‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 12 sur 77 · DÉFINITION ET METHODE DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE · texte numérisé non relu

DÉFINITION ET METHODE DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE

Nous avons constaté que l’économie politique a un objet déterminé, observable, réductible à certaines lois. Il resterait maintenant à la définir avec plus de rigueur. Nous devons reconnaître que c’est encore, dans l’état de la science, une tâche pleine de difficultés. Les limites rigoureuses de l’économie politique sont toujours un objet de controverse. Quelques écrivains y font rentrer toutes les espèces de travaux et de fonctions, et tous les genres de richesses, appelant de ce dernier nom tous les biens, même ceux de l’esprit et du cœur. Les autres n’y placent que ce qui est directement du domaine des intérêts matériels, tout en tenant compte de l’influence que l’état des idées, des connaissances, des habitudes et les rapports des administrés avec le gouvernement, exercent sur cette dernière nature d’intérêts. Telle est la manière dont particulièrement Adam Smith, dans son grand ouvrage sur la Richesse des nations, Jean-Baptiste Say, dans son Traité , Sismondi, Malthus, et récemment M. John Stuart Mill, dans leurs Principes , Droz, dans son Economie politique , Rossi, dans son Cours , ont entendu la science économique, avec des nuances diverses qui n’altèrent pas l’unité de leur point de vue.

En nous réservant de revenir sur cette question controversée, nous définirons dès à présent l’économie politique, la science qui a pour objet la manière dont la ri-

chesse se produit, s'échange, se distribue et se consomme. Or, comme rien de tout cela n’a lieu sans travail et sans échange, et comme, d’un autre côté, aucun de ces travaux et de ces échanges ne s'opère au hasard, il s’ensuit cpie

véritable champ de la science économique.

On voit combien cette définition diffère de celle que M. de Sismondi, dans un ouvrage d’ailleurs remarquable à plus d’un titre, malgré les erreurs qu’il renferme (1), a donnée de la science économique, quand il affirme que « le bien-être physique de l’homme, autant qu’il peut être l’ouvrage de son gouvernement, est l’objet de l’économie politique. » Une pareille définition, par elle-même fort inexacte, a en outre le tort grave de fournir des armes à ces sectes qui nourrissent le commun dessein, à travers toutes leurs dissidences, de mettre l’industrie et le commerce entre les mains de l’État omnipotent. -L’économie politique s’inspire de la donnée opposée. Loin de requérir l’action de l’Etat en tant que producteur direct et distributeur de la richesse sociale, elle enseigne que le bienêtre est le fruit du travad libre, soumis dans sa marche à des conditions qu’il n’appartient à aucun pouvoir humain ni de détruire, ni d’abroger. Là gît la principale différence qui la sépare, d’une part, du vieux système réglementaire, et, d’autre part, du socialisme moderne dans la plupart des formes qu’il a revêtues.

11 importe, d’ailleurs, de distinguer, au point de vue de la méthode, l’économie politique' en elle-même, de son objet pratique. M. Droz a pu dire, qu'à ce dernier point de vue, le but que se propose l’économie politique, c’est de « rendre l’aisance aussi générale qu’il est possible » (2). Rien n’est plus vrai. Mais il serait à craindre

(1) Nouveaux principes cV économie politique ou de la richesse dans ses rapports avec la population , par Simonde de Sismondi, liv. Ier, chap. ix, Histoire de la Science.

(■2) Economie politique ou principes de la science des richesses , par J. Droz, liv. Ier, ch. t.

DÉFINITION ET MÉTHODE DE l’ÉCONOMIE POLITIQUE. 21

qu’en perdant de vue la distinction essentielle de la science et de Y art, on ne tombât dans les mille détails d’organisation qui ne sont point l’affaire de l’économiste, mais de l’administrateur. Le seul objet de la science est de connaître, et le seul reproche qui puisse lui être fait, c’est d’avoir mal observé. De môme, s’il est vrai qu’elle consiste uniquement dans les vérités qui résultent de l'étude d'un sujet quelconque , dans l’observation de certains phénomènes et de leurs rapports, ce n’est point à elle, c’est à Y art, collection de maximes, ou préceptes pratiques « dont l’observance conduit à faire avec succès une chose quelle qu’elle soit » (1), qu’il appartient de tenir compte des résistances et des exceptions, et de passer de la théorie à la pratique. L’art est justiciable de la prudence, la science ne l’est que de la vérité.

Ci) JDestutt de Tracy, Traité d'économie 'politique .

Page 1