SCIENCES
Les rapports de l’économie politique avec l’ordre moral et social découlent du chapitre précédent. C’est le droit naturel qui établit le principe de propriété que l’économie politique commente et développe à sa manière : c’est la morale, cette science des devoirs et des droits, qui analyse et détermine les principes et les règles du juste et :1e l’injuste ; c’est elle qui constate le droit général de l’homme par rapport aux choses, ses devoirs envers lui- même, ses droits et ses devoirs dans ses relations avec les autres, principes dont l'économie politique s’inspire pour en faire toutes les applications de son ressort.
A son tour, ainsi qu’on Fa dit déjà, l’économie politique est le meilleur auxiliaire de la morale. Elle prêche le ..travail, l’épargne, la fraternité humaine au nom même de l’intérêt bien entendu. Nous ajouterons que le bien-être que ses enseignements contribuent à répandre et à. faire descendre dans toutes les classes, donne à l’homme plus de loisir pour cultiver son intelligence, et l’arrache à l’abrutissement et aux grossières tentations de la misère. On a vu sans doute quelques peuplades pauvres et honnêtes plutôt que vertueuses ; mais elles vivaient dans un état d’immobilité qui n’est pas la véritable destinée des sociétés humaines. Elles étaient peu civilisées, et surtout elles
étaient peu en voie de se civiliser davantage. Que l’on \ *
i egard o a 1 état Ju monde, et l’on verra que les peuples les plus avancés en industrie sont aussi ceux chez lesquels 1(3 principe moral a plus de force et chez lesquels la délicatesse dans les relations jirivées et l’héroïsme dans la guerre se manifestent davantage.
h économie politique offre aussi d’évidents rapports avec la politique. Elle détermine la sphère d’action du gouvernement en matière d’industrie. Elle montre avant tout o an s 1 Etat le protecteur «les propriétés et des personnes. Elle lui indique 1 s conditions générales de production, Je distribution et d’emploi de la richesse dont il ne peut se départir sans en tarir les sources. De son côté la politique, sans influer sur les solutions de la science, exerce
une influence qu on ne saurait méconnaître sur ses applications.
« On conçoit, écrit M. Rossi (1 , que la morale, que la politique interviennent dans les questions sociales. Le but de Ja société, comme le but de l’individu, n’est pas seulement d être riche; ce but peut même, dans certains cas, ctie subordonné à un but plus élevé. Supposons que ce fut un moyen de richesse nationale que de faire travailler les enfants quinze heures par jour, la morale dirait que cela n’est pas permis ; la politique aussi dirait que c’est là une chose nuisible à l’Etat, qu’elle paralyserait les forces de la population. Pour avoir dès ouvriers de onze ans, on aurait do chétifs soldats de vingt ans. La morale ferait valoir ses préceptes, la politique ses exigences, et quand meme il serait prouvé que le procédé serait utile comme || moyen de richesse, on ne devrait pas l’employer. Devraiton donc se récrier contre l’économie politique ? Non, l’économie politique n est qu une science qui examine les rapports des choses et en tire des conséquences. Elle examine quels sont les effets du travail ; vous devez, dans la pratique, appliquer le travail selon l’importance du but. Quand l’application du travail est contraire à un but plus
(1) Cours d'écon. polit., t. I. leçon ne.
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élevé que la production de la richesse, il ne faut pas rappliquer.
« S’il était démontré, ajoute le même auteur, que ces maisons où sont recueillies les malheureuses victimes de la débauche ou de la misère de leurs parents, que les maisons d’enfants trouvés sont contraires aux déductions de l’économie politique, l’économiste ne le dissimulerait pas. Alors on en conclurait que les économistes veulent que, dès demain, ces maisons soient fermées ; on ajouterait qu’ils sont des hommes sans entrailles, des hommes qui foulent aux pie 1s tout sentiment d’humanité. Rien de semai Me n’existe. L’économie politique vous signale un fait t sun résultat. C’est à vous ensuite d’examiner si, dans les circonstances de votre pays, il n’y a pas d’autres faits et d’autres conséquences qui s’opposent à la suppression de ces maisons. Supposez que, dans un département, cette suppression dût exciter une révolte ; est-ce que vous voudriez l’opérer ? Non certes. »
Les faits sociaux ne doivent donc pas être jugés uniquement du point de vue de la richesse. Les sociétés ont plus d’un but à atteindre, dans ce monde. Dans l’application, plusieurs principes concourent à la solution des questions sociales. Parmi d’autres cas, citons-eh un assurément des plus désastreux, la guerre. Il n’est pas une guerre qui ne soit fâcheuse sous le rapport économique. Le peuple qui croit s’enrichir en faisant la guerre s’abandonne à des rêves , car, si l’on calcule tous les capitaux perdus, même lorsqu’on est vainqueur, on trouvera que la guerre ne produit jamais de richesses. Mais juge-t-on seulement sous ce rapport de l’opportunité d’une guerre? N’y a-t il pas des cas où il y va soit de l’honneur, soit de l’influence légitime d’une nation, de savoir s’y résoudre ?
Nous avons hâte d’ajouter que ces conflits entre les différentes règles qui déterminent l’action sociale sont exceptionnels ; le bien moral, le bien politique, le bien économique, sont essentiellement d’accord; le bien est un comme la vérité! est une.
L’économie politique n’entre pas dansâtes procédés particuliers des différents arts. Pour savoir l’espèce de secours que la société trouve dans les arts industriels, et les lois générales qui leur donnent leur maximum de fécondité, nous n’avons pas besoin d’étudier l’art de fabriquer le fer ni les étoffes. C’est la technologie qui s’en occupe. La connaissance de la technologie est un instrument utile aux mains de l’économiste, mais elle ne fait pas partie de la science qu’il cultive. A chacun son domaine. Ajoutons qu’il est à souhaiter que les différents domaines comme niquent entre eux le. plus possible.
L’économie politique est distincte aussi de la était avec laquelle ou la confond quelquefois, parce qu’elle s’en aide comme d’un secours dans ses démonstrations. L’économie politique, nous l’avons vu, par ses vérités fondamentales, appartient à tous les temps, à tous les lieux ; la statistique appartient à tel endroit, à telle époque. La statistique peut énoncer des faits, mais par elle-même elle est incapable d’en rendre compte. L’économie politique est en quelque sorte la philosophie de la statistique : elle lui donne un sens ; elle en tire des conclusions.
Il est d’autres sciences morales et môme physiques avec lesquelles l’économie politique est en rapport. Ainsi la législation a besoin d’elle pour ne pas faire fausse route sur les nombreuses questions qui intéressent le travail et la richesse, et l’économie politique, lorsqu’elle sort des généralités, a besoin de connaître la nature et l’effet des lois qui ont rapport à la constitution de la propriété, à l’héritage, à l’industrie et au commerce. L’économie politique emprunte à 1 ’ histoire une partie de son expérience. Comment nier que l’histoire ne trouve aussi dans l’intelligence de l’économie politique la solution de faits nombreux et considérables, trop souvent obscurs ou mal compris, relatifs aux finances, aux échanges extérieurs, à l’organisation industrielle, à la population, aux émigrations, a tout ce qui touche en un mot aux intérêts matériels des nations ? La géographie elle-même fournira enfin
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à l’économiste des connaissances positives d’un très-grand prix pour la solution des questions pratiques.
Ce coup d’œil jeté sur les rapports de l’économie politique avec les autres sciences achèvera de montrer aussi en quoi sa méthode se rapproche et en quoi elle diffère de celles qu’elles emploient, et de mettre en lumière son vrai caractère scientifique. Platon prête des ailes à son philosophe. Bacon demande, dans son langage énergiquement figuré, que le physicien observateur, marchant dans la route de l’expérience, ait pour ainsi dire « des semelles de plomb.. » L’économie politique est une science de principes et de faits. Science complexe, analogue aux mathématiques par les rapports qu’elle constate, par les chiffres dont elle s’autorise et par l’emploi du raisonnement déductif; à la physique par la méthode d’observation et d’induction, comme par le caractère souvent matériel des objets dans lesquels s’incorpore la valeur ; elle tient à la philosophie par ces vérités dont elle s’éclaire comme cl’en haut. Sans avoir l’orgueil d’aspirer à la suprématie universelle, ni l’humilité de se réduire à n’ètre que la servante des autres sciences avec lesquelles elle est en relation, tour à tour elle commande et elle obéit, elle reçoit et elle donne.