CHAPITRE Jt
COMMENT S’OPÈRE LA PRODUCTION'
Dans la production matérielle, qu’est --ce que l’homme apporte? En dernière analyse, il n’apporte qu’une chose, le mouvement. Il ne fait rien que de mouvoir un corps vers un autre. Il meut une graine vers le sol, et les forces naturelles de la végétation produisent nécessairement une racine, un tronc, des feuilles, ries fleurs, des fruits. Il meut une hache vers un arbre, et l’arbre tombe par la force de la gravitation. Il meut une étincelle vers le combus ible, et celui-ci s'allume et fond ou amollit le fer, cuit les aliments, etc. Quand je verse un alcali sur un acide, à coup sûr, je ne suis pas le véritable auteur du phénomène qui en résulte. Tout ce que je fais, c’est de rapprocher deux substances. Entrez dans une manufacture, dans Râtelier le plus compliqué, vous verrez qu’en dernier résultat le travailleur le plus ignorant, comme le mécanicien le plus habile, n’ont pas fait autre chose que de créer du mouvement, d’opérer certains rapprochements et de laisser ensuite agir les propriétés de la matière. En généralisant cette observation, M. Rossi a pu dire : qu’il y a toujours dans le phénomène de la production trois éléments, une force, un mode d’application et un résultat, en d’autres termes, la cause, l’elfet et le passage de la cause à l’effet par l’action que la cause a dû exercer pour que 1 ’ e ffet lïi t produit . »
On peut affirmer de même que la production s’opère a
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l’aide d’une cause qui est le travail, et par l’auxiliaire de certains instruments appropriés appelés capital. Ainsi, dans l'industrie agricole, le laboureur et tous ceux qui contribuent directement ou indirectement par leurs efforts personnels à l’exploitation du sol représentent le travai l ; les charrues, les enclos, les engrais, les bestiaux, les sommes distribuées en salaires , etc., représentent le capital. Au travail et au capital on ajoute communément la terre comme troisième instrument de production. Il convient de faire observer que ce dernier mot par lequel les économistes désignent l’intervention des agents naturels dans toute production est évidemment impropre pour la majorité des cas. Ce terme ne donne, en effet, qu’une idée fort incomplète des matières sur lesquelles l’industrie s’exerce ou qui doivent servir immédiatement à la consommation, comme les végétaux et les animaux qui se trouvent sur la surface de la terre, les minéraux renfermés dans le sous-sol, les poissons que contient le sein de l’Océan, les oiseaux qui habitent l'air. Il exprime avec encore moins de justesse les forces actives de l’eau, du vent, du feu, en un mot, toutes les forces illimitées et diffuses qui, disciplinées par le génie humain, contribuent si puissamment à la production et qui sont appelées à y prendre une part toujours croissante avec le progrès de l’industrie. Le mot d’agents naturels est préférable pour désigner
ce concours de la nature. Mais convient-il de voir dans les agents naturels un troisième instrument de la production ? Il nous semble qu’ils en sont seulement une condition sine quâ non. Tout se ramène donc au travail et au capital qui en est le résultat et l’auxiliaire. « L’homme, dit avec raison M. Dunoyer, crée tous ses pouvoirs, à commencer par ceux qu'il a tirés de lui-mème et des facultés merveilleuses dont le ciel avait déposé le germe en lui. Il n’a créé sans doute ni ces facultés, ni les forces répandues dans- la nature; mais tout le pouvoir qiril a de tirer parti des uns et des autres, c’est lui qui se Lest donné, a
La démonstration du rôle essentiel du travail dans la production éclate partout, et l’on n’a que l’embarras des exemples. Si je retranche de ma montre, par la pensée, tous les travaux qui lui ont été successivement appliqués, il ne restera que quelques grains de minéral placés dans l’intérieur de la terre, d’où on les a tirés et où ils n’ont aucune valeur. De môme, si je décompose le pain dont je me nourris et que j’en retranche successivement tous les travaux successifs qu’il a reçus, il ne restera que quelques tiges d’herbes graminées, éparses dans les déserts incultes et sans aucune valeur.
Un célèbre philosophe anglais, qui a eu plus d’un pressentiment heureux des vérités économiques, Locke, dans son Essai sur le gouvernement civil, s’est livré à une savante analyse pour montrer que c’est du travail que les produits de la terre tirent presque toute leur valeur. Que l’on considère, dit- il (i), la différence qui existe entre un acre de terre où l’on a planté du tabac ou de la canne à sucre, semé du froment ou de l’orge, et un acre de cette môme terre laissée en commun, sans qu’elle ait subi aucune culture, et l’on trouvera que l’amélioration donnée par le travail fait assurément la plus grande partie de la valeur donnée à la terre. C’est un calcul très-modeste d’affirmer que les neuf dixièmes des produits de la terre utilisés par l’homme sont dus au travail.
Dans les agents naturels, deux choses frappent : l°leur inégalité; 2° leur insuffisance à satisfaire les besoins les plus élémentaires. Les richesses naturelles sont l’air, la lumière et la chaleur du soleil, l’eau, les animaux, les végétaux et les minéraux utiles, qui se trouvent à l’état sauvage et brut. Rien n’est plus inégal que leur distribution. Sur certains points, l’air est sain et pur; sur d’autres, il est vicié, corrompu, et c’est même le cas le plus fréquent pour les pays où l’homme n’a pas encore péné-
(1) Locke, cité par M. Mac Gulloch : Principes d’Econ. polit., liv. 1, traduction de M. A. Planche.
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tré. Le soleil ne distribue pas également sa lumière pour tous les peuples. La quantité et la qualité de l’eau varient également dans les diverses contrées du globe ou dans les différentes parties d’un même pays. Ainsi de tout le reste. Le travail de l’homme, sans détruire ces inégalités naturelles, tend à les atténuer et parfois réussit môme à les effacer. La multiplication (1) de la richesse naturelle est encore plus merveilleuse; on a pu s’en faire une idée par anticipation par ce qui vient d’ètre dit du travail, et on le comprendra mieux encore parce que nous dirons des machines et des divers procédés perfectionnés qui lui viennent en aide.
L’instrument le plus puissant, en effet, de l’œuvre productive, nous l’avons nommé, c’est le capital. On entend par ce mot, en économie politique, l’ensemble des produits destinés à servir de moyens à la production future, ou encore toute richesse accumulée qui doit servir à un nouveau travail à titre de matière ou d’instrument. Ainsi, tous les matériaux, graines, coton, houille, minerai, etc., et tous les outils, procédés, monnaies, machines, chemins de fer, bâtiments d’exploitation, etc., sont des capitaux. Sans le capital, le travail demeure frappé d’une impuissance radicale. Car comment comprendre l’agriculture sans les grains confiés à la terre, sans la bêche, la charrue, les chevaux ou bœufs de labour, c’est-à-dire sans capital? Comment comprendre l’industrie manufacturière sans matières premières plus ou moins confectionnées, et sans en gins plus ou moins puissants? Comment comprendre le commerce sans les transports qui supposent la voile du navire ou la machine à vapeur qui le fait mouvoir, les canaux, les grandes routes, les voitures ? Or, tout cela, c’est du capital.
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(1) Voir, pour la démonstration et le développement de ccttc proposition, un remarquable article de M. L. de Lavergne, intitulé : Du principal agent de la production ( Journal des Economistes du Ier janvier 1856).
Le travail et le capital s’appliquent à toutes les industries ; mais leur proportion varie suivant la nature et aussi selon le degré d’avancement de ces industries. En les envisageant en masse, on conçoit que le progrès économique se réalise par la proportion de plus en plus croissante de capital employé sur le travail direct et personnel, retombant à la charge de l’homme. Le capital représente en effet, en tant que matières , une quantité de moyens, de satisfactions mis à la portée des besoins, et, comme instruments, une diminution de travail humain pour obtenir un résultat donné, c’est-à-dire une satisfaction croissante pour un effort égal. Telle est la loi de progrès commune à toutes les industries que nous devons constater et que nous aurons soin d’établir.
Quant aux agents personnels nécessaires à toute production, J. -B. Say a montré qu’ils se réduisent à trois : le savant , l’ entrepreneur , Y ouvrier.
« Qu’on examine successivement tous les produits, dit J. -B. Say (1), on verra qu’ils n’ont pu exister qu’à la suite de trois opérations. S’agit-il d’un sac de blé ou d’un tonneau de vin ? Il a fallu que le naturaliste ou l’agronome connussent la marche que suit la nature dans la jDroduction du grain ou du raisin, le temps et le terrain favorables pour semer ou pour planter, et quels sont les soins qu’il faut prendre pour que ces plantes viennent à maturité. Le fermier ou le propriétaire ont appliqué ces connaissances à leur position particulière, ont rassemblé les moyens d’en faire éclore un produit utile, ont écarté les obstacles qui pouvaient s’y opposer. Enfin le manouvrier a remué la terre, l’a ensemencée, a lié et taillé la vigne. Ces trois genres d’opérations étaient nécessaires pour que le blé ou le vin fussent entièrement produits. Veut-on un exemple
(!) Traité cV Économie politique , liv. I, chap. vi.
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fourni par le commerce extérieur? Prenez l’indigo. La science du géographe, celle du voyageur, celle de l’astronome, nous font connaître le. pays où il sc trouve et nous montrent les moyens de traverser les mers. Le commerçant arme des bâtiments et envoie chercher la marchandise. Le matelot, le voiturier travaillent mécaniquement à cette production. Que si l’on considère l’indigo seulement comme une des matières premières d’un autre produit, d’un drap bleu, on s’aperçoit que le chimiste fait connaître la nature de cette substance, la manière de la dissoudre, les mordants qui la font prendre sur la laine. Le manufacturier rassemble les moyens d’opérer cette teinture, et l’ouvrier suit ses ordres. Partout l’industrie se compose de la théorie , de V application, de Y exécution. Ce n’est qu’autant qu’une nation excelle dans ces trois genres d’opérations qu’elle est parfaitement industrieuse. )>
Toutes les industries ont pour caractère commun et pour but de produire des choses utiles, à l’aide des agents naturels et du capital mis en œuvre par le travail. Est-ce à dire qu’en augmentant le travail on augmente nécessairement la richesse? Non: le travail doit lui même être employé sagement, autrement il ne créerait pas ce qui le rémunère. Il n’est en effet qu’un moyen; la richesse seule est le but. Il peut paraître étrange que cette vérité si simple ait besoin d’ètré rappelée. Cependant on voit qu’en fait elle est souvent méconnue. Beaucoup de gens demandent sans cesse qu’on donne du travail aux ouvriers, se félicitent toutes les fois qu’un travail est créé, estiment les industries suivant la quantité non de produits, mais de travail à laquelle elles doivent donner lieu. Souvent aussi on entend dire que, « à quelque chose malheur est bon, » quand une valeur est détruite. Cela, dit-on, fera aller le travail de l’industrie qui la produit. Un meuble a été
brisé! — Bonne fortune pour le marchand (4)1 — Ceux qui raisonnent ainsi ne voient qu’un côté de la question. Certes, quand un objet est détruit, il y a un genre d’industrie qui y gagne. Mais tel autre genre d’industrie y perd, car je suis obligé de donner au fabricant de meubles la somme que j’aurais pu consacrer à telle autre satisfaction. J’aurais acheté un livre, par exemple; j’aurais usé un chapeau de plus, je me serais acheté une belle montre, j’aurais pris une place au théâtre; je m’en prive, et l’industrie du libraire, du chapelier, de l’horloger, de l’acteur, est découragée dans la même mesure que celle du marchand de fauteuils reçoit un encouragement . Un principe qu’il ne faut pas oublier, c’est que la richesse d’un peuple ne consiste pas dans ce que chacun gagne par suite de ce que l’autre perd, mais dans la quantité des choses utiles qui forment le fonds sur lequel vit un peuple, et qui peut s’accroître au profit commun. Par où l’on voit qu’il ne suffit pas que le travail ait lieu pour créer une richesse nouvelle : par exemple, si l’on détruisait Paris pour le reconstruire, cela pourrait bien enrichir une foule d’entrepreneurs et d’ouvriers charpentiers, maçons, serruriers, etc., etc., mais ils ne seraient payés que sur la masse totale des autres producteurs appauvris d'autant. Au lieu de créer par là de nouvelles sources de richesses, d’augmenter la quantité des choses utiles, on ne ferait que recommencer, au prix de sacrifices réels, ce qui existait déjà. Pourtant ceux qui confondent le travail et la richesse n’ont pas craint parfois de faire la théorie, ou du moins de présenter l’excuse de la destruction au point de vue du travail national et du bien-être des masses. Ces défenseurs de l’incendie, de l’inondation et de la grêle n’avaient pas suffisamment réfléchi sur le véritale objet du travail, sur la signification des mots de richesse et d’utilité, sur le but final des efforts humains, qui est la satisfaction ou la consommation.
(1) Voir le pamphlet de F. llasliat : Ce qu'on voit et ce qu'on ne voit pas.
DE LA PRODUCTION
Ile Section. — Des instruments de la production.