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L'économie bien entendue.
Ce n'est pas tout de travailler, même avec ordre, il faut savoir ménager, économiser. Combien voit-on de gens qui gagnent beaucoup et qui sont toujours dans l'embarras financier, et j'oserais dire que c’est le plus grand nombre qui remplissent continuellement le tonneau toujours vide. C’est qu'il y a une fuite quelque part.
En quoi consiste l'économie ? Ce n’est pas de s’exempter de faire des dépenses ; mais c’est de n'en pas faire d'inutiles. Et les plus dangereuses des dépenses, ce sont les petites. A moins d'être un prodigue, on ne gaspille pas 82 d'un coup; mais on jette volontiers en futilités les cinq et les dix centins, “ Prenez soin des sous, dit un proverbe américain, et les piastres prendront soin d'ellesmêmes.” Et c’est bien vrai; l’économie consiste à avoir soin des sous,
Je prends les chars deux fois par jour, ce qui fuit 10 centins, c'est-à-dire $3 par mois: $36 par année, de quoi pourvoir de chaussures toute une nombreuse famille ; c’est donc une grande économie d’aller à pied, quand on a bonne santé; et c'est encore une économie de prendre les chars, et même une voiture, si en ne les prenant pas, on perd une bonne transaction, ou qu'il nous tombe sur le dos une averse qui gâche les hardes et les chaussures pour dix fois ce que l'on donnerait au cocher.
Je fais blanchir le linge de ma maison au dehors : $3 par semaine soit $12 et plus par mois, ou $156 par année : ilse perd et se gâche du linge pour $20 par an par manque de soins, ce qui représente avec le chiffre plus haut $176 ; — de quoi mettre un garçon pensionnaire au collège pendant un an et demi—et de le fournir de livres et de vêtements.
Mais si pour faire la lessive à la maison, il nous faut engager une femme, deux jours par semaine, ce qui fait $2, à part la nourriture ; brûler exprès pour 80.50 de charbon; user pour 25e de savon; négliger d’autres ouvrages importants, il peut être économique de fuire faire le blanchissage au dehors-, à moins qu'on ait de grandes filles auxquelles il n’est pas sans importance d'apprendre à blanchir et à repasser.
Je paie ma domestique $10 par mois, et c'est une bonne fille, honnête, ménagère, qui ne gaspille pas trop, et je suis effrayé, elle me coûte trop cher ; je me mets sur la route pour courir après une autre. Je loue pour cette fin un cocher qui me prend 81, et je perds pour une piastre de temps; je trouve pour $8 une domestique qui est ivrognesse, voleuse, gaspilleuse, C'’eut été une économie vraiment de garder ma fille à $10 par mois, et même à vingt, si je pèse le mal qu'un tel caractère peut faire dans ma maison.
Je n'en finirais pas à multiplier ces exemples qui sont frappants et qui font voir qu'il doit y avoir du raisonnement dans l’art d'économiser.
Combien de gens voyez-vous commencer modestement, gagnant peu et s'avançant tranquillement vers l’aisance et atteignant même la fortune? Interrogez-les et tous vous répondront que c'est en économisant sou par sou, et en dépensant en temps et lieu, à moins qu'ils ne vous répondent brutalement: “c'est en me mêlant de mes affaires.”
Mais il faut bien le reconnaître, l’économie doit être surtout pratiquée par la femme, Il ya un proverbe populaire que je prends la liberté de citer parce qu'il est énergique : ‘le coq gratte et la poule ramasse.”
De même que la femme s'entend admirablement dans
l'art de dépenser, elle est passée maîtresse dans la science d'économiser, C’est elle surtout qui organise et qui soutient toutes ces petites industries domestiques et qui prévient tant de dépenses, sinon inutiles, du moins désastreuses pour les petits budgets.
La Prévoyance.
Il faut ajouter la prévoyance. C'est une qualité essentielle à l'économie que de penser à l'avenir. Vivre au jour le jour et ne pas penser au lendemain, n’est pas
aisonnable. Il faut avoir confiance en la Providence certes, et il n'y a qu'à voir le soin qu'elle prend de protéger toutes les créatures, surtout les plus faibles, et à considérer ce qu'elle à fait pour l’homme, depuis le brin d'herbe jusqu'aux astres qui nous éclairent et nous réchauftent, pour s'assurer qu'elle veille avec un soin particulier à sa protection ; mais cette assurance n'exclut pas de se pourvoir contre les éventualités et de s'aider si l’on veut que le ciel nous aide. Aussi est-ce pour prévoir, que l'homme a été doué de raison, de cette raison qui lui fait scruter les | secrets de la nature et en tirer tant de ressources pour son bien être.
C’est cette merveilleuse puissance de la raison qui faisait faire au Cardinal Pecci, aujourd’hui Léon XIII, cette poétique appréciation du génie.
‘Combien l'homme apparaît majestueux et beau, alors qu'il commande à la foudre et la fait tomber impuissante à ses pieds; alors qu'il appelle l’étincelle électrique et l'envoie, messagère de ses volontés, à travers les abîmes de l'océan, par delà les montagnes abruptes et les déserts sans fin! Comme il se montre dans toute sa gloire, alors quil ordonne à la vapeur d’attacher en quelque sorte des
ailes à ses épaules et de le conduire avec la rapidité de l'éclair à travers la terre et les mers! Comme il est puissant lorsque, par des procédés ingénieux, il développe cette force elle-même, l’emprisonne et la conduit, par des sentiers merveilleusement combinés, pour donner le mouvement et pour ainsi dire l'intelligence à la matière brnte, laquelle ainsi remplace l'homme et lui épargne les plus dures fatigues ! Dites-moi s’il n’y a pas en lui comme une étincelle de son Créateur, lorsqu'il évoque la lumière pour lui faire dissiper les ténèbres de la nuit et orner de ses splendeurs les vastes salles et les palais.”
Malgré tant de capacités et de ressources, l'homme le plus habile ne pourra édifier solidement s'il ne prend des mesures qui le mettent à l'abri de l'imprévu, et ne se garde pas, comme l'on dit, une poire pour la soif. Agir autrement n’est pas sage.
C’est bien cependant ce qui se pratique : vivre au jour le jour. Non seulement chez l’ouvrier, mais dans toutes les classes de la société, on constate des désastres domestiques dus au peu de casque l'on fait de l'avenir. On gagne une piastre par jour, on la dépense; on gagne $10 par jour, tout y passe, et les appétits grandissent à mesure qu'on les satisfait ; et c’est bien dans ce cas qu’on doit placer le dicton : l'appétit vient en mangeant. Et si les revers arrivent, ce qui se produit infailliblement à une époque quelconque, toute une famille tombe dans la misère,
Un article de ‘“ La Croix de Montréal,” résume comme suit les graves inconvénients de cette vie sans soucis qui, je le répète, est passé dans nos mœurs malheureusement :
Désordres pécnniaires. — ‘ Outre l'inconduite, il y a
encore d’autres causes de misères et de malheur ; si celles- M ci sont moins graves sous le rapport moral, elles sont M tout aussi terribles sous le rapport matériel. Ces causes M
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de troubles pour la famille sont les désordres pécuniaires c'est à-dire, cette imprévoyance qui, livrant tout entier l'ouvrier au moment présent, le laisse vivre au jour le jour, sans songer à se ménager des ressources pour la maladie et la vieillesse.
“ L'ouvrier qui s’abandonne à cette fatale négligence devient coupable envers sa famille et envers lui-même. Maladies, accidents ou vieillesse ne l’inquiètent point ; il y en a qui se voient dans l'avenir toujours forts et jeunes et ne songent nullement à la possibilité d'un accident, ou, s'ils y songent, se font illusion en se persuadant qu'il est impossible d'y parer ou que si un accident se produit, la société y pourvoira.
“ De là un laisser-aller qui rend leur position toujours précaire : aussi, une maladie de quinze jours les oblige à recourir aux expédients ; un chômage imprévu ou même prévu les réduit aux abois. Trop souvent après s'être bien conduits et avoir travaillé avec courage, ils se voient sur leurs vieux jours en proie à toutes les privations, et ils terminent misérablement leur existence.
* On ne veut imposer au présent aucun sacrifice pour l'avenir ; plus on gagne, plus on dépense, et c’est ainsi que
| souvent, les ouvriers qui ont les salaires les plus élevés,
sontles plus éprouvés par la misère si une maladie ou un accident se produit,
“ Ne pas régler sa dépense sur son gain ; dépenser tout ce que l’on gagne, ne pas savoir s'imposer de privations, surtout en achetant le superflu ou s’accordant des plaisirs coûteux, en un mot manquer de soin, d'attention et d’économie, voilà ce qui conduit l’ouvrier à sa ruine, tout au moins à une affreuse gêne. Combien de familles sont obligées d'avoir recours à la charité publique, de tendre la main aux institutions de bienfaisance, aux œuvres de
Saint-Vincent-de-Paul, par suite de leur incurie, de leur prodigalité, de leur amour du luxe.”
J'emprunte au livre de M. Brunet, que je me plais à citer, ces réflexions sur l'épargne domestique :
“Nos pères disaient que ‘les enfants doivent épargner de bonne heure afin que lorsqu'il faudra entrer en ménage, ils le puissent faire.” Une de leurs maximes était que : ‘ toute épargne, en matière de ménage, est d'un revenu incroyable et pardessus tous les autres revenus ; que Îles richesses sont bien quelque chose ; mais que le ménagement leur est encore supérieur ; parce que c'est lui qui entretient longuement les familles.
“ Vous devez maintenir une balance exacte entre vos recettes et vos dépenses ; voilà la vraie science du ménage, Mais il faut aller plus loin : il faut prévoir l'avenir, et se mettre en mesure de parer à un accident,
Un fonds de réserve vous est nécessaire, et ce fonds vous aurez à l’économiser dès le début du mariage, avant que les charges occasionnées par les enfants ne vous en empêchent. |
‘Quelque modique que soient vos revenus, il vous sera toujours possible de dépenser moins, L'économie diminue les dépenses, le travail augmente les revenus.
‘Ne soyez pas avare, c'est la vie la plus détestable pour la société, mais ayez l'esprit de conduite et de prévoyance.”
Voilà qui est bien dit. Mais ce n’est malheureusement pas souvent mis en pratique. L'idée de jouir de la vie, comme je le disais, est passée dans nos mœurs, car ce n’est pas dans le caractère national. Le français, à part ces jouisseurs fin de siècle, à part cette classe de désœuvrés, le peuple français est économe et prévoyant. Et nos pères, comment ont-ils élevé de nombreuses familles et ont-ils pu les