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CHAPITRE II I

DU TRAVAIL

Nous appliquerons au travail la méthode que nous avons appliquée à l’idée de propriété. Nous le mettrons en rapport avec les notions reconnues par nous fondamentales de responsabilité, de sociabilité, de progrès. Nous verrons comment la liberté et l’association unies ensemble donnent à cet éminent agent de la production un degré croissant de puissance et de fécondité.

I. Du travail dans ses rapports avec la liberté et la responsabilité „

De la liberté du travail et de la concurrence. — Travailler est un devoir et une nécessité; c’est par conséquent un droit. La liberté de travailler implique le choix de la nature du travail. Forcer un homme à suivre une carrière qui lui répugne, et le détourner de celle qui lui convient, l’entraver dans l’exercice de sa profession, tant que cet exercice se maintient dans la limite du respect d’autrui, c’est une évidente injustice. Ce droit de travailler , si respectable en lui-même, diffère profondément du prétendu droit au travail dont il a été beaucoup question, surtout avant et après la révolution de février 1848. Le droit de

travailler n’est que la liberté pour l’individu de sc livrer à son industrie sans empêchement ; il ne demande à l’Etat que la sécurité; rien, on le voit ne saurait être conçu de plus inoffensif. Le droit au travail , au contraire, donne à l’individu une action contre la société. Il l’arme du droit de lui dire à chaque instant : « Quelles que soient les ressources dont tu disposes, tu me dois une rémunération convenable à mes besoins, une occupation conforme à à mon savoir-faire. Et comme le droit n’admet pas de fin de non-recevoir, si tu me refuses le travail qui m’est dû, je revendiquerai ce droit par la force. » L’insurrection, voilà ce que l’on trouva immédiatement au bout du droit au travail .

La liberté , la propriété, la sécurité, telles sont les conditions de toute prospérité matérielle. L’égalité civile qui se manifeste par l’égale admissibilité de tous les citoyens aux emplois publics, sans distinction de classe, se traduit dans l’industrie par la nécessité imposée à chacun de [vivre à ses risques et périls, sans demander à l’Etat de privilège. Nulle liberté sans responsabilité. Il faut ajouter que tout ce qu’on retire à l’une et à l’autre, on l’ôte du même coup au travail en quantité et en qualité. Ce qui fait l’irrémédiable infériorité du travail esclave devant le travail libre, c’est que les deux mobiles que la nature a mis en jeu pour nous faire agir, la crainte et l’espérance, V esclavage n’en emploie qu’un seul, la crainte, sans tirer même de ce dernier mobile tous les bons effets qu’en obtient la liberté responsable d’elle -même. La crainte des peines’corporelles, cette unique ressource du maitre vis-à-vis de l’esclave inerte ou révolté, ne sert qu’à prévenir l’excès de la paresse et de la négligence ; elle est incapable d’inspirer aucune énergie féconde. La prévoyance du travailleur libre, craignant la misère pour lui et pour les siens, est tout autrement efficace. Si l’on ajoute qu’il entretient l’espoir d’améliorer sa condition par le travail et par l’épargne, interdit à l’esclave, ou qui ne lui est accordé sous la forme de pécule que dans des limites trop restreintes, on comprendra que le travail

libre ait été reconnu beaucoup plus productif que le travail esclave .

De même, pourquoi le travail à la tâche, attaqué récemment avec une violence qui prenait prétexte dans quelques actes de marchandage , est-il supérieur au travail à la journée ? Parce qu’il tend davantage le ressort de la responsabilité, parce qu’il proportionne la récompense à l’effort, au mérite , ce qui est le caractère même de toute vraie justice.

La liberté du travail se recommande par d’autres avantages tout aussi essentiels, quoique moins souvent remarqués. Si l’on s’attache à suivre ses conséquences dernières, on reconnaîtra qu’elle est un principe d’ordre, en même temps qu’un instrument de production plus abondante. Elle a pour effet la meilleure division des occupations, le classement le plus favorable des travaux humains, s’opérant suivant les talents et les moyens de chacun. Cela tient à ce que personne, mieux que l’individu intéressé, n’est en état déjuger ce que lui commandent ou lui permettent de faire ses goûts, ses aptitudes, les ressources dont il dispose. Apprécier chacun de ces éléments et la manière indéfiniment variée dont ils peuvent se combiner, est une entreprise au-dessus du pouvoir social ; l’Académie des sciences elle-même, si on l’en chargeait, ne réussirait pas à former des catégories un peu présentables. Ce classement, par voie d’autorité, toujours inique et odieux en lui-mème, devient plus impossible à mesure que la société à laquelle on prétend l’appliquer s’étend davantage. Mauvais à Sparte, il serait impraticable dans les Etats modernes, dont les intérêts sont extrêmement multiples et les rouages compliqués, sans aucune comparaison avec ce qui existait dans le monde ancien. Prétendre organiser ces grands corps sur le modèle d’un couvent ou d’une caserne, c’est se tromper, disons-le, au-delà de ce que permet la faiblesse de l’intelligence humaine.

De la liberté du travail naît la concurrence. Que la concurrence soit le résultat inévitable de la liberté industrielle.

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cela peut se passer de démonstration. Du moment que chacun est libre de faire de ses facultés tel emploi qu’il veut, il est inévitable que plusieurs portent leurs efforts vers la même industrie, et comme ils se disputent un marché limité, ils se trouvent placés nécessairement vis-àvis les uns des autres en état de rivalité. On est parti de là pour tracer une peinture effrayante des fraudes, des sophistications, des antagonismes implacables auxquels la concurrence entraîne l’industrie et le commerce. On a fait le procès à la liberté industrielle de la même manière qu’on l’a fait à la propriété et à la famille en alléguant leurs inconvénients, oubliant que les abus ici non plus que partout ailleurs ne sauraient faire supprimer l’usage, et que le bien l’emporte de beaucoup sur le mal. Contre l’emploi de moyens frauduleux et d’armes déloyales, il n’y a d’autre recours, outre l’emploi de l’association, que la morale et la loi. La liberté, bien loin d’exclure en effet l’idée d’une surveillance sévère et d’une répression rigoureuse, l’implique, au contraire ; car toute manœuvre de ce genre est une surprise qui est faite à la liberté du consommateur, un piège qui lui est tendu. A la concurrence elle -môme on ne pourrait d’ailleurs substituer que l’accaparement universel des industries par l’Etat, c’est-à-dire un vaste communisme. Or, ce régime d’oppression n’est pas pour cela un régime mieux ordonné et plus moral. Le mal, en effet, n’est pas dans la liberté, il est dans la nature humaine, et c’est une vérité dont les raisons morales et les preuves historiques abondent également, que l’homme se corrompt plus dans le despotisme que sous un régime libre. La liberté, jusqu’à un certain point, a son remède en elle-même. L’honnêteté fait la plus redoutable des concurrences aux pratiques frauduleuses; elle est, en fin de compte, le meilleur des calculs. La concurrence se justifie au surplus par les deux plus grands résultats que l’industrie humaine puisse se proposer : 1° le perfectionnement des produits, des procédés et des services qui tombent sous son action ; 2° le bon marché. Elle seule est en état d’obtenir ces résul-

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tats auxquels elle pousse en excitant tous les producteurs à s’ingénier à l’envi pour satisfaire le publie. Seule enfin elle est en état de se pliera la diversité, à la mobilité des besoins et des goûts. L’Etat pour y parvenir serait une ma chine infiniment trop lourde et trop compliquée. La crainte de se ruiner par un faux calcul, la perspective de s’enrichir par une heureuse spéculation, voilà les seuls mobiles assez forts pour suffire à une tâche, dont les difficultés semblent infinies.

On a dit souvent, même en avouant l’efficacité de la concurrence pour amener les perfectionnements industriels et le meilleur marché des produits, qu’elle a pour résultat Y encombrement clu marché. Il est aisé d’établir que c’est tout juste l’opposé qui se vérifie par l’expérience. Sans doute la liberté du travail pousse de nombreux individus dans une même carrière; mais il est difficile de voir comment elle y produit l’encombrement. Si une carrière est encombrée, cela ne peut résulter que de l’une de ces causes : 1° ou bien de ce que la population est exubérante pour le nombre des emplois ; 2° ou bien de ce que les concurrents ont mal calculé en la choisissant. Dans l’un ou l’autre cas, la concurrence doit être exonérée du reproche qu’on lui adresse. Si ceux qui s’y pressent y sont attirés par des bénéfices exceptionnellement élevés, comment alors se plaindrait-on de l’encombrement? La vérité est que la concurrence a pour effet de remplir les vides à mesure qu’ils s’opèrent dans certaines parties de l’industrie, et de désobstruer le trop plein. Là où s’élèvent les salaires ou les profits, elle fait affluer les bras ou les capitaux ; là où ils commencent à baisser, elle avertit le travail et l’esprit d’entreprise de prendre une autre direction. Ce qui est vrai pour les producteurs l’est aussi pour les produits. Par la hausse ou la baisse des prix, elle invite les p inducteurs à activer ou à ralentir leur production. Par là, d’un côté, elle excite et stimule; de l’autre, elle règle et ordonne.

Le liberté du travail implique plusieurs idées qu’il est

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aisé d’en dégager. Ainsi, celui qui penserait qu’il peut être enjoint à un individu par l’autorité de n’exercer qu’un seul métier ne s’en ferait pas une notion exacte, et reviendrait forcément à un régime arbitraire de classification des industries. S’il est illicite de forcer celui qui veut être artisan à être laboureur, comment ne le serait-il pas aussi d’empêcher le laboureur d’utiliser ses loisirs à la confection de produits manufacturés? Il doit donc être permis à chacun de cumuler l’exercice de plusieurs industries. La liberté de V échange ou du commerce n’est pas moins directement impliquée dans celle du travail : car quelle production a lieu sans échange? Pour être réellement libre dans son industrie, il faut pouvoir s’approvisionner oii l’on A7eut de matières et d’instruments; là où les travaux sont extrêmement divisés, c’est sur l’échange mutuel des services qu’ils se rendent les uns aux autres que se fonde le libre exercice de chacun d’eux.

L’histoire de ralfranchissement du travail se confond presque avec les progrès de la civilisation moderne. A mesure que l’idée de justice est devenue plus répandue, plus présente à l’esprit des hommes, dans la constitution des rapports sociaux; à mesure que l’individu a acquis un sentiment mieux affermi de sa responsabilité , et dès lors a pu supporter une dose de liberté plus grande ; à mesure, d’un autre côté, que les échanges se sont multipliés, soit entre les habitants d’un même pays, soit entre les différents peuples; à mesure enfin que l’anarchie féodale a cessé, les obstacles tant moraux que matériels qui s’opposaient à l’émancipation du travail ont disparu peu à peu, et les chartes des communes ne furent en grande partie que la reconnaissance authentique de ces libertés, achetées les unes au prix du sang, les autres payées à prix d’argent. La révolution française étendit à tous ou presque tous ce droit de travailler qui n’appartenait, avant 1789, qu’à quelquesuns, en vertu de privilgées péniblement conquis sur l’oppression féodale, mais devenus à leur tour des moyens d’oppression et des empêchements au progrès.

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Los corporations (1), auxquelles une mention suffisamment détaillée est due dans tout ouvrage élémentaire d'économie politique, les corporations, considérées dans leur principe, ne furent que la manifestation du besoin naturel à des hommes, placés dans des conditions analogues, de s’associer en vue de leurs communs intérêts à protéger ou à organiser. Intimement liées à l’existence de la commune comme moven de défense contre les exactions des barons, elles furent d’un puissant secours à l’industrie. Elles eurent donc leur légitimité et leur utilité à l’origine. Que leur réorganisation plus systématique sous saint Louis, par Etienne Boyleau, qui, dans le Livre des Métiers , donna à l'industrie ses formes et son code, fût alors un bien ; que plus d’ordre, de moralité, de moyen de s'entendre pour les producteurs, et de facilité de répression contre les fraudes en ait d’abord été le résultat, cela ne pouvait empêcher le sytème réglementaire de produire plus on moins promptement les abus inévitables qu’il entraîne. Aggravé sous Henri IÏI (2), sous Henri IV et par Colbert, qui mit au service de la réglementation poussée à l’extrême une pénalité souvent terrible, ce système ne tarda pas à révéler une série d'abus et de vexations dont une foule de documents contemporains portent témoignage. L’extension

<l) Sur les corporations et en général sur le travail avant 1789, voir l’excellente Histoire des classes ouvrières , par M. E. Levasseur.

(2) « Henri 111 donna, par son édit de décembre 1581, à cette institution l’étendue et la forme d’une loi générale. Il établit les arts et métiers en corps et communautés dans toutes les villes et lieux du royaume.

« L’édit d’avril 1597 en aggrava encore les dispositions, en assujettissant tous les marchands à la môme loi que les artisans. L’édit de mars 1673, purement bursal , en ordonnant l’exécution des deux précédents, a ajouté au nombre des communautés déjà existantes d’autres communautés jusqu’alors inconnues. » (Turgot, édit, de 1776.)

donnée aux corporations, par Colbert notamment, fut d’autant plus à regretter que déjà, en 1614, les Etats généraux avaient condamné par d’excellentes raisons ce funeste privilège qui faisait du travail, selon l’expression de Henri III, un droit domanial. En effet, les Etats avaient demandé formellement que l’exercice des métiers fût laissé libre, que tous les édits contraires fussent révoqués, sans qu’à l’avenir il pût être octroyé aucunes lettres de maîtrise ni rendu aucun édit fiscal à raison des arts et métiers ; que les marchands et artisans n’eussent rien à payer pour les réceptions et banquets, ni pour tenir boutique, sous peine de concussion de la part des officiers de justice, maîtres jurés et visiteurs de marchandises. Si les vœux des Etats généraux de 1614 n’avaient pas été réalisés, du moins, depuis cette époque jusqu’à la mort de Mazarin, la législation sur les maîtrises avait été appliquée avec une grande tolérance. Les corporations d’arts et métiers, dont on se plaît à opposer le tableau à l’état présent de l’industrie, et dont plusieurs personnes rêvent encore le retour, sous une forme plus ou moins modifiée, avaient les vices communs à tous les monopoles. Les producteurs, se confiant dans leurs privilèges, prenaient beaucoup moins de peine pour perfectionner leurs produits et pour les mettre à la portée de toutes les bourses. Les laudatores temporis acti aiment encore à vanter la solidité des ornements, des meubles, des vêtements chez nos ancêtres. Sans doute les meubles passaient alors, plus ou moins usés, de génération en génération, se transmettaient comme les maisons et les champs; mais aussi quel était le prix de ces objets, et combien d’hommes en étaient privés ! On raconte qu’au commencement du du siècle de Louis XIV, la comtesse de Fiesque ayant acheté une glace magnifique, ses amis lui demandaient comment elle avait pu se procurer un meuble alors si rare : <( J’avais, dit-elle une méchante terre, et qui ne me rapportait que du blé; je l’ai vendue et j’ai acheté ce miroir. » Aujourd’hui on trouve, même dans les plus modestes demeures, de jolies glaces et une foule d’autres objets jadis

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inconnus au vulgaire; si leur solidité n’est pas grande, en revanche, le prix en est minime, et, loin de les échanger contre une terre, fout homme jouissant de quelque "aisance peut se les procurer avec une petite portion de son revenu .

C’est en étudiant les corporations que Ton se convainc de l’impuissance d’une autorité supérieure pour organiser le travail. La classification officielle des métiers, destinée à y faire régner un ordre parfait, cette classification, poussée jusqu’à des limites qui nous paraissent ridicules et qui n’avaient rien d’exagéré, étant donné le système, ne réussissait à rien moins qu’à établir l’harmonie dans les différentes parties du domaine industriel. Comment , par exemple, aurait-on pu éviter les discordes entre les chapeliers, dont les uns n’avaient le droit de fabriquer que des chapeaux de coton, et les autres des chapeaux de feutre? Qui pouvait répondre que le bon accord régnerait toujours entre les couteliers fabricants de manches de couteau et les couteliers fabricants de lames? Qui ne voit la difficulté de reconnaître, dans la fabrication des chandelles, le mélange défendu de la graisse de bœuf avec le suif de mouton, et dans celle des bougies le mélange de la vieille cire avec la nouvelle? Les filateurs ne devaient pas non plus filer ensemble le chanvre et le lin ; les savetiers n’avaient pas le droit de raccommoder les souliers et de les remettre à neuf de plus des deux tiers sous peine d'empiéter §ur la prérogative des cordonniers. Les maîtres selliers sans ouvrage pouvaient bien faire des souliers, mais les cordonniers ne pouvaient pas faire des selles. Les menuisiers avaient des attributions distinctes de celles des charpentiers, etc., etc.

Qu’on s’étonne ensuite que ces démarcations si difficiles à constater amenassent entre les communautés de ruineux procès s’élevant à environ 800,000 francs par an pour la seule ville de Paris, procès dont les frais naturellement retombaient en cherté sur les consommateurs !

Il est facile de concevoir quels empêchements cette di-

vision arbitraire mettait à l’essor des inventions qui empruntaient leurs éléments à divers corps de métiers. On a cent fois rappelé, entre autres exemples, les luttes qu’ Argent, l’inventeur de la lampe à double courant d’air, eut à soutenir avec les lampistes, les chaudronniers, les serruriers de fer et de laiton, etc. ; de meme, il eût fallu que l’inventeur des papiers peints, Réveillon, après des avanies sans nombre, renonçât à son entreprise qui devait être éminemment utile à la population laborieuse, s’il n’eût obtenu de faire déclarer son établissement manufacture royale.

On sait avec quelle tyrannie minutieuse tout était réglé. La qualité des étoffes était soumise à certaines conditions imposées; et le nombre même des fils qui entraient dans une aune était fixé d’avance. Au milieu de tant d’encouragements intelligents donnés à l’industrie, Colbert fut l’auteur de ces mesures qui datent pour la plupart de 1669, mesures si gênantes pour la production, si peu propres à avancer l’éducation des populations, et à les habituer à juger par elles-mêmes des choses, au lieu de compter partout et toujours sur l’intervention du * gouvernement. Il s’autorisa des abus de la liberté pour la supprimer, et voulant prévenir tout le mal qui en résulte, il ne songea pas que, dans cette entreprise hasardeuse, il détruisait aussi le bien qui en découle et la source des perfectionnements. Mêmes entraves pour la circulation à l’intérieur. Un chariot de marchandises allant de Bretagne en Provence était visité huit fois et payait sept droits différents. Cet asservissement de l’industrie en retarda les progrès d’une manière incalculable, surtout dans les derniers temps, si l’on en juge par les grandes découvertes qui firent explosion coup sur coup aussitôt qu’il eut cessé. Envisagées par rapport à la personne même des ouvriers, les corporations, surtout à mesure qu’on avance dans le xvine siècle, ne valaient pas mieux ; elles pesaient sur leur liberté comme sur leur bien-être. L’apprentissage était forcé dans toutes les carrières et prolongé dans presque

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toutes bien au-delà de la nécessité. Quand venait pour un compagnon l’heure de passer maître, il rencontrait pour juges ceux qui étaient intéressés à l’écarter comme rival. Ils lui demandaient un chef-d'œuvre, mais un c’.ef-d’ œuvre exécuté selon certaines règles, afin que son génie fut contraint de s'arrêter à la hauteur de leur médiocrité. Nul ne pouvait s’écarter des procédés reçus, sous peine d’amende. Le principal auteur ou restaurateur du système réglementaire, Colbert, envoyait (le 17 février 1070) aux maires et échevins du royaume, un édit portant que «les étoffes manufacturées en France qui seraient défectueuses et non conformes au règlement, seraient exposées sur un poteau de la hauteur de 9 pieds, avec un écriteau contenant; les nom et surnom du marchand ou de l’ouvrier trouvé eu faute; qu’après avoir été ainsi exposées pendant quarantehuit heures, ces marchandises seraient coupées, déchirées, brûlées ou confisquées, suivant ce qui aurait été ordonné; qu’en cas de récidive, le marchand ou l’ouvrier serait blâmé en pleine assemblée du corps, outre l’expertise de leurs marchandises, et enfin qu’à la troisième fois, ils seraient mis et attachés audit carcan pendant deux heures , avec

des échantillons des marchandises sur eux confisquées »

« Ces rigueurs odieuses, dit un historien de Colbert (l), ne produisirent pas l’effet qu’on en attendait. La violence même de la loi l’empêcha d’ètre appliquée, et les échevins refusèrent, avec raison, de mettre au carcan des hommes dont tout le crime était de faire des étoffes recherchées par le public. )>

Dans l’édit de février 1776, portant suppression des jurandes, Turgot rappelle quelques-uns des plus criants abus qui rendaient ces institutions funestes aux classes ouvrières. C’est ainsi que certaines communautés interdisaient la maîtrise à tous autres qu’aux fils de maîtres ou à ceux qui épousaient des veuves de maîtres. C’est ainsi

(1) M. Pierre Clément, Lettres , instructions et mémoires de Colbert , tome Tl, Ire partie, Introduction.

que, dans un grand nombre de communautés, il suffisait i Vôtre marié pour être exclu de ^apprentissage et par conséquent de la maîtrise. C’est ainsi que l’esprit de monopole avait été poussé jusqu’à exclure les femmes des métiers les plus convenables à leur sexe, tels que la broderie, qu’elles ne pouvaient exercer pour leur propre compte. C’est ainsi enfin que défense était faite à l’ouvrier d’une industrie en souffrance, de s’adonner, fût-ce momentanément, à une industrie même manquant de bras, et qu’il devait rester dans la ville où il avait fait son apprentissage. Les frais exigés pour la réception à la maîtrise écartaient les ouvriers peu aisés. Pour être reçu charron, menuisier, pâtissier, etc., il en coûtait 12 ou 1500 livres, et pour des arts plus relevés, la dépense allait jusqu’à 4,000. Le régime des corporations concordait, comme on le voit, avec tout le système des institutions politiques. C’était la féodalité dans l’industrie; et, sous quelque forme qu’il reparaisse, il ne saurait jamais de nos jours être autre chose. De même que l’esprit de liberté moderne le rendrait intolérable, l’esprit de découverte, avec ses mille combinaisons inattendues, qui se joue de tous les arrangements artificiels et de toutes les classifications factices, le rendrait impossible.

Dans le passé même, au surplus, le procès entre le régime des corporations et le régime libre est jugé par les faits. M. Rossi en a fait la remarque, au sujet de la ville de Milan et de l’Angleterre, en ce qui regarde l’ancien régime. Milan, au moyen âge, n’eut pas de corporation. On cite un ancien statut de Milan, à une époque où cette ville était au plus haut degré de grandeur, de richesse et de puissance productive. Ce statut proclame la liberté du travail, liberté pour le lieu, liberté pour le choix du métier, liberté pour le nombre et le sexe des travailleurs. C’est sous ce régime que le travail de la laine atteignit, dans Milan, un tel degré de prospérité que les produits en étaient transportés dans tous les marchés de l’Europe. Plus tard, on voulut, sans nécessité, imiter les corporations des autres

pays, et ces florissantes fabriques milanaises disparurent. L’Angleterre aussi avait adopté le système des jurandes et des maîtrises ; il y a plus, ce système y existe encore. C’est pourtant, dira-t-on, le pays où l’industrie a pris le plus brillant essor, où la production, par la quantité, la qualité et le bas prix des produits, a fait de véritables prodiges. On dira toute la vérité en ajoutant que ces résultats ont été obtenus malgré les corporations. Les Anglais aiment leurs vieilles lois ; ils se plaisent à en proclamer la stabilité, l’éternité, à condition de ne pas les appliquer ou, par une adroite interprétation, de les accommoder au temps présent. Ils ont des corporations ; le statut d’Elisabeth n’a jamais été révoqué; mais les Anglais ont maintenu le système séculaire pour les villes de marché du temps d’Elisabetli, et pour les métiers alors connus et incorporés. Tout autre métier est libre, et les métiers réglementés, eux aussi, sont libres dans toute autre localité. C’est ainsi que les nouvelles découvertes et les métiers nouveaux, même les anciens métiers, dans les localités peu importantes jadis, se sont trouvés libres et n’ont rien eu à démêler avec les statuts et les chartes. Il suffisait d’un nom nouveau ou d’une ville nouvelle pour échapper à la gène. A Paris, sous l’ancien régime, J. -B. Say établit que l'industrie était incomparablement plus avancée dans la partie de la ville où elle n’était, point gênée que dans celle où elle se trouvait sous le joug des maîtrises (L).

(1) Il faut lire encore Turgot, en son édit de 1776 : « Nous no serons point arrêtés dans cet acte do justice par la crainte qu’une foule d’artisans n’usent de la liberté rendue à tous pour exercer des métiers qu’ils ignorent, et que le public ne soit inondé d’ouvrages mal fabriqués; la liberté n’a point produit ces effets fâcheux dans les lieux où elle est établie depuis

longtemps Tout le monde sait d’ailleurs combien la police

des jurandes, quant à ce qui concerne la perfection des ouvrages, est illusoire, et que tous les membres des communautés étant portés par l’esprit de corps à se soutenir les uns les

C’est dans les pays où le travail est le plus libre, c’est dans cette môme Angleterre, c’est aux Etats-Unis, c’est en France, que, de notre temps, le capital se développe le plus, que l’industrie et la richesse publique ont réalisé les plus grands progrès.

La liberté, en imprimant un puissant degré de tension à l’énergie productive, rend donc le travail fécond, sous la condition de la sécurité , sans laquelle n’existe aucune liberté réelle. En outre, elle se place elle-même sous l’empire des règles de bon sens et de sage prévoyance auxquelles obéit naturellement Y intérêt individuel , règles auxquelles iL obéit d' autant plus qu'il s’éclaire et se moralise davantage. C’est ainsi que la liberté qu'on a coutume d’opposer à l’ordre devient elle- môme un principe d’organisation naturelle dans la production et dans la distribution du travail.

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