux colonnes de syénite rose qui soutiennent les arcs latéraux, sous les grands pignons de droite et de gauche, proviennent, dit-on, du palais impérial et de l’'Augustéon de Justinien; une grande partie des autres colonnes de la mosquée et de ses matériaux proviennent de l’église Sainte-Euphémie de Chalcédoine. | Le mur auquel s'adosse le mihrab est, comme Je l'ai dit, orné de

faïences du bas jusqu'au faîte, et de merveilleux vitraux ! ajourés donnent à toute cette partie de la mosquée un rayonnement lumineux et coloré sur lequel tranche la simplicité du mihrab. Le minbar, tout en marbre avec ses rampes ajourées et sa flèche aiguë, complètent la décoration de ce sanctuaire (fig. 378).

La cour intérieure de la mosquée frappe l'ésprit par sa simplicité

Fig. 377. — [Intérieur de la mosquée Suleïmanié à Constantinople vue vers l'entrée.

un peu sévère, seules les bagues de bronze aux bases et aux astragales, des voussoirs alternativement noirs et blancs, et de beaux chapiteaux à stalactites cristalliformes, enlèvent à cette simplicité ce qu’elle peut avoir de trop absolu. Mais la porte d'entrée qui » ; . L ‘ s'ouvre sur l'esplanade est fort belle, et les minarets cannelés qui

précèdent la mosquée, avec leurs galeries à jour, soutenues par des

1. Une description complète de la Suleïmanié a été faite par Djelazadé, (citée par de Hammer). Les inscriptions décoratives ont été tracées par le calligraphe Karahissari et les vitraux par Serkosch Ibrahim (de Hammer, op. cit.. VI, p. 19).

MOSQUÉE SÉLIMIÉ A ANDRINOPLE 5135

stalactites, mettent une note d'élégance sur cet ensemble un peu austère !.

On peut, au sujet du plan de la Suleïmanié, faire cependant une légère critique : si l’on compare la face intérieure où se trouve le mihrab (fig. 377) à celle qui lui est opposée et qui se trouve à l’entrée même de la mosquée on est frappé de la monotonie de la première, et du caractère accidenté et pittoresque de la seconde qui paraît, pour ainsi dire, se terminer en abside et se compose admirablement en élévation. On est frappé, aussi bien dans la Suleïmanié que dans la Yéni-Validé-Djami, et même dans la mosquée du sultan Ahmed, du sentiment de froideur et de sécheresse que donnent à l'aspect du sanctuaire cette uniformité un peu triste et cette rectitude absolue du mur du mihrab des mosquées turques. Probablement Sinan avait compris qu'il fallait obvier à cet inconvénient ettrouver une solution plus heureuse qui, tout en différant des absides chrétiennes, permit d’accuser en plan et en élévation le sanctuaire d'une façon plus en harmonie avec son caractère sacré.

Mosquée d'Azab-Kapou. — C'est ce qu'ila fait du reste (dans la charmante mosquée d’Azab-Capou ?) à Galata et dans la célèbre mosquée Sélimié d'Andrinople

Mosquée Sélimié à Andrinople (fig. 379). — Cette mosquée, construite par ordre de Sélim Il, fils de Soliman le Magnifique, est la dernière œuvre de Sinan *; 1l se plaisait à dire, quand :1l eut vu son œuvre terminée, quil n'avait été qu’un apprenti en construisant la: mosquée des princes (Chahzadé), compagnon en construisant la Suleïmanié, maître seulement lorsqu'il avait construit la Sélimié d’Andrinople.

Cette belle mosquée, de quelque point qu'on la contemple, se silhouette d’une façon admirable, avec ses dômes, ses tourelles qui s'étagent et ses quatre beaux minarets cannelés, avec leurs trois étages de galeries qui, suivant la belle expression de Mehemet Chefki Effendi, semblent s'élever aux côtés du dôme étincelant comme quatre flambeaux autour d’un autel. |

La cour antérieure (fig. 379) est entourée d’un portique à seize colonnes, au milieu s’élève une fontaine à ablutions suivant ua

1. La mosquée Suleïmanié a coûté, d'après les auteurs de l'Architecture cas mane, environ 10,000,000 francs.

2, Gosset, Co oupoles d'Orient et d'Occident, en a donné d'excellents plans.

d' Arch. off, "D: 40:

xt LS FINS

plan octogonal ; le portique antérieur de la mosquée présente des arcades inégales, motif si heureusement employé déjà par

CEA à n |

Fig. 378. — Intérieur de la mosquée Suleïmanié à Constantinople. Mihrab et minbar.

Sinan, et qui lui a permis d'accuser nettement l'entrée du temple. Le dôme élément essentiel de l'édifice, est soutenu par huit gros piliers dodécagonaux qui montent de fond !; les faces de ces

1. Kugler (fig. 379) ne leur donne que huit côtés, mais c’est inexact.

Page 1