II. — ÉTUDE CHRONOLOGIQUE DES MONUMENTS MUSULMANS DE LA PERSE
Nous avons vu les raisons qui amènent à placer en Mésopotamie l’origine de l'architecture musulmane de Perse. Quant aux monuments du Turkestan, on ne saurait les étudier à part, car linfluence persane s'y fait trop manifestement sentir ; certains édifices
1. Portes d'argent à la mosquée Royale et à la mosquée Mederé-Chah- Sultan Hussein, à Ispahan, au tombeau de Cheikh Séfi, à Ardébil, au tombeau de Fatma à Koum, au tombeau d’Ali à Mechhed, etc... tuiles dorées placées sur les dômes des mosquées de Koum, de Mechhed, de Kazimeïn, etc.
de Samarcande et Bokhara ont été élevés par des architectes per+ sans de Chiraz ou d’Ispahan ‘. ;
Dans l’'énumération et l’analyse qui vont suivre, je n'attache que peu d'importance aux régimes politiques qui ont gouverné la Perse. etje n'attribue pas à un art mongol, seldjoucide ou turcoman, les monuments élevés sous les dynasties mongoles, seldjoucides ou turcomanes. Ces dynasties, d'origine étrangère Jusqu'à l'époque de
Fig. 251. — Ruines d'un palais à Rakka. — Cliché V. Chapot.
A. Arcade analogue à celle de A’ fig. 252, comme appareil.
B. Arcatures et niches semblables à celles qui sont marquées B° däns la fig. 252. ; C. Grandes niches analogues à C' (fig. 252).
Chah-[smail, ne firent que gouverner politiquement le pays, sans lui infuser un sang nouveau, ni lui apporter des traditions arChitecturales quelconques, inconnues d’ailleurs aux peuples dont elles étaient issues. Un exemple justifiera cette remarque : Prenons, si l'on veut, les monuments élevés par les souverains des trois dynasties seldjoucides, soit dans le Kirman, soit dans l'Iran, soit en Asie Mineure. Il serait bien difficile de trouver une analogie quelconque entre eux, et de les attribuer tous à un
1. Le Gour-Emir à Samarcande, par un architecte d'Ispahan : la mosquée de Hazret à Turkestan par un architecte de Chiraz.
De ÉCOLE PERSANE
prétendu style seldjoucide, car nous verrons dans le chapitre suIvant sur l’art ottoman à quel point les monuments seldjoucides de Konieh, par exemple, sont, au point de vuede l'architecture proprement dite, différents de ceux de la Perse.
Ces dynasties étrangères contribuèrent parfois à modifier dans un certain sens les styles locaux, soit en provoquant entre les peuples qu'ils réunissaient sous leur domination des relations plus fréquentes, soit, comme l'ont faitles Seldjoucides d'Anatolie, en v apportant le goût des revêtements émaillés, et en cherchant à retrouver, dans les monuments qu'ils faisaient élever à Konieh, quelques-uns des aspects de cette décoration luxueuse qu'ils avaient pu admirer en Perse, soit, comme le firent Houlagou pour la Perse et Tamerlan pour Samarcande, en créant de véritables colonies de céramistes chinois, dont l'influence est nettement établie par certains détails de féence de revêtement, comme ornementation, et comme tonalité d'émaux !.
Palais arabe de Rakka. — C'est assurément aux monuments de Séleucie et de Ctésiphon (Madaïn, les deux villes), que furent empruntées les premières formes architecturales des monuments musulmans de Mésopolamie. Cette influence était très naturelle car le Tag-1-Kesra ou palais de Khosroès passait aux yeux de tous pour une vérilable merveille. Le palais arabe
de Rakka, probablement celui qu'y fit con-
RATER One N struire Haroun-al-Rachid, et dont un frag- Fig. 252. — Arcade à ment est reproduit ici (fig. 251) d'après une
droite de la porte photographie due à l'obligeance de M. V. centrale du Tag-i-
Kesra à Ctésiphon, Chapot, est en effet visiblement inspiré de Dessinde H. Saladin. lordonnance inférieure du Tag-i-Kesra (fig. 292) ; c'est aussi probablement sur ce modèle
qu a dû être conçue la façade du palais d'El-Achik ainsi décrit par M. d'Oppenheim ? : « Il reste une partie du château et des murs épais qui autrefois devaient être flanqués de tours énormes ; la maçonnerie est exécutée en briques avec une perfection remarquable, et la salle intérieure est accusée encore par une sorte de grande lerrasse qui sans doute recouvre les
1. Par exemple la mosquée d'Anaour près d'Aksabad, fig. 279. 2. Vom Mittelmeer zum persischer Golf. Band IT, p.221.
chambres proprement dites dont les voûtes se sont écroulées ensemble. .... La façade principale regarde l’ouest et est aussi tournée vers le fleuve. Il y a là une grande entrée en forme de tour encore bien conservée, qui est ornée de niches et de petites arcades !.... La construction d'El-Achik est attribuée à Djafar al-Barmeki, vizir d'Haroun-al-Rachid. »
Il faut remarquer, dans ce monument de Rakka, la forme ogivale des baies et l'appareil des arcs dont les rouleaux de la première archivolte semblent appareillés en briques posées de champ, la grande face restant parallèle au mur de face, comme à Ctésiphon, tandis que dans l’archivolte extérieure ou d'encadrement, elles sont posées de façon à ce que leur grande face ne soit pas visible, et que leur tranche seule apparaisse ; le fond de la niche du rez-de-chaussée semble être décoré de briques en relief formant un ornement géométrique ; le bandeau qui couronne cet étage est en briques en dents de scie, mais l'élément le plus intéressant est constitué par une rangée de huit niches ogivales séparées par des colonnes engagées surmontées d'arcatures tréflées séparées elles-mêmes par une longue cannelure creuse à section triangulaire. C’est, je crois, le plus ancien exemple connu de cette arcade tréflée construite en briques et dont les architectes arabes d'Espagne firent plus tard un usage si fréquent et dont ils surent varier les formes avec un art si ingénieux. On reconnaîtra aussi dans la forme des arcatures dont les ogives ont des parties droites (conséquence de la construction en briques), une orande analogie avec ces grandes niches en forme de mitre si fréquentes dans l'architecture arabe d'Égypte à partir de l'époque fatimite.
Mosquée de Samarra. — Très probablement c'était d’une manière analogue qu'’étaient construits ces palais de Thinars, d'El-Achik, de Machouka, de Samarra, dont le baron d'Oppenheim mentionne rapidement les ruines, etla fameuse mosquée de Samarra, construite, ainsi que sa tour, en briques jaunes. Ceminaret, prototype du minaret primitif de la mosquée d’Ibn Touloun au Caire ?, est ainsi conçu : « Sur une base carrée s'élève la tour proprement dite avec son escalier en spirale qui se termine par une sorte de cône. Le nombre des révolutions est de six, la hauteur de la tour est, d’après Jones, de
1. C'est bien le même motif que celui de la façade du monument de Rakka. 2, D'Oppenheim, op. cit., p. 222.
163 pieds. Cette Lour et les ruines qui l'entourent se nomment el Maulaoutye, la seigneuriale. La mosquée paraît construite sur plan carré et a été bâtie par Le calife Mostansir: elle a des murs de 320 pas de long qui sont étayés par de nombreux contreforts demi-cylindriques en forme de tours et de la même hauteur queles murs eux-mêmes. Les piliers ressemblent un peu à ceux d'El-Achik, mais ont un plus petit diamètre. Dans l’intérieur de cette enceinte, 1l y a encore des colonnes et des arcades... Yakoubi mentionne à Samarra trois orands palais :el-Gauchak, el-Oumari, el-Ouaziri, élevés par Montassim, el-Harouniye par Haroun el-Ouatik et les nombreux palais, une colline artificielle, l'hippodrome, la grande mosquée élevés par Djafar-el-Moutaouakil. De Kremer en donne les noms: KasreHArous, Mokhtar, Ouahid, Garib, le parc Itachiye et le palais Djafariye. » A la mort de Moutaouakil son successeur abandonne Samarra et les habitants sont contraints de quitter leurs demeures, et d’emporter leurs mobiliers, les poutres et les portes de leurs maisons, |
: Bagdad. — Samarra fut donc abandonnée, comme l'avaient été, avant elle, Koufa et Hachemiye, et Bagdad devint la capitale définitive du califat, mais 1l nereste rien des édifices que les premiers Abbassides y élevèrent. À Damas, la vieille capitale des Omayades, nous avons pu étudier dans la grande mosquée ce que pouvait être la richesse des premiers temples musulmans. A Bagdad, rien ne subsiste des monuments d'Haroun-al-Rachid et de ses successeurs qui, pendant près de quatre cents ans, y régnèrent d'une façon continue. Peut-être doit-on attribuer ce fait à ce que les constructions y étaient faites en briques crues et en briques cuites et très rarement en pierre (réservée pourles colonnes ou pour le pavage des cours ; c'est l'albâtre de Mossoul qui sert à ces deux usages !). Comme les constructions en briques crues sont éphémères, on comprend qu'un grand nombre de monuments où elles étaient employées aient disparu. Mais il faut aussi tenir compte de la destruction presque totale de tous les monuments après la prise de Bagdad par Houlagou (658 H.-1250 J.-C.). D'Oppenheim mentionne les ruines des palais des califes?, de Mouiz-ed-daula, de l'hôpital de Adad-ed-daula, tous ruinés par Houlagou. Cette destruction fut tellement radicale que rien n y échappa; les richesses furent enle-