II. Du travail dans ses rapports avec la sociabilité
Considérons maintenant le travail dans son rapport avec cet autre attribut humain, qui n’est ni moins beau ni moins essentiel, la sociabilité. Nous verrons que la sociabilité se révèle sous trois formes particulières dans ses applications au travail humain : 1° Sous la forme de la coopération et de la division du travail ; sous la forme de certaines restrictions que l'intérêt bien compris de la liberté générale réclame; 3° sous la forme de l’association proprement dite.
De la coopération et de la division du travail. — §Ier. Ses avantages. Que l’on entende par la division du travail, soit la séparation des occupations que se partagent les hommes dans une même société, soit la subdivision des tâches dans une même industrie, deux notions qui y sont également
autres, un particulier qui se plaint se voit toujours condamné, et se lasse de poursuivre de tribunaux en tribunaux une justice plus dispendieuse que l’objet do sa plainte. »
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comprises, la division du travail cache un principe fondamental, l’association des efforts, la coopération vers un même but, suivant la juste expression adoptée par M. J. St. Mill. Depuis longtemps, on répète avec raison que l’union fait la force. Multipliez mille fois par lui-mème le travail isolé, il n’aura pas la millième partie de la puissance que possèdent les efforts simultanés de mille travailleurs qui tendent vers un même résultat. Combien de temps ne faudrait-il point, par exemple, à un producteur isolé pour se fabriquer une montre, fabrication qui, diton, exige cent deux opérations distinctes. Il serait obligé d’abord d’extraiie du sol et de préparer les matières premières qui entrent dans la composition des produits de l’horlogerie, de l’or ou de l’argent, du cuivre, du fer, etc. 11 serait obligé ensuite de façonner ces matières premières qu’il aurait extraites du soi et préparées à grand’peine, ce qui le mettrait dans la nécessité de faire l’apprentissage des métiers de fondeur, de fabricant de ressorts, de verrier et d’une vingtaine d’autres ; après quoi il aurait encore à exécuter les cent deux opérations comprises dans l’art de l’horlogerie. La vie d’un homme suffirait à peine pour la fabrication d’une seule montre, et Dieu sait comment marcherait cette montre dont toutes les pièces auraient été façonnées par le même ouvrier (1) ! Cette puissance de l’action collective nous paraît avoir été trop voilée par cette multiplicité même des tâches subdivisées, qui semble reléguer chaque individu ou chaque classe d’individus dans son coin. Dans l’état actuel de l'industrie humaine, telle occupation, comme l’élevage des moutons, est l’occupation d’un groupe, d’une classe d'hommes; le lavage et la préparation de la laine est celle d’une autre classe; la filature, le tissage, la teinture, la fabrication des habits, sont autant d’opérations livrées à des services différents. Tous ces travailleurs, inconnus les uns aux autres et sans aucune intelligence entre eux, coopèrent
^1) M. de Molinari, Leçons d’Écon. vol. , leçon 3e.
cependant à la production d’un produit dernier, un habit. Mais, pour sc faire une idée suffisante de rétendue de la division du travail et de ses effets, il faut observer que là ne se borne pas le nombre des coopérateurs ; car chacun d'eux réclame des aliments, des objets de consommation de toute espèce ; et, à moins qu’il n’ait compté sur la coopération d’autres travailleurs pour se les procurer, il n’aurait certes pas employé tout son temps, tous ses efforts, à l’une des opérations nécessaires à la confection d’un habit. Tous ceux donc qui ont contribué à produire la nourriture et à construire les logements de cette série de producteurs, quelque éloignés qu’ils soient de cette pensée, ont combiné leurs efforts avec ceux de ces premiers; ils ont coopéré pour leur part à l’acte de la production de l’habit. Cet exemple, cité par M. St. Mill, et qui peut être varié de mille manières, prouve que Indivision du travail, dans laquelle quelques critiques ont vu le triomphe de l’isolement, de Y individualisme, est au contraire l’expression la plus nette et la plus franche de la sociabilité humaine.
Cette vérité, apparaîtra davantage à mesure qu’on élargira davantage en quelque sorte le champ de ses expériences, et on la trouvera plus frappante en passant de l’état sauvage, où elle règne à peine, à l’état barbare ; de l’état barbare à l’état civilisé, d’un village à une grande ville, d’une grande ville à un royaume, d’un royaume aux différents peuples de la terre. C’est la division du travail qui y permet et y favorise l’échange sur une échelle de plus en plus étendue. C’est la division du travail qui contraint, pour ainsi dire, les habitants d’un même pays, et plus tard des différentes contrées, à une sorte de fraternité pratique et d’étroite solidarité en les poussant à compter les uns sur les autres et en mêlant de toutes manières leurs intérêts. Les individus, suivant leurs facultés innées et acquises, les territoires, suivant leurs qualités distinctives, v contribuent et y concourent avec une diversité de moyens, d’où résulte l’harmonie générale. C’est
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parla que, même dans l’antiquité, à une époque où la société reposait sur l’antagonisme des classes et des races, le commerce passait déjà pour le lien des nations et se mon trait cosmopolite aVant même que la philosophie et que la religion le fussent devenues.
L’exemple que Smith, dans le mémorable chapitre qui ouvre - sa Richesse des nations , a rendu classique, prouve que la différence de puissance productive entre le travail isolé et le travail divisé s’élève dans une proportion énorme. Lorsque cet exemple de la fabrication des épingles s’est produit, il a fait une immense sensation. Il n’est pourtant pas douteux que, si la division du travail disparaissait du monde, la quantité de la force productive ne diminuât dans une proportion bien supérieure à la différence qui est ici de un à quatre mille ; ce qui semblait une exception et une hyperbole demeurerait au-dessous de la réalité. On ne s’étonnera pas de ces prodigieux résultats en se rendant un compte attentif des causes qui les produisent.
La division du travail réduisant le labeur de chaque homme à une seule opération, dont il fait son unique occupation pendant toute sa vie, il faut nécessairement , dit Adam Smith, qu’il acquière beaucoup d' adresse, et ce surcroît d’adresse ne peut manquer de produire une augmentation proportionnelle dans la quantité du travail qu’il peut faire. « Qu’un forgeron, accoutumé à manier le marteau et non à fabriquer des clous, soit obligé, dans une occasion particulière, de faire l’office d’un clouticr, à peine en pourra-t-il expédier deux ou trois cents dans un jour, et encore seront-ils mauvais. S’il a l’habitude d’en faire, mais que ce ne soit pas son unique ou sa principale occupation, quelque diligence qu’il y apporte, il n’en fera pas plus de huit cents ou mille par jour. Or, des jeunes gens au-dessous de vingt ans, n’ayant jamais exercé d’autres métiers, font chacun plus de deux mille trois cents clous en un jour. Cependant l’opération n’est pas des plus siiSples. La même personne fait mouvoir les soufflets, at-
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tisc le feu quand il en est besoin, chauffe le fer et forge chaque partie du clou. Les opérations dans lesquelles se subdivise la fabrication d’une épingle ou d’un bouton de métal sont toutes beaucoup plus simples, et la dextérité de la personne dont toute la vie s’y consume est ordinairement beaucoup plus grande. Elles se font avec une rapidité dont on ne croirait pas que la main de l’homme soit capable, si on ne l’avait vu. » Voilà le premier avantage. Il tient à la puissance de Y habitude, dont il est peu de philosophes qui n’aient noté et décrit les effets.
Le second avantage qui, au dire d’Adam Smith, résulte de la division du travail est Y épargne du temps qu’on perd communément en passant d’une espèce d’ouvrage à une autre. Cet avantage est beaucoup plus grand qu’on ne le croirait d’abord (J). La perte de temps est moindre quand on n’est pas obligé de changer de lieu, mais elle ne laisse pas d’ètre encore considérable. Quand un homme quitte un ouvrage pour en prendre un autre, il n’a pas communément beaucoup de zèle et d'ardeur. Il n’est point à ce qu’il fait, il s’y prend mollement, et, pendant quelque temps, il tâtonne plutôt qu’il ne travaille. De là vient que les ouvriers de la campagne, qui sont obligés de changer d’ouvrage et d’outils à toutes les demi-heures, et qui passent à vingt opérations manuelles différentes presque tous les jours de leur vie, contractent nécessairement une habitude d’indolence et de paresse qui les rend souvent incapables de toute application vigoureuse, même dans les
(1)M. J. St. Mill, dans ses Principes dy Économie politique , présente sur ce point des objections qui ne manquent pas de force, mais qui n’infirment pas les observations d’A. Smith. M. Mill fait valoir les avantages qu’offre aussi le changement des tâches, qui entretient dans le travail « une fraîcheur vigoureuse. >•> En ceci, comme en tout, il y a une mesure à garder; fauteur de la théorie du travail attrayant , l’utopiste Foncier, l’a passée et de beaucoup en rendant les tâches infiniment variées dans une même journée.
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occasions les plus pressantes. On voit quelle réduction il y a dans la quantité d’ouvrage piar cette seule cause, indépendamment du manque d’adresse et de dextérité.
Troisièmement, on sait combien Y usage des machines abrège et facilite le travail. Sans en donner ici des exemples, observons seulement que leur invention semble être originairement due à la division du travail, inattention entièrement tournée vers un seul objet découvre plutôt des moyens courts et faciles d’y parvenir que si elle était partagée. Or une suite de la division du travail est dt lixer naturellement l’attention de chaque individu sur un seul objet fort simple. On doit s’attendre que parmi ceux qui sont empiloyés à une branche particulière de travail il s’en trouvera qui chercheront quelques expédients pour faire leur ouvrage avec pilus de facilité et en même tempis avec pilus de célérité. Aussi les machines employées dans les manufactures où le travail se subdivise le plus sont en grande partie de l’invention de simpdes ouvriers qui, bornés à une seule opération peu compliquée, se sont avisés de chercher des méthodes pour en venir plus promptement à bout.
Une autre observation relative à ce dernier sujet et d’une importance capiitale est enfin celle-ci : tout ce que les machines ont acquis de perfection ne vient pas de ceux qui avaient besoin d’elles ; plusieurs tiennent la leur du génie des inventeurs, et quelques-unes la tiennent de ceux qu’on appelle théoriciens , gens qui n ont rien à faire , mais qui observent tout, et qui, piar cette raison, sont souvent capiables de combiner ensemble les forces ou puissances des objets les pilus éloignés et les plus dissemblables. Il en est de la spéculation comme de tous les autres arts. « Les progrès de la société en font l’occupation ou l’emploi d’une classe particulière de citoyens. Elle se subdivise de même en plusieurs branches, dont chacune a ses philosophies qui la cultivent, et cette subdivision y occasionne, comme ailleurs, le double avantage d’une pilus
grande habileté et de l’épargne du temps. Chaque individu acquiert plus de connaissances dans la branche à laquelle il s’attache ; au total, il se fait plus de travail, et la masse ou quantité de science augmente merveilleusement. »
Outre ces avantages signalés avec tant de sagacité par le maitre de l’économie politique, la division du travail en présente un quatrième que M. Ch. Babbage a particulièrement fait ressortir, c’est la possibilité d’employer les ouvriers selon leurs aptitudes et selon leurs forces, a Elle permet de proportionner les forces employées à F effort à accomplir. Dans une manufacture où le travail est trèsdivisé, on peut utiliser pour les emplois inférieurs des femmes et des enfants, et réserver les ouvriers habiles pour les besognes qui présentent le plus de difficultés. Ainsi, pour citer encore l’exemple qu’Adam Smith a popularisé, dans la fabrication des épingles, il y a certaines opérations, telles que l’étirage du fil et l’épointage, qui exigent une certaine force ou une certaine habitude. Ces opérations sont confiées à des hommes qui gagnent de bons salaires. D’autres, telles que le pesage des têtes et la mise en papier, exigent moins de force ou de dextérité; on les abandonne à des femmes ou à des enfants. 8i ces
diverses opérations étaient exécutées par le même individu, celui-ci devrait savoir exécuter les plus difficiles comme les plus faciles , en sorte que J es unes reviendraient, toute proportion gardée, aussi cher que les autres ( i). »
§ 2. La division du travail a pour limite F étendue du marché. Si, par la division en 70 opérations séparées, la fabrique de cartes à jouer peut livrer, selon J. -B. Say, 15,500 cartes par jour, moyennant le travail associé de trente ouvriers, il est clair que, pourvu qu’il se trouve des consommateurs pour ce nombre, la division qui est faite
(!) Ch. Babbage, Science économique des manufactures , traduction d’Isoard.
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est, avantageuse. Mais, si le publie ne demande que \ ou 5,000 cartes au lieu de 15,000, la division du travail n’a pas de raison pour être portée aussi loin. En cette occasion encore, la puissance du travail est iuflueneée par la demande du produit. M. J. S. Mill assigne à la limitation du marché d’autres causes encore : la population peut être trop distante et trop éparse pour être aisément accessible, les routes peuvent manquer ainsi que les rivières navigables, enfin la population peut être trop pauvre, c’est-à-dbe sa puissance de travail trop bornée pour lui permettre de consommer largement. L’indolence, le défaut d’habileté, parmi ceux qui pourraient devenir consommateurs, limitent la coopération parmi ceux qui pourraient produire. Dans un état de civilisation peu avancée, quand la demande d’une localité donnée était nécessairement bornée, l’industrie ne florissait que parmi les communautés auxquelles leur voisinage de la mer ou des fleuves navigables donnait pour consommateur des produits de leur marché le reste du monde.
§ 3. Ces remarques simplifient beaucoup la réponse qu'il faut adresser aux attaques dont la division du travail a été l’objet dans le prétendu intérêt des classes ouvrières. Si tout progrès industriel, si l’abondance des produits qui les met à la portée du plus grand nombre, si la formation d’un capital servant de fonds aux salaires, sont en raison de la division du travail, quelle portée peut, avoir le procès qu’on lui intente ? Toute limitation dans la division du travail devient un attentat contre la population laborieuse qu'elle refoule plus avant dans la misère. Quand un écrivain un peu humoristique, Lcmontey, exprime cette idée, que « c’est un triste témoignage à. se rendre de n’avoir jamais fait dans sa vie que la dix huitième partie d’une épingle, » on peut mettre en doute que la confection de l’épingle tout entière, une fois l’habitude prise, eût beaucoup plus développé l’intelligence de l’ouvrier, et l’on peut répondre en outre qu’il n’est guère de profession, même libérale, qui échappe à cet écueil de
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donner quelque chose de mécanique à la répétition des memes actes. N’y a-t-il pas d’ailleurs quelque chose de sophistique à ne voir l’homme que dans Faccomplissement de sa tâche, sans tenir compte d’aucune des autres circonstances qui influent sur ses idées et sur ses habitudes? Les ouvriers des campagnes se livrent à des tâches bien plus multipliées que les ouvriers des villes. Leur infériorité intellectuelle en est-elle moins notoire? Si l’on examine les choses de plus près, on reconnaîtra que les reproches adressés à la division du travail se sont trompés d’adresse; au fond, c’est sur le travail matériel trop prolonge que presque tous retombent.
Sans insister sur ce dernier point, il faut observer d’abord qu’il est de l’intérêt bien entendu des chefs d’industrie de ne pas abuser des forces des ouvriers qu’ils emploient. On a remarqué que dans les manufactures le travail prolongé au delà de dix ou douze heures , limite extrême, perd de plus en plus de son efficacité, et fatigue l’ouvrier sans réel profit pour l’entrepreneur, outre l’irritation qui en résulte, irritation tôt ou tard préjudiciable aux intérêts des patrons comme à ceux des travailleurs. Mais le seul remède cflicace à de tels excès ne se trouvera que dans l’accroissement de la richesse publique se développant proportionnellement plus que la population, et dans la masse accrue de Y habileté et de Y instruction spéciale des ouvriers : or, ces conséquences ne sauraient se produire qu’avec la division des travaux poussée fort loin , puisque celle-ci est le plus puissant instrument de la production et de réchange. Il faut appliquer ici à la division du travail ce que nous dirons tout à l’heure à propos de la puissance des machines. Les personnes qui s’en affligent ou qui s'en inquiètent, assez stérilement, il est vrai, quant aux résultats qu’obtienneut leurs doléances, font le procès à la civilisation elle-même.
Des restrictions que la sociabilité impose à la liberté du travail. — Aucune question, nous devons le reconnaître, ne donne lieu à plus de controverses. Tout ce qui peut être
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à affirmé, c/est que, dans des limites assez variables , le droit de la société impose certaines bornes ou certa ines garanties au droit individuel dans l’exercice de quelques professions, restrictions qui, pour être légitimes et véritablement utiles, doivent se fonder elles-mêmes sur le respect de la liberté générale, sur le maintien de la sécurité publique, ou sur un intérêt collectif en quelque sorte évident. C'est ainsi qu’on est fondé à soutenir que la profession de médecin ne saurait être exercée par le premier venu, sans garanties de capacité. Il s’agit, en effet, ici, de la part du public, juge peu compétent des services qui lui sont offerts, d’un risque immense à courir et d’un dommage irréparable à endurer. Autant en a-t-on dit des industries insalubres ou dangereuses. On conçoit aussi que des règlements soient imposés dans les villes aux constructeurs de bâtiments. La maxime du laissez faire , sous la réserve de la répression des abus, cette maxime , proclamée par les économistes de l’école de Quesnay, est la règle générale, et le rôle principal de l’État est évidemment la justice négative , c’est-à-dire la protection accordée à toutes les libertés, à tous les droits, à tous les intérêts. Mais ce rôle se borne-t-il là ? Les partisans les plus déclarés du laissez faire ne le disent pas, puisqu’en général ils lui accordent encore, sans parler de l’assiette et de la perception des impôts, la faculté de régler législativement les successions, le droit de réglementer la monnaie , la possession de forêts et de cours d’eau, le service des postes et quelques autres attributions. Le degré d’intervention de l’État dans les travaux d’utilité publique, dans le choix des offices soustraits à la libre concurrence, dans l'instruction et dans les cultes, dans les établissements modèles, dans les secours à accorder aux ouvriers en cas de chômage, etc., ne saurait être déterminé sur tous les points avec une précision rigoureuse.
L’état d’avancement des sociétés, qui les rend plus ou moins aptes au self gaver nment, est un élément de solution qu’il ne faut pas négliger; mais on peut dire en général
que toutes les nations en voie « 1 < ; progès paraissent appelées à faire la part de plus en plus grande à la liberté individuelle et à s’en reposer sur la puissance de l’association libre pour une foule de services. A quoi tend aujourd’hui la France? A réduire la centralisation. Tel est du moins le vœu des esprits les plus éclairés et les plus libéraux. L’économie politique ne cesse pas de recommander de substituer aux tutelles et aux gênes administratives le libre essor du travail.
Le sacrifice trop exclusif de la sociabilité au droit individuel a mené de célèbres économistes à rabaisser outre mesure le rôle de l’État et à considérer toute valeur consacrée aux services publics comme perdue pour le contribuable. Cette condamnation tranchante, sur laquelle nous reviendrons en parlant de l’impôt, ne soutient pas l’examen. En tant que perte ou gain, le service public ne diffère en rien scientifiquement du service privé (1). Que je garde mon champ moi-même, que je paye l’homme qui le garde, que je paye l’Etat pour le faire garder, c’est toujours un sacrifice mis en regard d’un avantage, ce n’est pas une perte, c’est un échange.
c Quand un besoin, remarque avec raison Fr. Bastiat, a un caractère d’universalité et d’uniformité suffisant pour qu’on puisse l’appeler besoin public, il peut convenir à tous les hommes qui font partie d’une même agglomération, commune, province, nation , de pourvoir à la satisfaction de ce besoin par une action ou par une délégation collective. En ce cas, ils nomment des fonctionnaires chargés de rendre et de distribuer dans la communauté le service dont il s’agit, et ils pourvoientà sa rémunération par une cotisation qui est, du moins en principe, proportionnelle aux facultés de chaque associé. )>
Quels sont les cas où l’intervention de l’Etat réalise une économie de travail et a pour effet soit l’amélioration des
(1) Bastiat : Harmonies économiques (services privés, services publics) .
services, soit le meilleur marché des produits (deux points de vue très-distincts )? tels sont exclusivement les termes dans lesquels se pose le problème économique, et la solution varie selon les pays, les temps, les états de civilisation.
Tous les économistes ont appelé l’attention sur les abus d’une intervention exagérée de l’Etat dans la sphère de travail, et à plus forte raison de la substitution abusive de l’action collective à l’action privée. Sans doute, l’esprit de corps, le désir de l’ avancement, l’attachement au devoir, peuvent être, pour le fonctionnaire , d’actifs stimulants, mais rarement ils peuvent remplacer l’incitation de l’intérêt personnel et de la concurrence telle qu’elle se déploie dans l’industrie libre. Ce n’est pas le seul défaut qu’elle présente. Le vrai prix des services se dégage avec une sorte d’infaillibilité des transactions libres et du débat qui les précède. On ne marchande pas au contraire avec les fonctionnaires publics. JEn plus grand mal encore, l’habitude prise par les citoyens de compter en tout sur l’Etat : de là, outre l’amollissement des volontés et l'esprit d’intrigue, une cause permanente de révolution. Le peuple, mécontent d’une action gouvernementale qui, en étendant sa sphère, augmente nécessairement les causes de froissement, se sent plus porté à le renverser, et, accoutumé à tout attendre de l’Etat, il ne l’accuse pas de trop faire, mais de ne pas faire assez ; il le remplace par un autre pouvoir auquel il ne dit pas de faire moins, mais défaire plus, et c’est ainsi que l’abime se creuse toujours davantage.
De V association. — Il nous reste à parler de ce qu’on a appelé plus particulièrement Y association , comme application toute spéciale du principe de la sociabilité humaine.
C’est l’association dans le travail que l’on a désignée surtout par ce mot dont le sens pris absolument est beaucoup plus large. L’association, en effet, s’applique à toutes les relations humaines. Les individus se groupent naturelle-
mont en familles; la réunion d’une certaine quantité de familles forme la commune; puis de proche en proche on arrive à la province, à la nation , à l’association universelle qui compose le genre humain. Les religions, envisagées de ce point de vue, sont comme autant de grandes associations au sein desquelles se forme une multitude d’associations particulières ayant des objets distincts. L’industrie, qui n’est puissante que par la coopération des efforts, est essentiellement favorable à l’esprit d'association, et elle l’a toujours été, selon la mesure de liberté dont elle jouissait. Les confréries du moyen âge et celles de l’antiquité sont des expressions de ce besoin croissant d’association, qui reçoit une multitude d’applications nouvelles avec le temps. C’est ainsi que les grandes associations formées par les entreprises industrielles et financières, auxquelles sont dus les chemins de fer, les canaux, les banques, les assurances, et tant de puissants instruments de prospérité publique à la création desquels la fortune individuelle n’aurait jamais pu suffire, sont des faits en grande partie tout modernes. Il n’est pas une seule des manifestations de l’activité humaine à laquelle l’esprit d’association ne se soit pas appliqué. Voyez surtout ces pays où le sentiment de la personnalité est à la fois trèsintense et le goût de l’association très-répandu; voyez l’Amérique, l’Angleterre, la Hollande. Ecoles, bibliothèques , musées , sociétés de secours mutuels , hospices , églises, établissements de prévoyance et de charité, entreprises industrielles et commerciales, y sont soutenus par la puissance de l’association qui y prend toutes les directions, qui y revêt toutes les formes. C’est cette puissance même de l’association qui, jointe, aux excès réels de la concurrence, au spectacle des souffrances de la classe ouvrière, et aux obstacles légaux qui s’opposent trop souvent chez nous aux applications de l’association les plus légitimes, a contribué, en frappant extraordinairement certaines imaginations, à créer ce vaste et aventureux mouvement d’idées auquel on a donné le nom de socialisme.
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On a vu dans l’association une sorte de panacée. On a rêvé mille formes d'associations nouvelles, depuis le communisme le plus absolu, jusqu’à, ces systèmes de Ch. Foncier, d’Owen, de Saint Simon, de Louis Blanc, qui, en vue de réprimer l’individualisme, arrivent par les chemins les plus divers à supprimer l’individu en le jetant dans le moule d’une organisation factice décrétée une fois pour toutes. Nous n’avons pas à nous occuper ici de ces systèmes en ce qui les caractérise spécialement, et la réfutation des erreurs communes sur lesquelles ils reposent a déjà trouvé et trouvera ses éléments les plus essentiels dans le simple exposé des principes del’économie politique. Mais ce que nous devons examiner, c’est l’association dite ouvrière, c’est Y association des travailleurs entre eux en vue de la. production. Nous dirons ensuite quelques mots du système de la participation aux bénéfices.
§ 1. De V association ouvrière. — L’association ouvrière diffère du mode actuel de production en ce qu’elle a pour but de supprimer l’entrepreneur appelé patron et de substituer au salaire une part de bénéfice, dans le cas où l’entreprise réussit. 11 n’en faut pas plus pour entrevoir quelques-uns des caractères et aussi quelques-unes des difficultés de ce mode d’entreprise. Il est clair d’abord qu’il exige de l’ouvrier, investi d’une responsabilité beaucoup plus étendue, une moralité plus haute, une capacité supérieure à la moyenne. Il ne l’est pas moins qu’en y entrant l’ouvrier s’expose à des risques plus considérables. Sous le régime du capitaliste entrepreneur , l’ouvrier est, jusqu’à un certain point, assuré d’un salaire à peu près fixe. Le système de l’association imprudemment pratiqué le menace d’une ruine totale. I /association des ouvriers entre eux ne remédie pas en effet aux crises industrielles ; la baisse des salaires, pour y devenir la baisse des bénéfices, n’y prend pas un caractère plus adouci ; c’est même le contraire qui a lieu ; car l’entrepreneur, le plus souvent, est en état de supporter d’assez grandes pertes, et il continue à faire travailler, tandis que telle n’est pas la con-
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dition do travailleurs qui 11e possèdent d’ordinaire que de faibles capitaux et qui sont loin, en général, de réunir ces lumières, cette expérience des hommes et des affaires, cette connaissance du marché, apanage de l’entrepreneur riche, habile, instruit, travaillant pour lui seul, sous L’impulsion de L’intérêt personnel toujours en haleine. Si c’est la concurrence qu’on veut détruire ou du moins atténuer, on risque fort aussi de n’y pas réussir, car elle subsistera dans toute son âpreté entre les associations diverses, érigées, pour ainsi dire, en corporations. Si on veut y obvier par l’association générale , on tombera dans le communisme. De toutes parts donc on marche entre des abîmes.
La force de ces objections, opposées tout d’abord aux associations ouvrières, ne saurait être méconnue. Mais elle ne va pas jusqu’à établir l’impossibilité de cette forme de coopération. Remarquons que l’esclavage, le servage, les corporations, le travail libre ont été des formes successives de l’organisation du travail, dont chacune très-probablement eût paru invraisemblable aux générations qui se sont succédé. L’association reconnaît des conditions inévitables qu’elle doit remplir, sous peine de se dissoudre; mais est-elle hors d’état de les rencontrer toujours, et même de les susciter en partie? Voilà ce qu’on ne pourrait, selon nous, en dépit de toutes les réserves que nous commande un tel' mode de coopération, soutenir sans exagération et sans erreur.
Traitons cette question, abstraction faite des mauvaises conditions dans lesquelles elle s’est produite et des passions qui s’y sont mêlées. Quand on porte sur les relations actuelles des travailleurs et des capitalistes l’œil impartial de la science, on peut se demander si le mode en usage met suffisamment en jeu cette volonté de faire prospérer l’entreprise qui est le principe de tout travail. Un des économistes qui ont traité de l’association, M. Courcelle-Seneuil, fait à ce propos les remarques suivantes :
a L’entrepreneur prend «les commis salariés pour l’aider
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dans la tàclie de direction, d’administration, de surveillance, qui lui appartient, et des ouvriers pour exécuter le travail, purement manuel, » Par quels liens le commis salarié se trouve-t-il attaché à la pensée unique de l’entrepreneur, comme l’a bien caractérisée J. -B. Say, qui donne la vie à l'entreprise et lui permet de durer? Par son salaire exclusivement, qui peut être augmenté, réduit ou anéanti, suivant que le patron est satisfait ou mécontent. Bien moins direct est encore l’intérêt de l’ouvrier salarié. Sa •perspective la plus certaine, c’est de ne pas changer de position en travaillant à peu près autant que la, moyenne. La volonté arrêtée des ouvriers peut élever impunément le prix du travail, comme on le voit trop souvent dans tous les cas où la concurrence ne pèse pas d’un poids trop lourd sur les salaires. En cas de renvoi, l’ouvrier trouve sur-lechamp une position équivalente, si le travail est demandé; si le travail surabonde, l’ouvrier est renvoyé, lors même qu’il n’aurait rien fait pour le mériter : il y a clans cette situation passive quelque chose de fatal, plus propre à décourager la volonté qu’à l’exciter, et cette situation, l’ouvrier n’a pas besoin d’avoir lu Ricardo pour la comprendre et la sentir.
« Dans l’association ouvrière, chacun des associés est lié à la pensée unique de l’entreprise par les mêmes liens que l’entrepreneur d’industrie qui commande à des ouvriers salariés. Dans l’association, la rétribution de tous et de chacun est subordonnée aux bénéfices de l'entreprise : elle peut augmenter indéfiniment, si l’entreprise prospère ; si elle échoue, l’insuccès a pour conséquence inévitable la ruine et la faillite. La récompense et le châtiment sont présents, certains, inévitables; nul ne peut s’y soustraire. Cependant la division du travail n’éprouve aucune altération fâcheuse ; l’affaire est dirigée par un seul homme, et, s’il a beaucoup de surveillants, il a en même temps beaucoup de collaborateurs volontaires : il peut rencontrer des difficultés, des hostilités; mais, l’intérêt de l’entreprise, l’intérêt collectif tend sans cesse à aplanir les
obstacles, à porter les volontés rebelles à une transaction. En outre, comme la gérance est au concours et discutée, chacun est incessamment stimulé à acquérir et à juger les qualités intellectuelles et morales pour être gérant. Ainsi dans l’association ouvrière, considérée mécaniquement en quelque sorte, et comparée à l’entreprise ordinaire, on remarque un déploiement de force volontaire beaucoup plus considérable, et les frottements, au lieu de tendre, comme dans l’entreprise ordinaire, à la dissolution de la machine, tendent à s’user, à se diminuer les uns par les autres, de façon à augmenter incessamment la force utile. Dès à présent donc nous pouvons dire que, théoriquement, Dissociation ouvrière peut produire au moins à aussi bon marché que les entreprises ordinaires, et c’est là le critérium de toute combinaison économique» (1).
Mais les conditions que réclame l’association pour vivre et prospérer, dans les cas où cela est possible, se rencontrent, dans l’état présent de la civilisation, assez rarement; et, s’il est vrai de dire que l’association est propre à développer certaines qualités chez les travailleurs, il l’est encore plus d’affirmer qu’elle les suppose pour se former. Voilà pourquoi l’économie politique se montre, non pas hostile, mais extrêmement circonspecte dans sa sympathie lorsqu’il s’agit de cette forme de travail. Dès à présent, voici les règles qu’elle nous parait en mesure de présenter sur ce sujet, et que nous ne songeons pas à classer ici par ordre d’importance; car l’importance de chacune d’elles est souveraine : 1° l’association entre ouvriers ne peut réussir qu’à la condition d’ètre composée d’hommes d’élite ; 2° elle doit tenir le plus grand compte de l’unité de la direction, c’est-à-dire la confier à un seul gérant investi de pouvoirs suffisants; 3° elle doit tenir compte île l’inégalité des services rendus dans le taux de la rémunération ; 4° un capital suffisant est nécessaire à l’asso-
çi) Gourcclie-Seneuil : Étude sur les Associations ouvrières.