‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 22 sur 77 · II. De l’utilité sociale et de la propriété · texte numérisé non relu

II. De l’utilité sociale et de la propriété

Fondée en droit, la propriété ne se justifie pas moins par les raisons les plus fortes tirées de l’utilité sociale. Il est utile que le travailleur qui a fécondé le sol garde le fond aussi bien que la surface; autrement il usera du sol comme un possesseur pressé de jouir. Là où manque

(1) F. Bastiat, dans divers écrits, s’est attaché à la démonstration de celte vérité avec le plus remarquable talent, et il en a fait, avec beaucoup de raison, selon nous, une des bases principales de l’économie politique, (Voir Propriété et Loi., Justice et Fraternité , etc., et en général les Harmonies économiques.)

une pensée d’avenir, point d’amélioration sérieuse, point de population nombreuse et suffisamment entretenue, point de civilisation ayant des racines profondes, soit morales, soit matérielles. Tous ces avantages ne peuvent venir que de la propriété durable. C’est par la même raison qu il est utile que la propriété soit individuelle et non collective; on en a la preuve dans les communautés religieuses du moyen âge, et de nos jours, dans l’état fort imparfait des propriétés des communes. La propriété collective a pour inconvénient de ne pas stimuler suffisamment l’activité du propriétaire et de n’ètre pas transmissible à des possesseurs plus actifs, plus habiles, mieux fournis de capital, et surtout plus désireux de s’enrichir. Il en est de même pour l’héritage. L’héritage donne à l’activité du père de tamille, à son esprit d’épargne un immense ressort, et devient par là le principe de nouvelles richeses sociales, qui n’auraient pas été créées sans lui et qui profitent à tous, même aux plus dénués. Que l’on retranche la propriété directe du fond, la propriété individuelle et l’héritage, tous les hommes obligés de songer aux étroites nécessités du moment, courbés sous le poids d’un travail matériel et pénible, n’ayant ni le temps ni le droit de songer à l’avenir, resteront abaissés au même niveau ; toutes les générations tourneront dans le même cercle d’ignorance et de misère. Les arts, les sciences, les lettres, n’auront pas le temps de naître ou seront abondonnés. L’industrie eliemème, celle qui répond aux premières nécessités de l’existence, s’accommode mal d’un pareil état; d’une part, elle ne peut se passer du développement des sciences qui, cultivées d’abord avec désintéressement par de prétendus oisifs, se résolvent en applications de tout genre ; d’une autre part, (die n’est possible qu’à l’aide d’une certaine concentration de capitaux, sans laquelle il n’y a ni suffisante division du travail, ni un suffisant appât à l’esprit de perfectionnement. Il faut de riches capitalistes pour appliquer et pour susciter les découvertes. Sans la propriété permanente, avec toutes les conséquences que ce

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mot implique, l'industrie végétera misérablement dans la reproduction des mêmes formes imparfaites, ou se consumera en essais infructueux. Oter la propriété permanente, c’est substituer â la demeure de l’homme civilisé la tente «le l’Arabe éternellement vagabond (1).

Ainsi, la propriété, qui a paru être à tant de réformateurs le monopole abusif de quelques-uns, est d’utilité générale. Pour que les biens qui se partagent en profits et en salaires se multiplient de manière que chacun puisse trouver à vivre moyennant son travail, les stimulants de l’activité et de l’épargne ne sauraient être trop puissants, et c’est l’énergie de l'intérêt personnel qui, étant seul pourvu de ces aiguillons, travaille, pour ainsi dire, sans le savoir et sans le vouloir, au profit commun. M. Charles Comte, dans son Traité de la Propriété , donne comme exemple ce fait que la lieue carrée, qui, sans culture, nourrirait fort mal un seul homme, en nourrit mille ou douze cents, dans l’état actuel, lorsqu’elle est appropriée et cultivée. Quant à l’industrie, on peut affirmer que la richesse qui en naît est, pour ainsi dire, illimitée. C’est pitié d’entendre certains réformateurs représenter comme un grand malheur la privation pour les masses des droits dits primitifs de cueillette, pèche, chasse et pâture. Qu’on aille donc proposer aux moins aisés des ouvriers de nos villes et de nos campagnes de se contenter de la jouissance de ces droits dans une forêt vierge! Grâce à la propriété et au progrès qu’elle a suscité^, l’ouvrier vit au milieu d’une civilisation qui met à sa portée une foule d’avantages particuliers et publics. Car la propriété, exclusive à titre de droit, l’est si peu dans ses effets qu’elle agrandit incessam-

(I) Voir l’ouvrage de M. d'hiers {De la Propriété ); voir l’article Propriété dans le Dictionn. des Sciences philosophiques , par M. Franck, et le même sujet traité dans le Dictionn. de V Écon. polit. , par M. Léon Faucher. On pourra lire aussi avec fruit le Traité fort approfondi de M, Charles Comte sur le même sujet.

ment le domaine des biens communs, comme routes, canaux, édifices de toute nature, etc., etc. Le moindre des biens qu’elle multiplie chez nous à. l’usage de tous ferait envie au plus puissant roi sauvage jouissant des quatre droits. On parle de chômage. Croit- on que la pêche ne chôme jamais, et que la forêt soit toujours giboyeuse? On décrit les horreurs de la faim contre laquelle l’ouvrier a pour se prémunir et se défendre son travail, l’épargne, l’assistance publique et privée. Il semble que ceux qui se livrent à ces sombres peintures de la civilisation n’ont jamais ouï parler de l’anthropophagie, cet affreux complément de l’innocent droit de cueillette. Pourtant, chez ('es peuplades que la faim rend féroces, il n’y a pas de détenteurs du sol à accuser, et on n’a aucun prétexte pour soutenir que l’espace leur fasse défaut.

On a remarqué mille fois que la prospérité dont jouissent les populations se mesure rigoureusement à la sûreté dont la propriété jouit elle-même, comme leur misère à son manque de sécurité. Aux époques de guerre et de révolution, les inquiétudes de la propriété retombent sur toute la population en chômages et en baisses de salaire. Aux époques de paix et d’ordre public, fécondée par l’esprit d’entreprise sous le nom de capital, elle alimente le travail et le rémunère largement : l’aisance tend alors à s’universaliser et son niveau à s'élever. La comparaison des différents pays donne lieu aux mêmes résultats. C’est aux Etats-Unis, en Angleterre, en France, pays du monde où la propriété est le mieux garantie, que se rencontre la plus grande somme de bien-être. En Orient, où elle est encore si mal protégée, où l’État, ainsi que le demandent chez nous des esprits prétendus progressifs, est l’unique propriétaire des biens dont les individus ne sont qu’usufruitiers, la masse est misérable; les récents efforts pour la régénération des contrées où domine le sultan tendent à y faire prévaloir le respect de la propriété, avec la sûreté des personnes et l’égalité civile, et il est facile de prévoir que ces belles contrées ne prendront leur place dans la

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civilisation qu’autant que la propriété individuelle y sera, comme chez nous, consacrée et protégée.

Propriété, sécurité, industrie, richesse, fonds de salaires plus abondant, aisance plus répandue, on voit donc que tous ces termes se lient comme une chaîne étroite dont la propriété forme le premier anneau et la sûreté le second; car on ne travaille, on n’épargne, on n’avance qu’à la double condition de posséder et d’être sûr de conserver ce que l’on possède.

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