L'ÉCONOMIE COMMERCIALE DE GUERRE CONSÉQUENCES ÉCONOMIQUES
4 . La Concentration des entreprises et l'intervention de TÉtat. — La longue durée de la guerre a provoqué des perturbations profondes dans l'économie industrielle et commerciale du temps de paix. Les industries travaillant pour les besoins des armées, surtout les grandes entreprises de fabrication mécanique, ont été particulièrement privilégiées par une énorme demande pour laquelle le prix était une question secondaire, mais qui exigeait une satisfaction immédiate et obligeait à des agrandissements continuels devant la nécessité de produire à tout prix. De là, une accélération du mouvement de concentration et d'intégration, en môme temps qu'un développement de l'association soit entre titulaires de marchés directs, soit entre ceux-ci et d'autres industriels sous-traitants, chargés de certaines phases de la fabrication. Les ententes ont également été favo* risées par les difficultés d'approvisionnement en combustible, force motrice et matières premières.
Le second fait, plus important encore. ;i été le rôle économique prépondérant joué par L'État. Celui-ci s'est trouvé devenir le plus gros acheteur et parfois le seul client d'une entreprise. Passant des marchés directs avec les industriels, il s'est substitué à l'organisme
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commercial jusque dans l'approvisionnement de ses fournisseurs et dans l'alimentation des armées et de la population eivile. Devant les difficultés créées par l'insuffisance des transports, par le resserrement du crédit, il s'est même formé chez les alliés des associations d'Étals pour résoudre les problèmes économiques. Des Comités exécutifs, siégeant à Londres et comprenant un délégué pour chacun des États alliés, se sont chargés de l'achat et de la répartition en commun du blé, de la viande, des matières grasses, du sucre et du nitrate. L'État a été ainsi conduit à se faire banquier, transporteur, et même industriel dans son essai de fabrication de la « chaussure nationale ». Les Consortiums ont été l 'aboutissant de cette politique : conventions passées entre l'État et les groupements industriels de chaque spécialité, elles éliminaient complètement le commerce libre. L'administration s'engageait à livrer aux consortiums les matières premières importées, en se réservant de suivre ces fournitures dans leur destination et dans leurs transformations successives. Le but était de répartir un tonnage, toujours insuffisant, au prorata des besoins réels les plus urgents, et de contrôler l'emploi des matières. Les inconvénients pratiques étaient nombreux : organisation artificielle, coûteuse, grevée de toutes les lenteurs et de toutes les incompétences administratives, qui constituait une sorte de monopole au profit des seuls membres du groupement. Mais, comme l'a montré M. Lucien Romicr, dans son Rapport a l'Association nationale d'expansion économique, le vice capital de cette politique économique de guerre, c'esl qu'elle était dominée par le souci de répartir au lieu de l'être par la volonté de créer : répartir des contingents et distribuer des priorités, tait un travail tout passif qui ae remédiait pas aux difficultés de la situation et qui contrastait avec L'efTorl extraordinaire d»1 L'Allemagne dans la production des succédanés, des ersatz. D'autre part, les consortiums, instruments de guerre, n'ont point disparu assez
vite après la signature de l'armistice, et il est à craindre encore que l'État ne se résigne de si tôt à l'abandon complet de ses prérogatives économiques, comme en témoigne, par exemple, le projet de monopole du pétrole, déposé en juin 1919 ».
2. La hausse des prix. — Un autre motif invoqué pour la justification des consortiums était d'enrayer la hausse des prix, qui a été une des conséquences les plus importantes de la guerre. Les causes en étaient : 1) la diminution de l'offre due au blocus des pays ennemis, de la Roumanie et de la Russie; à l'occupation de la Belgique et de nos départements envahis; à la mobilisation de la main-d'œuvre la plus active et à l'attraction d'une partie de celle qui restait vers les industries de guerre; à l'insuffisance des moyens de transport terrestres et maritimes2; 2) l'épuisement progressif des stocks, dont l'Administration s'acharnait à empêcher la constitution, et qui a eu pour conséquences de rendre le vendeur maître du marché; de faire vivre l'industriel au jour le jour, soumis à tous les aléas des arrivages, et de reculer la reprise de nos exportations; 3) l'augmentation de la demande par l'énorme consommation des armées, qui sont en même temps des gaspilleuses; par les hausses successives des salaires, dont le pouvoir d'achat était encore accru par le moratorium des loyers; par la formation d'approvisionnements privés dans la crainte d'une pénurie possible; 4) l'accroissement des frais de transport : frets, assurances maritimes, tarifs de chemins de fer, camionnage; 5) la hausse des changes; 6) l'élévation des prix de revient, répercussion de la hausse des salaires, du combustible et des matières premières.
L'État intervint soit en cherchant à augmenter la production et à restreindre la consommation, soit en
1. Les consortiums auront peut-être l'avantage d'avoir été une école de l'association, en conduisant a la formation do groupements libres soit pour la vente, soit pour l'achat des matières premières
2. Le manque de wagons, et surtout de wagons-réservoirs, a été, en particulier, une des principales causes de la cherté du vin.
agissant directement sur les prix. L'offre fut stimulée en poussant à l'utilisation des terres domaniales ou abandonnées, en accordant des primes à la culture, — deux tentatives inefficaces par suite du manque de main-d'œuvre, — en favorisant le remembrement des petites parcelles de terre et, en ce qui concerne le pain, en réservant le blé à l'alimentation humaine, en exigeant le mélange des différentes farines de céréales pour la panification et en élevant le taux du blutage. La demande fut réduite dans l'alimentation par les cartes de rationnement (pain, sucre, charbon, pétrole, essence), par la création de jours d'abstinence (viande), par la réduction du nombre de plats dans les restaurants, par la suppression de certaines fabrications (pâtisserie, confiserie) etlarestriction des emplois du blé et du lait; dans l'éclairage, par l'avance de l'heure pendant les grands jours et par la fixation d'une heure de fermeture pour les magasins; dans l'imprimerie, par les restrictions dans l'emploi du papier.
L'État, enfin, intervint directement sur les prix par la création d'Offices de contrôle et de répartition (céréales, viande, textiles), par ses achats directs en commun avec les autres gouvernements alliés, qui équivalaient à de véritables monopoles d'importation, par la suppression du marché à terme dans les Bourses de marchandises, enfin, par la réquisition et la taxation. L'emploi de ces deux derniers procédés a confirmé les résultats de l'expérience déjà faite à l'époque de la Révolution française. Le décret du 4 mai 1793, qui fixait des prix maxima, a dû être rapporté, et la Convention a franchement reconnu dans une adresse au peuple, citée par M. D. Zolla, que « c'est à l'industrie dégagée < l'entraves, et au commerce à multiplier nos richesses. Les approvisionnements de la République sont confiés à la concurrence et à la liberté, seules bases du commerce et de l'agriculture ». Les réquisitions, souvent opérées au-dessous du cours commercial, inégalement réparties dans les différentes régions, portant sur des quantités
excessives qu'elles immobilisent inutilement, — avec des risques d'avarie et des frais d'entretien, — découragent l'agriculteur el nestimulenl pas la production. Il en esl de même des taxations qui conduisent également à la restriction : il est très remarquable d'observer que les deux seules denrées alimentaires qui n'ont pas manqué, la viande el le vin, sont également les seules qui n'aient pas été taxées, tandis qu'il a été souvent remarqué que dès l'apparition du décret, le produit taxé disparaissait immédiatement. La taxation s'adapte mal aux denrées de production restreinte, réparties dans un grand nombre de mains et dont le prix varie avec la qualité et la provenance, — tel a été le cas du lait, du beurre; — les producteurs de denrées taxées, encouragés par les variations successives, escomptent toujours un relèvement des prix; l'intervention de l'État manque souvent d'opportunité, elle inquiète le consommateur et précipite les effets de la crise, elle amène l'affolement, la panique; elle oppose le producteur au consommateur en créant entre eux une sorte d'antagonisme; elle n'empêche ni les fissures ni les fraudes, et elle constitue un engrenage qui entraîne l'Etat à des interventions de plus en plus nombreuses et arbitraires.
La hausse des prix, née de la guerre, ne disparaîtra pas avec elle; d'autres causes de cherté viendront compenser l'amélioration des transports et de la circulation fiduciaire, l'augmentation de la production. Ces nouvelles causes seront : les difficultés de main-d'œuvre industrielle et agricole, le temps nécessaire au relèvement de nos usines en territoire envahi et à la reconstitution du troupeau national, l'augmentation des prix de revient par la réduction de la journée de travail, la hausse des salaires, la hausse du taux de l'intérêt provoquée par la forte demande de capitaux, et enfin l'élévation des droits de douane. En attendant la revision douanière, actuellement à l'étude, et les nouvelles Conventions commerciales, un décret du 18 juin 1919 frappe les marchandises étrangères de
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surtaxes ad valorem, pouvant aller jusqu'à 20 0/0 en tarif minimum et qui se superposent aux droits existants1. L'État se réserve, en outre, la liberté de modifier le taux des surtaxes suivant les circonstances. C'est volontairement renforcer la vie chère.
3. La circulation monétaire. — La rareté de la marchandise a été certainement la cause la plus influente de la hausse des prix, et la preuve en est dans certaines denrées dont les prix ne se sont pas ('levés parce que leur production a augmenté (caoutchouc) ou s'est maintenue (café). Toutefois, Y inflation fiduciaire n'a pas été sans agir également clans le sens de la hausse, notamment par sa répercussion sur les changes. Partout en Europe, sauf en Angleterre, les avances des banques d'émission à leurs gouvernements respectifs ont été faites sous forme de billets. A fin 1917, la circulation des instituts d'émission s'élevait déjà à 134 milliards de francs contre 23 milliards avant la guerre. La thésaurisation des billets a remplacé celle de l'or; les monnaies d'argent et même de billon se sont cachées, malgré l'élévation énorme de leur frappe; el il a fallu leur trouver des succédanés : pièces en fer et en zinc (Allemagne, Autriche), pièces de carton (Lille . timbres monétaires (Russie), timbres-poste, jetons de tramway, petites coupures émises par les Chambrés de commerce et valables seulement dans l'étendue de leur circonscription.
L'or a été recherché activement par les banques d'émission des pays belligérants pour garantir leurs billets et celles-ci ont fait appel au patriotisme du public qui s'est dessaisi à leur profil de la plus grande partie des pièces d'or qu'il possédait, pendant que, d'autre part, l'exportation en était interdite. Dans les pays neutres, au contraire, qui bénéficiaient d'un
1. Lo décret du 13 juillet 1919 a remplacé les surtaxes dos coefficients de majoration des droits spécifiques existants. Quel que soit lo procédé daggravation des droits, des représailles no sauraient manquer de se produire.
notable excédent d'exportations, il s'est produit un tel afflux d'or que les États-Unis, qui en détenaient déjà un stock des plus élevé avant la guerre, s'en sont trouvé gênés, et qu'en Suède une loi, du 8 février 1916, a suspendu la frappe libre de l'or pour éviter la constitution d'un trop grand stock inutilisé; la Banque d'Espagne achetait les monnaies d'or étrangères audessous du pair. D'autre part, la production du métal jaune s'est fortement ralentie pendant la guerre pour les causes générales qui gênent les autres industries et parce que son prix officiel n'a pas été majoré à Londres sans tenir compte de la hausse des prix de revient et des réclamations des sociétés minières.
L'argent, au contraire, soumis librement aux fluctuations de l'offre et de la demande, a subi une hausse énorme qui s'est répercutée sur les changes de l'Inde et des pays d'Extrême-Orient. Cette hausse a pour causes : le retrait de l'or delà circulation et sa « quasidéchéance » en tant qu'instrument international de paiement; la réduction de la production du métal blanc, en raison des troubles du Mexique; l'élévation du coût de la production; l'augmentation à peu près générale de la frappe des monnaies' d'argent ', et particulièrement dans l'Inde, par suite de sa thésaurisation et de l'emploi de la roupie pour la solde des armées sur trois théâtres de la guerre, où combattaient les troupes hindoues : la Mésopotamie, l'Est africain et l'Egypte, où cette monnaie avait cours légal. Certaines monnaies d'argent ayant une valeur commerciale supérieure à leur valeur légale, le taux de stabilisation de la roupie a été porté successivement de 16 à 17 puis à 18 pence, et le british dollar des Straits Settlements a vu son titre réduit de 0.900 à 0.600.
4. Le resserrement du crédit. — Les causes principales de l'accroissement de la circulation, aussi bien en
1. En 1918, la frappe des monnaies divisionnaires d'argent en France a atteint presque le tiers du total des émissions de 1880 à. 1914.
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monnaie métallique qu'en monnaie fiduciaire, ont été la hausse des prix, à la fois cause et effet, les énormes besoins pour le règlement de la solde aux armées, la thésaurisation et le resserrement du crédit. Si la guerre a diminué le chiffre des affaires, les paiements se sont faits surtout au comptant, et il a fallu beaucoup plus de monnaie pour les échanges, surtout dans les pays, comme le nôtre, où le chèque et les virements étaient encore peu répandus avant la guerre. Avec l'étranger, les affaires se traitaient même d'une façon générale « au grand comptant », c'est-à-dire par paiement anticipé pour compte et risques de l'acheteur. Le resserrement du crédit a eu pour point de départ le moratorium, qui, dès le début de la guerre et par décrets successifs, accordait un délai aux débiteurs et suspendait les échéances des traites jusqu'au retour de la situation normale. Presque tous ces effets prorogés ont été réescomptés par les établissements de crédit à la Banque de France, de telle sorte que la plupart des banques ont pu renoncer rapidement au bénéfice du moratorium des dépôts et répondre aux demandes de leurs clients. Une autre conséquence du resserrement du crédit a été la hausse du taux d'escompte, qui est de règle à toutes les époques de crises1, mais, en temps de guerre, comme cette hausse est à peu près inopérante à l'égard de l'étranger et qu'elle est gênante à l'intérieur pour les appels de l'État au crédit de ses nationaux, les taux élevés du début ont été rapidement ramenés à une moyenne de 5 0/0. Le taux de l'intérêt n'obéit pas aux mêmes facteurs que le taux d'escompte; aussi la loi du 18 avril 1918 a modifié le taux de l'intérêt légal en tle portant à 5 0/0 en matière civile et à 6 0/0 en matière commerciale, et elle a suspendu la limitation du taux de l'intérêt conven-
1. La Banque de France p. élevé son taux d'escompte à 6 p. 100 le |'r août 191 1 ot l'a ramené à ."> p. loOdès le 31 octobre de la môme année. I.a Banque d'Angleterre ost allée jusqu'à 10 p. 100 le Ier août, mais l'a également abaissé à 5 p. 100 dès le 7 août 1914.
tionnel pour la durée de la guerre et au moins pendant cinq ans après la cessation dos hostilités.
5. Le rôle de la Banque de France. — La Banque de France a dirigé seule pendant la guerre l'économie du crédit national, en même temps qu'elle supportait presque tout l'effort financier de l'État. La loi du S août 1914 établissait le cours forcé des billets, et la Banque répandait dans la circulation des petites coupures de 20, 10 et 5 fr., celles de 20 et 5 fr. ayant été créées par la loi du 12 août 1870. Les émissions se sont élevées progressivement jusqu'à 40 milliards de francs *, ce chiffre énorme étant dû principalement aux avances faites à l'État, dont le maximum s'est élevé à 27 milliards par la convention du 18 juillet 1919, et, dans une moindre mesure, à l'accroissement de l'encaisse des banques, désireuses d'augmenter la garantie de leurs dépôts, à la thésaurisation et au développement de la pratique des paiements au comptant, qui fait encore trop peu appel au chèque, malgré les progrès réalisés pendant la guerre par ce mode de règlement. La Banque n'a jamais cessé ses opérations d'escompte et s'est chargée de l'encaissement progressif de l'énorme portefeuille des effets moratoires, dont le montant s'élevait à près de 4 milliards et demi en août 1914. Elle a élevé le maximum de ses avances sur titres de 2 000 à 10 000 francs et contribué dans une large mesure à mobiliser les valeurs mobilières étrangères, prêtées par les particuliers à l'État, en vue d'ouvertures de crédit dans les pays qui étaient nos créanciers, et spécialement en Angleterre et aux États-Unis. Elle est intervenue à l'étranger dans toutes les opérations financières et bancaires ayant pour but de défendre le crédit national et d'améliorer nos changes : prêts d'or à l'Angleterre et aux États-