UTILITÉ ET IMPORTANCE DE L ‘ÉCONOMIE POLITIQUE
le mal que se font Les hommes ne vient pas uniquement de leurs erreurs, comme on l’a trop cru au xvme siècle ; il vient aussi de leurs passions ; mais, quand les unes servent aux autres de prétexte et d’aliment, à quelles souffrances étendues, à quels maux profonds ne faudra-t-il pas s’attendre !
Le bon sens lui-mème, comme on se l’imagine trop communément, ne saurait tenir lieu de la science] économique plus qu’il ne tient lieu du savoir en physiologie et en médecine ; et cela est d’autant plus vrai que c’est surtout peut-être en .économie politique que les apparences ne répondent pas aux réalités. Les apparences ont porté des hommes auxquels assurément le bon sens et même le génie ne faisaient pas défaut à condamner les machines qui commencent trop souvent par causer du préjudice aux ouvriers, à confondre le numéraire avec la richesse, à accuser la propriété des maux qu’elle contribue à adoucir, à prendre des moyens qui épuisent les peuples pour des moyens propres aies soulager. Rien ne dispense donc, pour résoudre les problèmes dont l’économie politique poursuit la solution, d’une analyse régulière et scientifique.
La théorie sans doute ne saurait jamais être contraire au sens commun ; mais ce que l’on appelle vulgairement le sens commun n’est bien souvent que l’opinion dominante. Il n’appartient alors qu’à la théorie, ce bon sens plus profond et plus complet, de substituer la vérité à des aperçus trompeurs. Le rôle de la science est de perfectionner 'et bien souvent de rectifier les notions communément répandues : c’est ce que l’on comprend parfaitement dans quelques pays, comme l’Angleterre. L’économie politique y est enseignée même aux ouvriers ; elle y compte une multitude de chaires ; elle y produit un grand nombre de publications populaires. Quand l’économie politique ne servirait qu’à empêcher certaines illusions de naître, elle rendrait par là un service immense ; car elle épargnerait, aux individus égarés trop facilement sur la foi de sophismes
VA MJ EL D KCUXUAUE POLITIQUE.
qui ne résistent pas à un examen quelque peu attentif, des mécomptes cruels, et procurerait à la société la sécurité, ce premier des biens sans lequel rien ne se développe et rien ne dure.
Ce qui vient d’être dit achèvera de réfuter ceux qui nient l’utilité et l’importance de la théorie en l’opposant à la pratique : vieille antithèse dans laquelle on paraît trop sou.vent se complaire, comme s’il n’était pas de l’essence et de la destinée de ces deux termes de se transformer sans cesse l’un dans l’autre, comme si le progrès des idées et des choses humaines exprimait autre chose (pie leur 'fusion réciproque dans une même vérité. Qu’on cite un fait, dans le monde, grand ou petit, dans quelque ordre que ce soit, qui n'ait été d’abord une idée dans l’esprit humain ! La liberté industrielle, cette pratique de la France depuis soixante ans, a été une théorie dans la tète de Turgot. La liberté commerciale, cette récente expérience de l’Angleterre, dans laquelle la France s’engage à son tour par le procédé transitoire des traités de commerce, .était, il y a longtemps déjà, une théorie dans la pensée d’Adam Smith. On accuse la théorie de présomption. 11 y a quelque chose pourtant de bien plus cliimériquement téméraire, c’est la pratique qui prétend absolument s’en passer. Un homme d’un grand esprit, M. Royer-Collard, exprime quelque part cette pensée sous une forme piquante et vraie : « A vouloir se passer de la théorie, écrit-il, il y a la prétention excessivement orgueilleuse de n’ètre pas obligé de savoir ce qu’on dit quand on parle, et ce qu’on fait quand on «°it. »