LA POLITIQUE FINANCIÈRE DES BANQUES
A la « politique d'expansion commerciale et industrielle », les grands Établissements de crédit français opposaient la « politique de placements », représentée par la formule célèbre : « La France créancière partout et débitrice nulle part ». Grâce aux dépôts de titres et à la location des coffres-forts, qui les tenaient au courant de la composition des portefeuilles, grâce à la pratique des émissions directes, placées dans la clientèle par les démarcheurs, sans aucune publicité, ces banques se substituaient aux agents de change, et cette concurrence occulte a été une des causes principales de l'affaiblissement de la Bourse de Paris. Ces placements constituaient une source importante de bénéfices : commission de placement, représentant l'écart entre le prix versé à l'État et le prix de cession
1. Deux faits récents annoncent des interventions étrangères nouvelles : deux banques anglo-italiennes ont été créées par des sociétés anglaises et italiennes, et la National City Bank do New-York a ouvert en 1916 une succursale à Gênes et une agence à Milan.
à la clientèle; commission sur le paiementdes coupons el l'amortissement des titres; intérêt des titres gardés en portefeuille pendant le placement; dépôts des gouvernements emprunteurs; commission sur travaux et fournitures effectués avec le fonds d'emprunt; courtage d'achat des titres l.
Cotte politique bancaire n'est critiquée que pour son exclusivité, pour le déplacement inopportun de fonctions qui s'est opéré et par les conséquences fâcheuses qui en sont résultées pour notre outillage et l'essor de nos industries. Le mouvement international des capitaux est devenu une modalité très importante de l'échange, parce qu'il répond à des nécessités et à des besoins actuels. Il y a des pays exportateurs de capitaux et des pays importateurs, l'excédent des premiers se dirigera naturellement vers les seconds; ces mouvement-; sont favorisés par le développement des relation* internationales, par les influences de la politique extérieure, par l'emploi plus rémunérateur des capitaux dans les pays neufs, par la politique sociale et fiscale qui, dans certains pays, poussait à « l'évasion » des capitaux.
Au point de vue mondial, les placements à l'étranger ont l'avantage d'aider au progrès de la civilisation, de faciliter l'exploitation intensive des pays neufs, de niveler la valeur du capital, mesurée par le taux de l'intérêt : celui-ci tend à se relever dans les .vieux pays où l'argent est à bon marché et il tend à s'abaisser dans les pays neufs où les capitaux étrangers viennent se placer. Pour L'économie nationale, ces placements enrayent la baisse du taux de l'intérêt national, produisent des changes favorables; leurs revenus servent
1. Le consortium que les grands établissements avaient formé entre eux leur assurait pour les grosses émissions la division des risques et renforçait leur demi-monopole à l'étranger pour co genre d'opérations. La prise forme, complétée par la vente directe aux guichets ou à domi- • >t 'uuronnée par l'introduction en bourse, après émission, leur assurait la totalité des bénéfices do l'opération.
à payer l'excédent des importations, et à boucler la balance économique; pendant la guerre, l'État a fait appel aux titres de certains pays neutres pour améliorer notre crédit. Quant au capitaliste, il peut diviser ses risques par une répartition géographique de ses placements et obtenir une rémunération plus forte l.
Ces avantages ne vont pas sans inconvénients : des risques d'insécurité atteignent le capitaliste soit par suite d'informations erronées, soit par l'absence d'une législation protectrice des valeurs mobilières. Au point de vue de l'économie nationale, les placements à l'étranger produisent un change défavorable au moment du versement de l'emprunt, et peuvent provoquer une exportation d'or; s'ils conduisent parfois à une exportation d'hommes et de marchandises dans le pays emprunteur, il petit aussi en résulter une situation inverse : la création d'industries nouvelles, protégées par des barrières douanières; tel a bien été l'effet de nos placements en Russie, et ceux que nous avons faits en Hongrie, Turquie, Bulgarie, n'ont servi qu'à armer des nations devenues nos ennemies.
Pour remédier à ces inconvénients, les capitalistes se sont groupés en associations de porteurs de titres et ont créé, dans un but de défense et de renseignements, un Office des valeurs mobilières. L'État a inauguré \e protectionnisme financier, qui se traduit sous des formes diverses. Au point de vue fiscal, l'État a soumis les grandes banques par actions à un véritable « exercice », connu sous le nom de droit de communication, et des projets d'ententes internationales, — réalisés avec l'Angleterre en 1907, — se sont proposé d'empêcher l'évasion fiscale et la fraude en cas de succession. Au point de vue de l'économie nationale, l'État a cherché à obtenir des avantages en compensation du bon marché de notre taux d'intérêt, soit sous forme de
1. En 1900, M. E. Théry évaluait le revenu moyen des valeurs françaises à 3,21 0/0, alors que celui des valeurs étrangères s'élevait à 4,28 0/0.
L ORGANISATION BANCAIRE 2î>5
réductions de droits de douane, soit sous forme de commandes au profit de l'industrie française, et il est allé jusqu'au refus de laisser admettre à la cote officielle certains emprunts au profit d'États qui nous refusaient des compensations. Le principe de cette intervention de l'État semble légitime, mais sa mise en pratique est délicate et difficile.