PRINCIPES PHILOSOPHIQUES DE L’ÉCONOMIE POLITIQUE
comprendre la vie d’un être sensible et borné. Sans doute le besoin est un assujettissement pénible, et pourtant personne n’ignore que la multiplicité des besoins est le signe de la supériorité des espèces : elles jouissent et souffrent sur plus de points à mesure qu’elles s’élèvent dans l’échelle des êtres, c’est-à-dire qu’elles vivent plus complètement. L’animal a plus de besoins que la plante, l’éléphant en a plus que l’huître. Le civilisé, au sein de l’espèce humaine, en éprouve plus que le sauvage. Ges besoins qui répondent à la triple fin de l’homme, physique, intellectuelle, morale, veulent être satisfaits, les uns sous peine de cruelles douleurs et môme sous peine de mort, les autres sous peine d’un moindre développement qui est aussi un grand mal, quoiqu’il ne soit pas toujours aussi vivement senti. «L’àme est un feu qu’il faut nourrir et qui s’éteint, s’il ne s’augmente, )> a dit Voltaire avec autant de bon sens que d’esprit. Bornons-nous à affirmer que, par la souffrance qui les accompagne et par l’espoir du bien-être qui suit leur satisfaction, les besoins sont F indispensable aiguillon de l’activité humaine .
U intérêt personnel naît du besoin. Quelques philosophes, comme Bentham, ont eu le tort devoir dans ce motif l’unique principe de toutes nos actions. Ce n’est que par des subtilités qui répugnent au sens commun aussi bien qu’à une analyse exacte des éléments de la nature humaine qu’on ramène à l’intérêt personnel la bienveillance, l’amour, la pitié. La sympathie n’a rien de commun avec le calcul. C’est aussi par de purs jeux de mots que l’on prétend faire du devoir, de Y obligation morale, c’est-à-dire du sacrifice de l’intérêt lui-même, une autre sorte de calcul. Mais si l’intérêt n’est pas le seul mobile des actions humaines, il y joue un rôle considérable et légitime. L * amour de soi, cet instinct indestructible de tous les êtres organisés, revêt chez l’homme un caractère supérieur de réflexion, de moralité, d’obligation même, que la religion a consacré en condam nantie découragement, le suicide, et en faisant de l’espérance une des trois grandes vertus qu’elle recommande.
Sans l’intérêt personnel, point de ressort moral, point de prévoyance, point de travail, point d’épargne, point d’invention; la civilisation s’arrête et la vie même s’éteint.
On fera une distinction pleine d’à-propos, comme explication et comme justification de ce principe de l’économie politique, en remarquant que l’intérêt ne saurait être confondu avec l’ égoïsme, qui va jusqu’à sacrifier les autres à soi. Renfermé dans ses justes limites, l’intérêt est d’une admirable fécondité pour le bien, non-seulement privé, mais général. 11 en est autrement de l’égoïsme, qui le plus souvent engendre de déplorables conséquences économiques. On peut dire qu’en général l’intérêt bien entendu tend à rapprocher les hommes et que l’égoïsme tend à les diviser. C’est l’intérêt qui a fait naitre l’échange. C’est l’égoïsme qui produit toutes les usurpations.
Nous montrerons, en parlant de la consommation , comment le besoin, en devenant immodéré, immoral, conduit au désordre économique.
On voit par là que l’économie politique, en reconnaissant dans le besoin un fait originel et nécessaire, sur lequel elle s’appuie, n’a rien de commun avec la trop fameuse théorie qui s’en tient à cette maxime : A -a chacun suivant ses besoins , comme s’il suffisait d’avoir des besoins pour avoir des droits, comme si le désir que chacun peut avoir d’élégantes demeures, de mets exquis et de toutes les commodités de la vie, autorisait suffisamment à les réclamer,' pomme si l’homme avait un titre quelconque sur quoique ce soit au monde sans l’avoir gagné. Le bespiïi n’est pas tout. 11 n’est que la condition du développement économique , le stimulant de tout travail; le vrai principe de ce développement est dans la liberté .
La Liberté a bien des formes, elle a bien des degrés, mais, considérée dans son fonds, elle repose sur ce fait unique et merveilleux, le libre arbitre. Ce n’est que par la plus ra dicale inconséquence que la philosophie du de: nier siècle,
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par quelques-uns de ses plus célèbres organes, a pu revendiquer toutes les libertés et mettre en doute celle de l’homme intérieur, dans laquelle toutes les autres ont leur point de départ.
Le véritable attribut distinctif de l’homme consiste dans cette liberté, éclairée par la raison, qui s’atteste à la conscience, et que tout suppose dans les jugements portés par les hommes et sur eux-mèmes et sur les autres. L’univers est un composé de forces. La seule force libre et raisonnable, c’est, l’homme lui-mème. On pourrait le définir une activité libre servie par des organes , l’intelligence elle -même n’étant que le premier organe de cette activité. Engagée au milieu d’un système de forces fatales, qui tendent à l’opprimer, la liberté réagit contre elles, d’abord pour les conjurer, ensuite pour les plier à son usage. Cette lutte ré-' gulièrement poursuivie, dont la liberté humaine est le principe, les agents naturels les auxiliaires, ec la satisfaction des besoins le but, on la nomme l’Industrie.
On conçoit que la liberté, chez un être imparfait comme l’homme, implique des chances d’erreur et une certaine somme de mal. Sans doute Dieu pouvait supprimer chez l’homme le libre arbitre et se borner à lui donner la perfection restreinte de l’abeille et du castor, qui, depuis le commencement, exécutent leurs ouvrages avec l’infaillibilité de l’instinct. Il ne l’a pas voulu. Il a jugé à propos que l’homme fût le fils de ses œuvres, et une condamnation, qui est ellemême un titre de supériorité sur le reste des êtres créés, l’oblige à « gagner son pain à la sueur de son front. » Toute vérité découverte est le fruit d’un travail, d’un effort. Il en est de même de toutes les autres applications de la ibre activité de l’homme. Si la liberté humaine se refuse à l’effort, ou si elle agit mal, il en résulte pour l’homme des privations, des souffrances. La loi de la liberté, c’est de se développer en se conformant aux prescriptions de la raison. La sanction de cette loi, c’est la responsabilité , qui attache la récompense aux efforts bien gouvernés etla peine à l’inertie ou au désordre.
La liberté et la responsabilité sont, pour ainsi dire, l’âme même de l’économie politique. Le travail, qui n’est que l’application suivie et régulière de l’activité, est libre par essence, comme la source dont il émane. Mais il est souvent opprimé en fait : une telle oppression constitue une violation évidente des lois de la nature humaine ; elle ôte à l’hoinme le seul moyen légitime qu’il ait de subsister, de se développer. Travailler est une nécessité et un devoir; ce doit donc être un droit. Ainsi en jugeait Turgot, lors qu’il plaçait en tète de l’édit qui abolit les corporations ces mémorables paroles qui sont comme la préface et le résumé de l’économie politique : cc Dieu, en donnant à l’homme des besoins et en lui rendant nécessaire la ressource du travail, a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée et la plus imprescriptible de toutes. » Il suit de là que chacun doit travailler à ses risques et périls, sans mettre à la charge d’autrui le sacrifice et l’effort, pour se réserver les produits de cet effort et les fruits de ce sacrifice. C’est ce qui fait que l’esclavage, dont l’effet est de mettre tout le travail d’un côté, et de l’autre tous les produits du travail, est une injustice si révoltante; c’est ce qui fait aussi qu’en vertu d’une admirable harmonie de l’utile et du juste, ce travail est moins productif que le travail libre. Des deux stimulants en effet que nous avons nommés plus haut, la crainte de la souffrance et le désir du bien-être, la première cause seule agit sous la forme des menaces et des châtiments, la seconde est anéantie. Mais l’esclavage, qui est la plus destructive atteinte portée à la liberté et à la responsabilité, n’est pas le seul dommage qu’elles puissent recevoir. Entre leur anéantissement radical et leur entier respect, leur plein développement, il y a une multitude de degrés intermédiaires par lesquels le monde a passé, et qu’il n’a pas achevé d’épuiser encore, môme dans notre Europe occidentale : tels sont le servage, qui est en voie de disparaître, heureusement; la multitude de gênes qui pèsent sur le travail et sur le commerce, et en général toutes les tutelles
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abusives qui traitent l'homme comme étant hors d’état de se conduire lui-même.
La sociabilité , cet autre attribut distinctif par lequel Aristote définit l’homme (î), ne résulte pas moins de l’observation de la nature humaine. Sans le concours de ses semblables, l’individu ne peut rien et n’est rien, physiquement et moralement. La sympathie, une sympathie irrésistible, rapproche les membres de la famille humaine, et l’intérêt cimente ensuite leur union. La famille est la forme inévitable et primitive de la sociabilité : sans la société, le langage, indispensable non- seulement à l’expression, mais au développement de la pensée et à celui de l’homme tout entier, n’aurait pas ôté créé. Niera- t-on que la sociabilité soit un instinct impérieux de notre nature? Qu’on voie ce que fait le système pénitentiaire. Pour punir celui qui s’est mis contre elle en révolte, la société recourt à ce moyen aussi simple qu’infaillible, elle l’isole. Il s’est trouvé même que ce supplice avait dépassé son attente, et que, pour ne pas devenir une cruauté encore plus barbare que la peine de mort, il doit être tempéré par quelque adoucissement. L’hypothèse de l'isolement comme état primitif de 1 humanité, si commune au dernier siècle, n’est que le rêve de la philosophie en délire. Un tel rêve n’a pu naître que dans une société pleine d’abus et de corruption, qui semblait, à des esprits extrêmes violemment ramenés en arrière vers un âge d’or chimérique, condamner l’existence de la société même. Pourtant cette hypothèse, toute vaine qu’elle est, a exercé une funeste influence sur les diverses branches des sciences sociales.
(I) Politique cV Aristote, liv. Ier, ch. i. Tout ce chapitre de l’admirable ouvrage d’Aristote est consacré au développement de cette proposition. Voir la traduction de M. Barthélemv- Saint-Hllaire.
MANUEL n’ ÉCONOMIE POLITIQUE.
En s’appliquant à la politique, la philosophie du dix-huitième siècle a trop envisagé l’homme comme un être indépendant, purement personnel, ayant des droits qu’il tient de la nature, tandis que ses devoirs ne lui viendraient que de conventions consenties. L’idée de l’homme isolé, au dix-huitième siècle, se retrouve partout : en métaphysique, c’est l’homme-statue de Condillac ; en morale, c’est l’homme égoïste d’Helvétius ; en politique, c’est l’homme sauvage de J. -J. Rousseau, cet homme d’avant la propriété et d’avant la société, qui consent à se faire sociable, comme s’il ne l’était pas naturellement. Suivant la juste et profonde remarque qui en a été faite (1 ), cette tendance à voir dans l’homme le côté individuel plus que le côté sociable a eu dans les idées et jusque dans les lois un contrecoup fâcheux, et peut-être l’économie sociale, dans ses théories et dans ses applications, n’ a-t-elle pas toujours su se défendre, même au dix-neuvième siècle, de cette pence sur laquelle avait glissé le dix-huitième.
Au reste, pour mériter le reproche d ’ individualisme excessif, qui lui a été adressé par les écoles socialistes, il faudrait que l’économie politique manquât à sa propre nature. Son nom même (woXitmcov, en grec, signifie social) suppose l’existence de la société. L’expression économique de la sociabilité, c’est l’échange. Plus l’homme devient sociable, en vertu de causes religieuses, morales, politiques,
(1) Par M. Michel Chevalier. Le célèbre professeur a cité plus d’une fois dans son cours le décret de 1 7 9 i qui, en abolissant les corporations, interdit aux maîtres et aux ouvriers de se réunir pour leurs prétendus intérêts communs ; décret qui révèle sans doute la défiance naturelle qu’inspirait la crainte du retour des corporations, mais dont l’esprit général remonte à une cause philosophique. Cet esprit se retrouve encore en partie dans notre législation, peu favorable à l’association. M. Michel Chevalier est revenu souvent sur la nécessité de distinguer et de combiner ces deux éléments de la nature humaine, l’élément personnel et l’élément sociable.
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qui dominent la civilisation économique elle-même et qn lui impriment tel ou tel caractère, plus il multiplie ses échanges. Sous les formes diverses qu’il revêt, échange d’idées, échange de sentiments, l’échange est le lien unique de la société ; il en est un des principaux sous sa forme spécialement industrielle. Sans trop faire violence au langage, peut-être peut-on dire que certains animaux travaillent; mais ils n’échangent point. L’échange, c’est la sociabilité en action, la solidarité humaine rendue visible et alpable , habituelle comme le besoin et familière une l’habitude. L’économie politique se propose comme but pratique de rendre les échanges nombreux, faciles, purs de fraude. En demandant la liberté de la production, elle demande, comme une conséquence nécessaire, la liberté de l’échange; caria production qui, chez les peuples civilisés, et d’autant qu’ils le sont davantage, ne s’opère elle-même qu’à l’aide d’une série d’échanges, ne saurait être libre quand l’échange est entravé.
Il serait facile de montrer la sociabilité avec la solidarité qui en résulte, se faisant jour encore sous d’ autres formes plus spéciales dans le monde économique : sous celle de la division du travail, qui n’est que la coopération de plusieurs travailleurs ou groupes de travailleurs à une même œuvre, c’est-à-dire une véritable association ; sous celle des assurances, sous celle de l’impôt, sous celle du crédit. Mais nous craindrions d’anticiper sur les développements nombreux que recevront ces idées : sociabilité , solidarité. L’échange, posé en tête de l’économie politique, résume tout le reste. Il n’y a pas un seul fait économique qui ne suppose ce fait et qui ne s’y ramène.
L’homme enfin est perfectible ; cela résulte de ce que nous venons de dire. A quoi nous serviraient notre liberté, notre responsabilité, le secours de nos semblables,
si ce n’est à nous perfectionner, et, avec notre être intérieur, à perfectionner aussi notre condition (1) P La loi de cette liberté, de cette responsabilité humaine, de cette sociabilité, considérée, soit en elle-même à titre de sentiment, soit dans ses formes, c’est de se développer sans cesse. Ce développement, mis à la charge de l’homme qui en est à la fois l’auteur et l’objet, mesure tous les progrès de l’ordre moral et de l’ordre matériel.
Et d’abord, il faut le reconnaître, les besoins obéissent à une loi de développement. A peine a-t-il réalisé le bien, l’homme vise au mieux. 11 aime aussi la diversité; 1 l’aime à ce point que le goût de la nouveauté se place h imème au nombre de ses besoins les plus impérieux. Prenez les besoins les plus matériels comme les plus intellectuels, vous verrez qu’ils vont sans cesse se développant. C’est un mal, sans doute, quand l’homme est conduit par là aux raffinements de la mollesse et de la volupté. Mais, à titre de loi générale, c’est un bien. Grâce à cette loi, ses besoins matériels, qui ne se contentent plus d’une satisfaction grossière comme chez les sauvages et chez les barbares, suscitent une foule d’industries qui contribuent à la force et au charme de la civilisation. Ses besoins spirituels deviennent aussi plus exigeants. Le besoin de savoir devient une passion véritable. Le besoin d'aimer devient plus délicat. Le besoin du beau se raffine et s’exalte ; il enfante les chefs-d’œuvre de l’art ; il se mêle à quelque degré à toutes les créations, même les plus humbles, de l’industrie. Le besoin religieux enfin va se spiritualisant sans cesse davantage. Cette expansibilité des besoins, qui impose à l’homme de nouveaux motifs de vertu, en le soumettant à des tentations plus nombreuses, lui crée aussi de nouveaux mobiles d’action. Sans elle,
(I) Sur celte double face de la civilisation, dont l’une répond au développement intérieur et individuel, l’autre au développement extérieur et social, voir l’admirable leçon sur la civiisationqui ouvre le cours de M. Guizot.