CHAPITRE PREMIER
DE LA PRODUCTION
Lorsque l’on répond avec Tunanimité des économistes contemporains qu’il faut entendre par produire non pas créer de la matière, privilège qui n’appartient point à l’homme, dont toute l’action se borne à transformer, à modifier, mais créer de l’utilité, il semble que l’on exprime une idée fort simple qui a dû frapper de bonne heure toutes les intelligences et rallier toutes les écoles ; pourtant il n’en a pas toujours été ainsi, et celui qui porterait un tel jugement s’exposerait au mécompte réservé à tous ceux qui s’imaginent que l’esprit humain, dans l’explication scientifique des choses, a débuté par ce qui est simple, juste et naturel ; l’expérience prouve au contraire que c’est presque toujours par là qu’il a fini.
Pour les premiers écrivains qui portèrent leur attention sur la formation de la richesse, être riche, c’était pour un peuple, comme pour un individu, posséder une grande quantité de monnaie. Les économistes français du dixhuitième siècle réfutèrent cette illusion, qui infectait toutes les théories sur le commerce et les finances, et dont les
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conséquences pratiques étaient désastreuses; mais iis y substituèrent une autre erreur. Dominés par cette idée qu’il n’y a production de richesse que lorsqu'il y a création d’un excédant matériel dans la quantité des produits, ils soutinrent que la terre seule produit réellement, parce qu’elle seule laisse un excédant, à la différence de l’industrie manufacturière, qui n’opère que des changements de forme, et du commerce, qui n’effectue que des changements de lieu. Une analyse moins systématique leur eût montré pourtant, comme elle devait montrer à leurs successeurs, que s’il n’y a pas excédant matériel, il y a néanmoins excédant d’utilité publique et richesse créée dans ces deux derniers cas; car les choses qui ont reçu une nouvelle façon ou qui ont été mises par les transports à la portée des besoins de l'acheteur, ont acquis par ces opérations une utilité qu’elles n’avaient point dans leur état primitif, et une valeur en échange supérieure à leur valeur antérieure, quelquefois dans d’énormes proportions; il suffit pour s’en convaincre de jeter les yeux sur tant de fortunes acquises par les industriels et par les commerçants. Adam Smith coupa court à l’erreur physiocratique en plaçant dans le travail , et non plus dans la terre , le fondement de toute richesse, opérant par là toute une révolution dans la science économique. Les diverses industries qui s’exercent sur la matière pour la transformer rentrèrent dès lors en possession du titre de productives , dont les avait destituées à tort Quesnay et son école au profit des seuls agriculteurs.
On pouvait croire le débat terminé et la science économique assise désormais sur des fondements immuables et incontestés. Il ne devait pas en être ainsi. Adam Smith appliquait aux travaux qui ne s’exercent point sur la matière l’épithète d 'improductifs. En conséquence, il les écartait du domaine de l’économie politique, de même qu’il refusait à leurs résultats le nom de richesses. Ce fut le point de départ d’une controverse nouvelle.
Pour mettre ceux qui étudient l’économie politique au
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(if.
courant de cette controverse, tixons-en bien le caractère. 11 ne s’agit pas de savoir s’il y a des travaux qui ne produisent pas d’utilités. Tout les travaux, à quelque catégorie qu’ils appartiennent, sont utiles. Mais tout travail productif d’utilité l’est-il par là même de richesse ? Adam Smith dit non, et l’un de ses plus éminents disciples, M. J. Stuart Mill, s’attache également à établir le caractère matériel de la richesse, ce que Maltlius avait déjà fait de son coté par des arguments souvent fautifs, on doit le reconnaître, quelle que soit l’opinion que l’on adopte. Ainsi, dans la théorie de ces économistes et de beaucoup d’autres, les utilités non matérielles ne doivent pas être appelées richesses et elles doivent être absolument exclues de l’économie politique. La théorie opposée admet l’existence de produits immatériels, véritables richesses comme les autres, ayant au même rang et au même titre droit de cité en économie politique. J. -B. Sày introduisit le premier cette théorie, mais avec toutes sortes de réserves, dont quelques-unes même sont peu conséquentes avec l’existence de produits immatériels , c’est l’expression dont il se sert (l).Une leçon, le chant ouïe jeu d'un acteur, l’ordonnance d’un médecin, la sentence d’un juge, etc., sont des produits immatériels qui ont, selon lui, une valeur comme les autres produits. Mais, à peine l’existence de ces produits reconnue, il s’applique à les distinguer des produits matériels par des raisons qui ne sont pas toujours les vraies, disant que ces produits ne s’attachent à rien, qu’il est impossible de les accumuler, qu’ils n’ajoutent rien à la richesse nationale, qu’il y a même du désavantage à les multiplier, et que la dépense qu’on fait pour les multiplier est improductive. Alors un autre économiste prend la parole. M. Dunoyer ne connaît pas ces moyens termes. On pourra lui reprocher même de trop absorber les divers travaux dans l’économie politique. Mais il est impossible de mieux plaider la cause de ces produits tour à tour in-
(1) Traite d' Er-onom-, polit. , liv. I, ch. xm.
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troduits avec honneur et trop sacrifiés par J. -B. Say. M. Dunoyer a attaché son nom à la théorie opposée à celle de Smith, de Malthus et de M. Mill (i). La manière dont il combat les restrictions de Say, et dont il complète la théorie de ce célèbre économiste, est fort remarquable; et sur ce terrain son argumentation est complètement victorieuse. Nous la reproduisons presque in extenso avant d’indiquer sous quelles réserves elle peut être adoptée selon nous : <( Toutes les professions utiles, quelles qu’elles soient, celles qui travaillent sur les choses comme celles qui opèrent sur les hommes, font un travail qui s’évanouit à mesure qu’on l’exécute, et toutes créent de l’utilité qui s’accumule à mesure qu’elle s’obtient. Très-assurément la leçon que débite un professeur est consommée en même temps que produite, de même que la maind’œuvre répandue par le potier sur l’argile qu’il tient dans ses mains ; mais les idées inculquées par le professeur dans l’esprit des hommes qui l’écoutent, la façon donnée à leur intelligence, l’impression salutaire opérée sur leurs facultés affectives, sont des produits qui restent, tout aussi bien que la forme imprimée à l’argile par le potier. Un médecin donne un conseil, un juge rend une sentence, un orateur débite un discours, un artiste chante un air ou déclame une tirade : c’est là leur travail; il se consomme à mesure qu’il s’effectue, comme tous les travaux possibles ; mais ce n’est pas là leur produit, ainsi que le prétend à tort J. -B. Say : leur produit, comme celui des producteurs de toute espèce, est dans le résultat de leur travail, dans les modifications utiles et durables que les uns et les autres ont fait subir aux hommes sur lesquels ils ont agi, dans la santé que le médecin a rendue au malade, dans la moralité, l’instruction, le goût, qu’ont répandus le juge, l’artiste, le professeur. Or ces produits restent ; ils sont susceptibles de s’accroître, de s’accumuler,
(1) Dans son ouvrage sut* la Liberté du travail . 3 vol; Chez Guillaumin etCc.
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et nous pouvons acquérir plus ou moins de vertus et de connaissances, de même que nous pouvons imprimer à des portions quelconques de matière quelqu’une de ces utilités qui sont de nature à se fixer dans les choses, et qui leur donnent plus ou moins de valeur.
« 11 est vrai que l’instruction, le goût, le talent, sont des produits immatériels ; mais en créons-nous jamais d’autres? et n’est-il pas surprenant de voir J .-B. Say en distinguer de matériels et d’immatériels,, lui qui a si judicieusement remarqué que nous ne pouvons créer pas plus qu’anéantir la matière, et qu’en toutes choses nous ne faisons jamais que produire des utilités, des valeurs? La forme, la figure, la couleur, qu’un artisan donne à des corps bruts sont des choses tout aussi immatérielles que la science qu’un professeur communique à des êtres intelligents; ils ne font que pro luire des utilités l’un et l’autre, et la seule différence réelle qu'on puisse remarquer entre leurs industries, c’est que F un tend à modifier les choses et l’autre à modifier les hommes.
« On ne peut dire que le travail du professeur, du juge, du comédien, du chanteur ne s'attache à rien ni qu’il n en reste rien ; il s’attache aux hommes sur qui il opère, et il en reste les modifications utiles et durables qu’il leur a fait subir; de même que le travail du fileur, du tisserand, du teinturier se réalise dans les choses qui le subissent, et y laisse les formes, la figure, les couleurs qu’il leur a imprimées .
« On ne peut pas dire que les valeurs réalisées dans les hommes, que la capacité, l’industrie, les talents qu’on leur a communiqués ne sont pas susceptibles de se vendre ; ce qui ne se vend pas, au moins dans les pays assez civilisés pour n'avoir plus d’esclaves, ce sont les hommes dans lesquels l’industrie humaine les a développés ; mais quant aux talents que ces hommes possèdent, ils sont très-susceptibles de se vendre, et ils sont en effet continuellement vendus : non pas, je le reconnais volontiers, en nature et en euxmèmos, mais sous la forme des services, du travai , de
l’enseignement qu’on emploie d’ordinaire à les inculquer à autrui.
« On ne peut pas dire davantage que les valeurs que le travail parvient à fixer dans les hommes ne sont pas de nature à s’accumuler ; il est aussi aisé de multiplier en nous-mêmes les modifications utiles dont nous sommes susceptibles, que de multiplier dans les choses qui nous entourent les modifications utiles qu'elles peuvent recevoir.
(( On ne peut pas dire non plus quhï y a du désavantage à les multiplier ; ce qu’on ne pourrait multiplier sans désavantage, ce sont les frais réservés pour obtenir une espèce quelconque de produits ; mais, quant aux produits euxmêmes, on ne peut pas dire qu’il y ait du désavantage à les accroître; on 11e voit pas plus les hommes se plaindre d’avoir trop d’industrie, de goût, d’imagination, de savoir, de vertu, qu’on ne les voit se plaindre de posséder trop d’utilités de quelque autre espèce.
ce On ne peut pas dire que la dépense [aile pour obtenir ces produits est improductive . Ce qui serait improductif, ce seraient les frais que l’on ferait inutilement pour les créer; mais quant aux frais nécessaires pour cela, ils ne sont pas improductifs, puisqu’il en peut résulter une véritable richesse, et une richesse supérieure à ces frais de production : il n’est sûrement pas rare que des talents acquis vaillent plus que la dépense faite pour les acquérir; il 11’est pas impossible qu’un gouvernement fasse naître, par une administration active, ferme, éclairée de la justice, des habitudes sociales d’1111 prix infiniment supérieur à la dépense qu’il faut faire pour obtenir un si précieux résultat.
« On ne peut pas dire enfin que ces produits n’ ajoutent rien au capital national : ils l’augmentent aussi réellement que peuvent le faire des produits de toute autre espèce. Un capital de connaissances ou de bonnes habitudes ne vaut pas moins qu'un capital d’argent ou que toute autre espèce de valeurs. Une nation n’a pas seulement des besoins physiques à satisfaire: il est dans sa nature d’éprou-
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ver beaucoup «le besoins intellectuels et moraux; et, pour peu qu’elle ait de culture, elle placera la vertu, l'instruction, le goût, au rang de ses richesses les plus réelles et les plus précieuses. Ensuite ces choses, qui sont de vraies richesses par elles-mêmes, par les plaisirs purs et élevés qu’elles procurent, sont en outre des moyens absolument indispensables pour obtenir cette autre espèce de valeurs que nous parvenons à iixcr dans les objets matériels. Il ne suffît pas, en effet, pour créer celles-ci, de posséder des ateliers, des outils, des machines, des denrées, des monnaies; il faut des forces, de la santé, de la science, du goût, de l’imagination, de bonnes habitudes privées et sociales, et les hommes qui travaillent à la création et aux perfectionnements de ces produits peuvent, à juste titre, être considérés comme producteurs des richesses improprement dites matérielles, tout aussi bien que ceux qui travaillent directement à les créer. Il est sensible, en un mot, que, si une nation accroît son capital en étendant ses cultures, en améliorant ses terres, en perfectionnant ses usines, ses instruments, ses bestiaux, elle l’accroît, à plus forte raison, en se perfectionnant elle-même, elle qui est la force par excellence, la force qui dirige et fait valoir toutes les autres.
« Le moyen, après cela, qu’on veuille bien nous le dire, de soutenir que les hommes qui emploient directement leur activité à la culture de leurs semblables, créent des produits qui s’évanouissent en naissant ! La vérité, pour ces travailleurs comme pour tous, c’est que dans l’œuvre de la production il n’y a que leur travail qui s’évanouisse, et que, quant à leurs produits, ils sont aussi réels que ceux des classes les plus manifestement productrices. Que peuton faire de mieux, en effet, pour accroître le capital d’une nation, que d’y multiplier le nombre des hommes sains, vigoureux, adroits, instruits, vertueux, exercés à bien agir et à bien vivre? Quelle richesse, même alors qu’il ne s’agirait que de bien exploiter le monde matériel, pourrait paraître supérieure à celle-là? Quelle richesse est plus ea-
pahle d’en faire naître d’autres? Or, voici précisément celle
que produisent toutes les classes de travailleurs qui agissent directement sur l’homme, à la différence de celles qui ne travaillent pour lui qu’en agissant sur les choses. Un gouvernement, quand il est ce qu’il doit être, est un
producteur d’hommes soumis à l’ordre public et rompus à la pratique de la justice : un véritable moraliste est un producteur d’hommes moraux; un instituteur est un producteur d’hommes instruits et éclairés ; un artiste digne de ce nom est un producteur d’hommes de goût et dame, d’hommes exercés à sentir tout ce qui est bon et beau; un maître d’escrime, d’équitation, de gymnastique, est un producteur d’hommes hardis, agiles, robustes; un médecin est un producteur d’hommes bien portants. Ou bien, si l’on veut, ces divers travailleurs sont, suivant la nature de l’art qu’ils exercent, des producteurs de santé, de force, d’agilité, de courage, d’instruction, de goût, do moralité, de sociabilité : toutes choses que l’on compte bien acquérir lorsque l’on consent à payer les services destinés à les faire naître, tous services dont le prix est, pour ainsi dire, coté, ayant par conséquent une valeur vénale et formant la portion la plus précieuse et la plus féconde des forces productives de la société. »
Ce qu’il y a de judicieux dans ces remarques ne saurait nous conduire à englober, sous le nom de richesses, tous les travaux et tous les services dans le domaine de l’économie politique qui deviendrait ainsi l’unique science sociale. En supposant que les qualités , les modifications plus ou moins durables de l’esprit et de l’âme soient utiles et bonnes, cela ne change rien à leur qualification économique. Chacun sait, dit M. Mill, qu’être riche est une chose; que c’est une autre chose d’être brave, instruit, humain ; chacun comprend que les recherches sur les causes de la vertu, de la science, de la culture des arts, du courage chez un peuple, sont distinctes de celles qui ont pour objet les causes de la richesse. Non que ces faits soient entre eux sans relation : ils réagissent, au con-
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traire les uns sur les autres. Quelquefois une nation est devenue libre, parce qu’ auparavant elle était riche ; une autre est devenue riche, parce qu’auparavant elle avait conquis sa liberté. Les croyances, les lois d’un peuple agissent puissammentsur son état économique, et cet état, à son tour, par son influence sur les relations sociales, réagit sur les lois et les croyances. Mais, bien que ces objets soient en contact continuel, ils sont d’une nature toute différente et ont toujours été considérés comme distincts. Que le moraliste appelle riche celui qui, satisfait des biens intérieurs, trouve dans son propre fonds la source d’inépuisables satisfactions; qu’il dise que l’homme opulent, réduit par ses infirmités ou par ses excès à l’impuissance de jouir des biens de la vie, est pauvre au milieu de ses trésors, un tel langage se comprend; mais pour l’économiste, de même que pour le vulgaire, celui-là seul est riche qui possède beaucoup de valeurs en argent, terres, maisons, magasins, etc., etc.; éprouvât -il de la possession de ces richesses réelles aussi peu de satisfaction qu’éprouvait au contraire de joie le fou du Pirée, qui croyait que tous les vaisseaux arrivant dans le port étaient à lui.
De même, comment n 5 être pas frappé de l’impossibilité absolue d’arriver à aucune évaluation précise de ces biens dits immatériels? On a soutenu avec raison qu’il n’y a aucun moyen de parveni” à évaluer exactement le capital matériel d’une nation, mais on peut le faire plus ou moins approximativement. L’idée seule, au contraire, de faire l’inventaire, un inventaire quelconque, si restreint qu’on le suppose, de l’instruction, de la beauté, de l’agilité, du goût, de la justice, de la bienveillance et autres qualités naturelles ou acquises, a quelque chose de bizarre et de tout à fait choquant; elle répugne au sens commun.
<( Les lois du législateur, les préceptes du moraliste, les démonstrations du physicien, dit Maltlius (1), peuvent
(1) Principes d’ Économie politique (chap. 1er, section ii), précédés d’une introduction et accompagnés de notes pur M. Maurice Monjean (édition Guillaumin).
MAN y KL d’kCONOMIE POIUTIQUE.
certainement être susceptibles d’accumulation cl s’aider «les travaux antérieurs ; mais d’après quelles règles les estimera-t-on et comment saura-t-on quel est le montant de la valeur dont tous ces travaux ont enrichi le pays? D’autre part, le travail, qui est essentiellement nécessaire pour la production d’objets matériels s’estime suivant le prix que ceux-ci rapportent, et on est fondé à croire qu’ils ajoutent à la richesse nationale une valeur au moins égale à celle qu’il a coûté; et à peu d’exception près, c’est cette espèce de travail qui se réalise dans des produits matériels, qui est seule susceptible d’être évaluée avec précision. Estimer la valeur des découvertes de Newton ou les jouissances causées parles productions de Shakespeare et de Milton par le prix que leurs ouvrages ont rapporté, ce serait une bien chétive mesure du degré de gloire et de plaisir qui en est résulté pour leur patrie; ce serait une idée non moins grossière et ridicule de calculer les bienfaits que l’Angleterre a retirés de la révolution de 1688, d’après la solde «des soldats et les autres dépenses qui ont été faites pour l'accomplir. »
Nous ne nions pas à coup sûr ce fait qui frappe tout le monde, que les avocats, les médecins, les acteurs, les chanteurs, etc., rendent des services utiles ou agréables qui s’échangent contre des produits ou, ce qui revient au même, contre un certain produit, c’est-à-dire la monnaie par l’intermédiaire de laquelle on obtient tout le reste. De taux suivant lequel se règle le prix de ces services, leur salaire appréciable en monnaie est essentiellement du ressort de l’économie politique. Mais il importe de remarquer que cette circonstance ne fait pas «que les produits qu’on appelle immatériels soient en eux-mêmes pourvus de la faculté d’être échangés. Nos qualités et nos vertus nous sont inhérentes. Dans certains cas, nous pouvons bien mettre un prix à la peine que nous prenons pour y faire participer les autres. En elles-mêmes, elles sont invendables, inaliénables, intransmissibles. Celui qui s’efforce, moyennant salaire, de faire naître chez les autres certai-
ns la PKonucrrox.
ues modifications heureuses ne se dessaisit pas pour ceui de sa science, de son goût, de ses vertus, comme celui qui échange une pièce d’étoffe s'en dessaisit pour obtenir une pièce de monnaie.
C’est par abus de mots que l’on donne à tout, travail utile le nom d’industrie, de meme que c’est par abus que l’on applique le mot de richesse à tout service et à tout résultat utile. Etre ministre, préfet ou maire de village, c’est exercer une fonction et non pas une industrie. Un militaire qui monte la garde n’est point un industriel. Le mot d’industrie ne s’applique pas non plus avec justesse aux différentes professions d’avocat, de notaire, etc. IL ne s’agit pas ici d’une hiérarchie à établir dans la dignité des travaux, mais d’une simple distinction entre les diverses n atures d’occupation s .
Encore une fois nous persistons dans l’opinion que l’économie politique doit se garder de l’ambition d’envahir tous les domaines ; mais, sans effacer de réelles distinctions, nous croyons que tous les services tombent par un côté au moins sous la juridiction de l’économiste. Au fond, tous les produits sont des produits humains, et les travaux, sous des formes extrêmement différentes, ne font que produire des services, que le mot de richesses s’y applique d’ailleurs avec plus ou moins d’exactitude. La société n’est qu’un échange de services, de travaux et de produits, se rémunérant les uns par les autres. L’idée de valeur s’attache aux produits immatériels. Us rendent des services égaux et quelquefois supérieurs à ceux que rendent les produits représentés sous forme matérielle. On est même autorisé à soutenir que, sans le travail intellectuel et ses produits, c’est-à-dire la science, l’art, les méthodes perfectionnées, les produits matériels ne recevraient aucun développement. De même, sans les habitudes de moralité, les biens matériels seraient incessamment détruits par l’intempérance et la violence, ou plutôt leur formation même qui suppose la prévoyance et l’empire sur soi serait impossible. La preuve que l’idée de valeur s’attache à cet ordre de services, qualifiés avec plus ou moins
de justesse de produits immatériels, résulte de réchange qui s’en fait quotidiennement contre des produits matériels. Les consultations du médecin se payent en monnaie; il en est ainsi de tous les services et produits immatériels.
Ce qu’il faut éviter, c’est de ne voir dans les biens moraux et dans les productions intellectuelles que le côté de l'utilité et de la valeur au sens économique. Ceux qui les font figurer comme autant de chapitres de l’économie politique n’ont pas toujours su se garder de cet écueil. Le bien et le beau semblent avec eux perdre leur caractère désintéressé. L'art n’apparait plus que comme une industrie dont les produits ont tout juste la valeur que leur assigne la loi de l'offre et de la demandé; l'estime qu’on fait de la science se mesure à ses applications lucratives pour celui qui s’en sort, et immédiatement utiles pour la société. De l’idce très-juste qu’il y a un capital intellectuel et moral ayant une valeur par lui-même et servant de plus à engendrer Le capital matériel, on est arrivé, ce semble, à ne plus voir dans ces biens supérieurs d'une nature si délicate qu'un pur capital . N'oublions pas que, dans les travaux et les produits qui ont pour but, non le bien-être matériel, mais le développement intellectuel et moral, il y a deux choses qui échappent à. l’économie politique, c’est l'idéal même qui les constitue et le sacrifice qui y entre toujours à un certain degré. La perfection des œuvres et non leur valeur sur le marché, voilà le but de la science, de l’art, de la vertu. Leur récompense n’est pas toute contenue, et U s’en faut de beaucoup, dans le taux de leur rémunération matérielle.
Pour rester dans le cadre naturel et vrai de l’économie politique, il faut n’envisager dans les arts qui agissent sur l’homme que l’inlluence exercée sur la production . C’est ainsi que dans un autre ouvrage nous examinons l’inlluence économique de la religion, du gouvernement, de l'enseignement (1). Tout en mêlant à ce traité élémentaire
(1) Rapports de la morale et de V économie politique. (Chez Guillaumin etCe).
DE LA PRODUCTION
des considérations morales, nous le renfermerons à l’exemple de la plupart de nos devanciers dans le cercle de la production matérielle, le seul d’ailleurs où, dans l’état actuel de l’économie politique, nous rencontrions le degré de précision et de rigueur nécessaire pour un résumé scientifique. Il ne faut pas dire que c’est en revenir à matérialiser l’économie politique après avoir fait effort pour montrer son caractère spiritualiste. Non; outre que la valeur communiquée aux objets est une qualité incorporelle, un rapport entre nos besoins et les choses qui n’a rien de matériel, c’est l’esprit seul qui préside à la création de la richesse, de toute richesse. L’industrie n’est qu’une série d’opérations par lesquelles l’esprit humain refait le monde matériel à sa propre image, c’est-à-dire à l’image de l’ordre dont il a l’idée, en même temps qu’il le fait servir à la satisfaction de ses besoins.
a Qu’est-ce que le travail, dit M. Cousin dans un morceau sur Adam Smith (1), sinon le développement de la puissance productive de l’homme, l’exercice de la force qui le constitue? Or, cette puissance productive, cette force qui constitue l’homme, c’est l’esprit. L’esprit, voilà le principe du principe de Smith; voilà la puissance dont le travail relève; voilà le capital qui contient et produit tous les autres; voilà le fonds permanent, la source primitive et inépuisable de toute valeur, de toute richesse. Toutes les forces de la nature, comme toutes les forces physiques de l’homme, ne sont que des instruments de cette force éminente qui domine et emploie toutes les autres. »
(i) Histoire de la philosophie morale au xvm é siècle, lre série*
t. IV.