JJ U TRAVAUX
ciation pour résister aux crises industrielles; 5° la condition de succès de toute association, c’est de tendre par toute son organisation, non pas à amoindrir, comme cela s’est vu trop souvent, mais à développer l’individu, ses forces, ses lumières, son habileté, son zèle, sa ponctualité, son esprit d’ordre, son équité, sa bienveillance à l’égard des autres, enfin sa prévoyance ; à lui conférer, en un mot, une valeur morale et industrielle supérieure à la moyenne. Ces conditions sont fort difficiles à réunir; pourtant, si une seule vient y manquer, l’association ne peut manquer de se dissoudre. S’il faut beaucoup de vertu à ces petites associations naturelles qu’on nomme familles , pour rester unies, il en faudra beaucoup assurément pour que tant d’hommes d’esprit, et de caractère différents restent associés dans une entreprise industrielle, sans relâchement, sans gaspillage, sans violence, sans discorde, sans injustice.
C’est l’observation des conditions que nous venons d’indiquer, qui a maintenu quelques associations ouvrières, comme c’est par leur violation que s’explique la chute de la plupart de celles qui se sont formées. Parmi les associations formées avant la révolution de 1848, on a cité une association de bijoutiers qui a obtenu un succès durable. Un gérant, chargé du soin de la direction, partageant tous les ans les bénéfices entre les membres, proportionnellement aux salaires gagnés par eux, un capital inaliénable, impartageable, une durée illimitée, et l’admission successive de nouveaux sociétaires, tels sont les principes et la règle de l’association des bijoutiers, formée dès 1834. Composée d’abord de deux membres seulement, elle en comptait onze il y a quatre ou cinq ans, après en avoir eu treize. «Tous ont les mêmes droits, sans pour cela cesser d’être soumis aux chefs élus par eux. Enfin les nouveaux associés sont de simples ouvriers qui ont travaillé au moins pendant six mois dans les ateliers de la société, que les anciens connaissent bien, et choisissent pour leurs
sent i me n t s bonne 1 e s ,
leur activité, leur habileté,
leur
bonne conduite, après avoir éprouvé leur caractère, et meme s’ être assurés qu’ils ont la même croyance religieuse qu'eux-mêmes, celle du catholicisme, et pas une autre» (1).
M. Villermé cite de même a Paris une association véritablement modèle (composée seulement de huit ouvriers fondeurs en cuivre et fer), dont l’exemple nous prouve combien les travailleurs eux-mèmes, lorsque l’expérience les a instruits, sentent que de pareilles sociétés ne sont réalisables qu’avec des hommes choisis. D’abord, ils avaient adopté le principe de F égalité des salaires et des droits; mais, au bout de six semaines, ne pouvant plus s’entendre ni se soutenir, ils ont renoncé à ces rêves pour transformer le gérant élu par eux en un véritable maître, dans le bureau duquel on ne doit pas entrer, auquel est due une obéissance absolue, et qu’on n’a pas même le droit d’interroger ou d’interpeller ailleurs qu’aux séances du conseil d’administration ou en assemblée générale. Joignez à cela un règlement d’atelier rigoureux au delà de tous les autres, et où l’on trouve un article prononçant l’exclusion immédiate de tout sociétaire « que l’on saurait faire partie cl’une société qui aurait relation à la politique.» Enfin, le bon sens et la prévoyance du gérant et de ses camarades leur ont fait établir une caisse particulière, où chacun d’eux doit avoir 150 fr. sur lesquels il peut retirer jusqu’à 100 fr. à l’entrée de l’hiver pour ses provisions, mais en les restituant après cette saison, au moyen d’une retenue de 1 franc par jour faite sur son salaire .
Parmi les sages mesures qu’adoptent les rares sociétés subsistantes, on a remarqué celles-ci (2) :
(1) M. Villermé : Des Associations ouvrières.
(2) Nous entrons dans ces détails qui excèdent un peu les limites et le mode d’exposition de ce traité élémentaire, à cause du retentissement exceptionnel qu’a eu la question et de
paiement à leurs besoins commerciaux imprévus, et subsidiairement à l'accroissement du matériel et du fonds de roulement ;
La formation d'une caisse de secours mutuels pour les malades et les infirmes, que vient alimenter davantage le montant des amendes prononcées;
Enfin, celle d’une caisse dite de fonds de retenue indivisible, dont les sommes n’appartiennent plus aux sociétaires, ne peuvent jamais être partagées entre eux. et doivent, [à l’expiration de la société, permettre à une société nouvelle de continuer la première, ou bien être employées, par les soins de l’administration départementale, à des oeuvres de bienfaisance dans l’intérêt des classes ouvrières, du moins autant que possible.
Ces caisses, et souvent le capital roulant, sont nourris par les retenues imposées dans certaines proportions au salaire des associés.
« Il existe en outre, écrivait M. Yillermé, entre les membres des diverses associations ouvrières subsistant à Paris, un lien de sympathique et louable confraternité, qui les porte à s’aider mutuellement, et fait qu’ils achètent les uns aux autres, et se vendent moins cher qu’au publie les objets de leur fabrication ou de leur industrie. Non-seulement les associations se donnent réciproquement leur pratique, mais encore elles ont celle de beaucoup d’ouvriers qui ne font partie d’aucune. C’est ainsi que de pauvres blanchisseuses, dans la plus grande détresse, parce qu'elles étaient absolument sans ouvrage depuis plusieurs mois, en ont trouvé tout à coup en s’associant, et bien plus qu’elles n’en peuvent faire.
«Certes, les associations ouvrières doivent puiser quelque force dans cette mutualité de bons services. Mais il ne faut pas se faire illusion : cette aide n’est pas acquise à toutes. Des blanchisseuses, des couturières, des cordon-
l’intérêt tout particulier qu’elle présente, indépendamment des circonstances.
MANUEL D'ECONOMIE I'üMTIoLE.
niers, des tailleurs, peuvent presque compter' sur la pratique de leurs camarades, et des ouvriers qui les connaissent; mais en quoi cette bonne volonté de se soutenir les uns les autres pourra-t-elle profiter aux associations de carrossiers, de fabricants de machines, et surtout d’objets de luxe, puisque les ouvriers ne s’en servent pas, n’en consomment pas? »
Depuis ce temps la question a fait plus d’un pas, et l’association, en dépit des justes réserves et des conditions difficiles que l’économie politique est obligée d’admettre à son égard, l’association a fourni la preuve de sa vitalité. Il s’est formé dans plusieurs grands pays des sociétés qui reposent sur le principe de l’association coopératrice et qui ont en vue soit l’alimentation en commun, soit l’achat et la vente des objets de consommation et des matières premières, soit la production industrielle, soit le crédit personnel créé par l’épargne, étendu par la mutualité. Il est encore d’autres buts que l’association peut poursuivre et en partie poursuit : l'habitation, le loyer d’ateliers communs, la force motrice créée en grand et répartie, par petites quantités, dans de vastes locaux, pour le travail individuel, l’achat des métiers et des instruments coûteux, etc.; puis dans l’ordre moral, les bibliothèques, l’enseignement professionnel, etc. (1). L’expérience a consacré en Angleterre, en Allemagne, en Belgique, en Suisse, et parmi nous des combinaisons qu’on s’était peut-être trop hâté de taxer de chimériques. Les Equitables 'pionniers de Rochdale ont offert dans la Grande-Bretagne le plus grand exemple de succès. Rochdale est une petite ville à quelques lieues de Manchester, livrée presque tout entière à l’industrie de la laine et du coton. « Dans l’hiver de 1844 (2), quelques pauvres tisserands, rendus ingénieux par la misère, se réunirent pour chercher un remède à leurs maux. C’est à grand’peine que la caisse sociale put rassembler quelques scliellings : on dut la trouver
(1) M. C. Périer, brochure : Les Sociétés de coopération (1864).
(2) Id . j p. 8, 9, etc.
nu TR A VA TL.
riche quand, après de longs efforts et de dures traverses, vingt associés possédèrent 700 francs. Tel fut le point de départ. L’application fut d’abord restreinte à l’achat et à la vente des denrées de consommation les plus indispensables à la vie la plus modeste Les Équitables pionniers
fixaient la cotisation des membres à 3 pences (0 fr. 31 c.) par semaine, et, dans une espèce de trou obscur, ouvraient une boutique éclairée par un bout de chandelle, où le samedi soir chacun à tour de rôle venait vendre, en détail et au comptant, une mince provision de sel, de beurre, de farine et de gruau d’avoine. Dieu sait ce qu’il fallut de courage et de persévérance pour vaincre les premiers obstacles et ce qu’il en fallut bientôt pour triompher des résistances et des hostilités, quand les premiers succès firent prendre l’alarme à ceux dont les intérêts semblèrent menacés. Les détaillants formèrent une ligue contre une concurrence qu’ils taxèrent de déloA^ale, et ils la combattirent en vendant au-dessous des cours fixés au magasin , comme on appela par dérision d’abord, puis bientôt par excellence, le local où se faisaient les ventes de la société. Rien ne rebuta les courageux pionniers , ni les actions judiciaires, ni les sarcasmes, ni les défections. Ils poursuivirent leur route avec la foi qui devait assurer leur récompense. La clientèle augmentant, la vente eut lieu à des heures et à des jours déterminés. En 1831 commença la vente quotidienne. Peu à peu, outre le magasin général, s’ouvrirent des boutiques séparées. Il y en a seize aujourd’hui (1), dans différentes parties de la ville, pour la boucherie, l’épicerie, la draperie, les vêtements, la chaussure, etc. La société, devenue prospère, n’a pas négligé le progrès intellectuel. Elle a une excellente bibliothèque, une salle pour les livres, une pour les journaux ; il s’v fait ce que nos voisins appellent des lectures, où l’enseignement professionnel cède souvent la place aux délassements de l’esprit et aux leçons de morale. L’association a étendu successive-
(L) Gela était écrit il y a plusieurs années, malgré des difficultés qui se sont élevées depuis lors, l’exemple subsiste et il y a toujours dans cette grande association d’utiles leçonsà puiser.
ment le cercle de ses opérations, grâce au succès de combinaisons fort ingénieuses. Elle est devenue société mère, aidant à la formation de branches collatérales, qui se sont livrées à l’exploitation d’un moulin, d’une manufacture. Cette humble association compte aujourd’hui 4,000 associés et fait pour 4 millions d’affaires dans ses différentes branches. On cite de même à Leeds une association qui a obtenu un succès éclatant. A Coventry la même tentative, conduite avec moins de respect pour les règles d’une sage économie, a échoué. Somme toute, près de 400 associations existent aujourd’hui en Angleterre. La plupart sont des magasins généraux pour la vente des comestibles; plusieurs y joignent les vêtements; très-peu se livrent à l’exploitation industrielle. »
If Allemagne est engagée dans le même mouvement, et le crédit populaire s’y est fondé et organisé sous les auspices de M. Schulze Delitcli, membre de la Chambre des députés en Prusse.
En France, l’association rencontre des obstacles légaux qu’il est urgent d’abolir. On cite des sociétés d’alimentation, comme celle de Grenoble, de nombreuses sociétés de secours mutuels. Il existe aussi des sociétés de travail coopératif, parmi lesquelles on cite comme les plus importantes celles des maçons, des facteurs de pianos, des lunettiers, des menuisiers en fauteuils, des tourneurs en chaises, etc. «Presque tout est à approuver dans l’organisation de ces sociétés, dit l’écrivain que nous venons de citer, et ceux qui les ont vues à l’œuvre ne sauraient douter qu’avec la liberté qui leur manque elles ne fussent appelées à se perfectionner, à se multiplier. Ce serait un incontestable bienfait, car elles répandent les habitudes d’ordre, de régularité, de prévoyance, en même temps qu’elles fournissent au petit fabricant des ressources pour son industrie, à l’ouvrier rangé et intelligent les moyens de sortir de la dépendance et d'arriver à produire pour son compte. Au mois d’octobre 18G3, une société du crédit au travail a été constituée en commandite par soixante-douze
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souscripteurs avec un capital de 20,120 francs; elle compte déjà 390 sociétaires et possède un capital de 62,000 francs (mai 1864). Indépendamment des services qu’elle est appelée à rendre à ses propres membres, elle se propose de seconder par des avances la formation des associations ouvrières. Aies renseignements, l’examen que j’ai fait des statuts de quelques-unes de ces sociétés, les explications
que j’ai reçues de plusieurs de leurs membres, les montrent généralement engagées dans une bonne voie. »
Quel que soit, au surplus, l’avenir des associations, il reste soumis, ne nous lassons pas de le répéter, à des conditions, et renfermé dans des limites qu’indique d’une manière générale l’économie politique. 1° La loi qui domine l’industrie est et restera toujours celle qui règle le rapport du capital et du travail, la loi de l’offre et de la demande, qui s’applique aux associations comme aux individus. Si le capital s’offre abondamment, l’association peut mieux réussir, mais l’ouvrier isolé se trouve en ce cas, lui aussi, dans des conditions supérieures de bien-être; si, au contraire, le capital est peu offert, l’association aura de petits bénéfices, de même que l’ouvrier sera réduit à un minimum de salaire. La solution de ce qu’on a appelé de nos jours la question du paupérisme se trouve dans une production plus abondante, dans la multiplication du capital, relativement au nombre des travailleurs; effet que concourent à produire des moyens tout autrement puissants et bien plus sûrs que l’association ouvrière : les machines, l’instruction professionnelle, l’influence de la paix, la tranquillité publique, etc.
2° L’association ouvrière est de môme impuissante, à un
autre point de vue, à changer la physionomie générale de , l’industrie. Elle ne s’applique, en effet, qu’à un certain nombre de travaux occupant d’ordinaire un petit nombre , cl ouvriers. Car, si l’on conçoit dix, vingt, trente ouvriers associés, il est infiniment difficile d’en concevoir six ou sept cents se passant de patron. L’agriculture nous parait se refuser plus obstinément encore, du moins dans la plu -
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part dos cas (1), à ce mode de travail, car la terre est en general divisée de manière à rendre inutile le concours d’une réunion quelconque d’exploitants, ou possédée en propre par le cultivateur lui -même. Dans les vignobles de Champagne, de Bourgogne, de Bordeaux, où un champ vaut quelquefois un ou deux millions, où l’on a jusqu’à trois, quatre, cinq récoltes accumulées, où le plus souvent on laisse les vins vieillir, et où l’on spécule autant et plus qu’on ne cultive, des journaliers associés feront-ils cette spéculation ? En leur supposant même les connaissances nécessaires, obtiendront-ils de l’Etat le prêt d’un capital de trois ou quatre cent mille francs, et d’un banquier le crédit indispensable pour suffire à de telles avances? D’ailleurs, la solvabilité d’un fermier est l’une de ses qualités principales, ou plutôt la principale. Foreera-t on la confiance du propriétaire en faveur d’une association d’ouvriers qui ne présentera aucune responsabilité? Sera-ce encore l’Etat qui, après avoir fourni le capital, fournira la caution ? Et que dire pour les bois, où il n’y a ni fermier, ni journalier travaillant pour le compte du propriétaire, et où il y a tous les ans soit un vingtième, soit un trentième d’arbres à abattre, sans autre travail que celui de garde, d’abattage et de transport? Comprend-on pour les bois un mode quelconque d’association? C’est pourtant une part considérable du sol. et en y ajoutant la vigne, le quart au moins du produit total de notre territoire. Enfin l’association ne peut être réalisée dans les arts dits libéraux, ni dans ces professions qui exigent plus spécialement le travail isolé, comme celles de domestiques, de portefaix, etc. Ajoutons qu’en supposant même que l’association atteigne tous les développements qu’on imagine et qu’on préconise, cette forme trop calomniée du salariat ne serait
(1) M. Rossi a indiqué lui-même quelques exemples d’association agricole restreinte, dont il conseille l’extension aux cas analogues; nous en dirons un mot dans notre chapitre sur l’industrie agricole.
pas abolie. La nature humaine elle -même paraît s’y opposer. Le salariat répond, en effet, à certains instincts comme à certaines circonstances et à certains métiers. Il y a des natures circonspectes, timides, qui refusent de porter la responsabilité qu'impose l’association; il y a des natures qui préfèrent aux chances d’une opération industrielle, cette forme facile de coopération qui consiste à porter à un entrepreneur son travail, et à recevoir en échange un salaire assuré.
Quelle que soit la forme de l’association, un de ses caractères essentiels, c’est d’être conforme à la liberté et à la justice, c’est-à-dire d’exclure la force.
La plupartdes associations qui se sont formées ont tenu très-peu compte de ce principe. C’était à qui obtiendrait l’assistance cle l’État; et, il y a peu d’années (1849), trois millions furent ainsi attribués aux associations, à titre d’encouragement. Il est à remarquer que cette somme a été dissipée en pure perte. Pas une association subventionnée n’a prospéré ; celles qui ont réussi n’ont rien demandé. Il est trop clair que demander ainsi des subsides à l’Etat, c’est porter atteinte à la justice, car c’est recourir à un impôt établi sur le travail des autres; c’est faire payer ses expériences à la masse des professions dans lesquelles l’association n'est pas possible ou n’est pas désirée. C/est se mettre en outre sur une mauvaise pente, et se placer au cœur même de cette doctrine, qui nie ou subordonne la puissance industrielle de l’individu, pour y substituer une certaine sagesse sociale, une certaine puissance collective venant prendre la place de l’activité de chacun ; c’est faire, en un mot, de l’association forcée. Or ces deux mots : association et contrainte, trop souvent unis dans le passé, doivent s’exclure à l’avenir. L’avenir, pour ne pas mentir au programme de la vraie économie politique et du véritable progrès, doit adopter pour formule h plus grande liberté dans la plus grande sociabilité possible.
§ 2. Du système cle la participât ion aux bénéfices. — Une autre forme de l’association plus aisément praticable, bien qu’elle ne puisse être non plus d’un usage général, et qu’elle soit soumise également à des règles sévères que nous chercherons à formuler, c’est celle que l’on a appelée la participation des ouvriers aux bénéfices de l’entreprise.
Sur les navires américains qui font le commerce de la Chine, on a l'habitude de donner à chaque matelot une partie des profits du voyage ; c’est à cette circonstance qu’il faut attribuer, assure-t-on, la bonne conduite de ces matelots, et la rareté des collisions entre eux et le peuple ou le gouvernement du pays. Nous citerons de même, en Angleterre, les mineurs de la Cornouailles. Dans ce pays, les mines sont exploitées en participation ; des bandes de mineurs traitent avec un agent qui représente le propriétaire de la mine, pour en exploiter une certaine partie, et mettre le minerai en état d’être vendu, moyennant un tant pour cent du prix de ce minerai. Ce système a ses désavantages, par suite de l’incertitude et de l’irrégularité des gains, et la nécessité de vivre longtemps sur le crédit qui en est la conséquence; mais il présente des avantages qui font plus que compenser ces inconvénients. Il produit, d’après M. Stuart Mil!, une intelligence 3 une indépendance , une élévation morale , qui mettent la condition et le caractère du mineur de Cornouailles bien au-dessus de la moyenne de la classe laborieuse. Un grand nombre de ces mineurs habitent des maisons à eux, sur des terres qu’ils ont louées pour trois générations ou quatre-vingt-dix-neuf ans ; et sur les 281,541 1. déposées aux caisses d’épargne de Cornouailles, les deux tiers leur appartiennent.
M. Babbage, que nous avons déjà cité comme un économiste pratique des plus compétents, fait observer que le salaire des équipages des baleiniers anglais est calculé d’après le même principe, et que « les profits de la pêche au lilet, sur la côte méridionale de l’Angleterre, sont partagés
de la même manière : la moitié du profit revient à celui qui fournit la barque et le filet, l’autre moitié est partagée par portions égales entre ceux qui s’en servent, et qui sont tenus de faire au filet les réparations nécessaires. » M. Babbage a eu le grand mérite d’indiquer la possibilité d’appliquer ce principe à l’industrie manufacturière en général, et d’insister sur l’avantage qu’il y aurait à le faire (1).
On peut recommander aussi, comme rentrant dans le même système, divers moyens d’intéresser les ouvriers à X>roduire plus, et moins chèrement. Il y a des années déjà que, dans beaucouj) d’établissements où on se sert de machines à feu, on donne aux mécaniciens et à leurs auxiliaires, les chauffeurs, x>ar delà leur salaire fixe, une X>rime x^op^tionnelle à la quantité de charbon qu’ils économisent. Cet usage est devenu général dans les chemins de fer. Pareillement, il y a des établissements où, X>our diminuer le déchet des matières premières, on alloue aux ouvriers une x>artie de l’économie qu'ils font, la moitié x>ar exemple. Enfin, dans ces derniers temps, divers exempl es ont été donnés, à Paris, de la participation formelle aux x>rofits, tels qu’ils résultent d’un inventaire régulièrement dressé à l’expiration de l’année. Dans ce système, après que le bénéfice de l’entreprise y a été constaté, et que tous les frais sont acquittés, y conqu'is l’intérêt du .eax>ital à un taux convenu, ainsi que l’amortissement et la part nécessaire pour maintenir à un certain niveau le fonds de réserve, une fraction déterminée de ce qui reste est al louée aux ouvriers et aux employés, ou à certaines catégories d’entre eux, et se répartit suivant un mode préalablement arrêté. De ces exemples, le jdus remarquable par la grandeur de la somme répartie est l’exemple offert par la compagnie du chemin de fer d’Orléans. Un autre, dont il a été beaucoux> parlé, et qui frappe x>ar la largeur avec
(1) Economie des machines et des manufactures , 3e édit., ch. XXIV.
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laquelle le principe est appliqué depuis près de trente ans, a été donné par un entrepreneur de peinture en bâtiments fort estimé, M. Leclaire.
En Angleterre on cite souvent MM. Briggs, propriétaires de liouillières, lesquels pratiquent ce système sous une double forme : la mise à la disposition de leurs ouvriers d’un certain nombre d’actions d’une faible coupure, qui les rend accessibles à de modestes épargnes ; et, en second lieu, l’attribution d’une certaine proportion des bénéfices aux ouvriers, même non actionnaires (J).
Dans les cas où il peut être appliqué, c’est-à-dire surtout dans les industries donnant des bénéfices élevés et où la concurrence n’est pas trop à redouter , le système de la parti-
(1) Outre plusieurs exemples tirés du rapport sur le dixième groupe de l’exposition universelle en 1867, celui de M. Leclaire est rappelé, avec d’intéressants détails, dans une conférence de M. Charles Robert sur la participation aux bénéfices. M. Leclaire a lui-même rendu compte de cette combinaison dans de nombreux documents. On y voit qu’il emploie 300 ouvriers, que la participation aux bénéfices a contribué beaucoup à rendre exacts et laborieux. Ils ne connaissent pas le chômage du lundi, et les émeutes ne les détournent pas de leur assiduité au travail. Les résultats ont été fort beaux. La maison Leclaire, Defourneau et Ce (cette compagnie, c’est une société do secours mutuels formée par les ouvriers et dotée d’une part des bénéfices}, est en mesure d’assurer une pension annuelle et viagère de 300 fr. à 1,000 fr., à tout ouvrier ou employé, homme ou femme, qui a cinquante ans d’âge et vingt ans de travail dans la maison ; et cela, outre une attribution directe aux ouvriers individuellement, outre des secours en cas d’accidents, et des indemnités aux veuves et aux enfants, outre des cours gratuits pour les apprentis et les adultes. Les ouvriers nomment eux-mêmes les chefs d’ateliers, élisent des délégués pour assister à la confection des inventaires et des bilans, respectant d’ailleurs la suprême direction des affaires entre les mains des entrepreneurs.
DU TRAYAIT,
cipation est excellent, mais il ne faut s’abuser ni sur sa nature ni sur sa portée. Au fond, il n’est qu’une gratification, un encouragement, une prime donnée au travail et à l’économie. L’association véritable, c’est l’association dans les pertes comme dans les bénéfices; ici l’association est incomplète, puisqu’elle ne s’applique qu’aux profits. Ce qui constitue d’ailleurs le mérite de la participation ainsi limitée, c’est qu’elle fait un appel plus énergique que le salariat à la responsabilité individuelle. Intéressez donc, dirons-nous aux chefs d’entreprises, si la nature où l’état prospère de votre industrie le permet, intéressez les ouvriers à vos bénéfices, vous leur créerez un mobile de plus, un stimulant qui leur manquait et qui vous profitera à vous-mêmes ; mais ce sera surtout à la condition que la part de chacun sera proportionnée à ses efforts et à son mérite ; autrement vous n’obtiendriez qu’un succès incomplet. Dans les entreprises où le système de la participation a été essayé, on a rarement appliqué ce principe, et c’est pour cela que les résultats n’ont pas toujours répondu à l’attente des patrons. Les règles applicables au système de la participation rappellent une forme de travail bien connue, le travail aux pièces, qui proportionne la rémunération à la quantité d’ouvrage produite. C’est de part et d’autre le même principe, appliqué d’une manière plus ou moins large.
Une remarque qu’il convient de faire encore, c’est que ce système paraît surtout applicable aux modes de travail où la main-d’œuvre domine, et où en conséquence l’ouvrier peut être stimulé à un accroissement de production par un supplément de rémunération qui représente cet excédant de travail, de soin, d’assiduité. Alais, dans les entreprises où le capital employé sous forme de bâtiments, machines, etc., joue un rôle prépondérant, où le chef, obligé à des avances et à des risques considérables, est tenu de compter avec un avenir éloigné et la situation de marchés lointains, ce système offre des difficultés beaucoup plus grandes : d’une part il y a là des qualités de
direction, et, de l’autre, des capitaux engagés et soumis à des chances qui exigent une rémunération plus grande, sans quoi il ne se trouverait ni hommes pour se charger de ces vastes entreprises, ni capitaux suffisants pour les mettre en œuvre. En un mot, la manufacture, et particulièrement la grande manufacture, sans se refuser peut-être absolument à ces combinaisons , ne s’y prête presque jamais aisément. Il faut prendre garde de venir se heurter à des obstacles assez souvent invincibles. Joignez-y un personnel ouvrier assez mobile, et les inconvénients de l’initier à la connaissance des comptes, au jugement des opérations, en même temps que la difficulté de se soustraire à cette obligation. Soupçonnant qu’on Jes trompe sur les chiffres et disposés à critiquer les entreprises, estil bien sûr que les ouvriers puisent toujours dans cette combinaison les sentiments d’énergie laborieuse et de confiance qu’on suppose? En ce cas, ne vaut-il pas mieux que l’entrepreneur augmente tout simplement la paye, s’il le peut, intéressant les lions travailleurs par une plus haute rémunération, et faisant participer aux bénéfices certaines catégories d’employés? Dans ce dernier cas la participation ne s’appliquerait qu’à une élite.
Rien d’absolu sur ce sujet en conséquence. Il se peut même que cette combinaison destinée à établir l’harmonie entre le patron et les travailleurs y réussisse parfois médiocrement, par exemple si l’entrepreneur ne peut faire à l’ouvrier une part ayant quelque valeur dans ses bénéfices trop insuffisants. Cet entrepreneur 11e risque -t-il lias d’être soupçonné de mauvais vo uloir ? N’y a-t-il pas inconvénient pour son crédit à ce qu’il fasse connaître à tous l’état de ses affaires ? Et faudra-t-il qu’un comité d’ouvriers surveille aussi la gestion. Les mêmes difficultés qui s’élèvent sur le taux des salaires ne peuvent-elles surgir à propos de la proportion des bénéfices à percevoir ? En fin de compte, nous sommes, dans la mesure du possible, partisans de ce mode de répartition ; nous désirons que l’entrepreneur s’y arrête dans un sentiment généreux, et sou-
vent aussi dans une idée d’intérêt bien entendu ; mais nous ne le croyons pas d’une application générale, et moins encore y voyons-nous une panacée. Combien d’ailleurs d’établissements ne donnent guère au delà d’un profit médiocre !
Ce système ne saurait en tout cas avoir la fécondité d’une large application du travail à la tàclie. On aurait trop à faire de citer les exemples qui attestent les mérites de ce dernier mode. On a remarqué, parmi d’autres, que les grands ateliers de MM. Cail à Paris, de MM. Kœcklin à Mulhouse, ceux du Creuzot, presque toutes les grandes usines métallurgiques ont amélioré le sort des ouvriers dans une proportion très- consi lérable, et donné au consommateur de grands avantages.
En résumé, et avant tout, la participation doit rester parfaitement volontaire de la part de V entrepreneur : telle est la première condition , car autrement cette combinaison serait injuste et stérile. Encore une fois, il est de la plus stricte équité que celui qui a avancé le capital, qui prend la responsabilité et court les risques de l’entreprise, ait une part beaucoup plus élevée dans les profits que le simple ouvrier. Ce qu’il déploie de talents spéciaux et rares aussi bien que d’activité dans une pareille tàclie a droit à une rémunération qui ne saurait se confondre avec celle qui revient à la simple main-d’œuvre. Le respect de la liberté doit faire loi ici comme ailleurs . M.Léon Faucher, dans un de ses ouvrages {Etudes sur l' Angleterre), tout en se montrant partisan de la participation dans un grand nombre de cas, pose en principe, avec beaucoup déraison, que ce partage doit être regardé a comme une concession volontaire à laquelle chaque manufacturier apporterait ses conditions. « On comprend encore, ajoute le même auteur, que tous les ouvriers ne devraient pas y être indistinctement admis. Une certaine résidence ferait titre, si d’ailleurs la bonne conduite du copartageant ne s’était pas démentie. Le fabricant n’aurait point à produire ses livres, il serait cru sur parole ; il conserverait aussi le droit d'in-
diquer l’emploi do cette libéralité, et d’exiger, par exemple, que chaque ouvrier versât une certaine somme à la caisse d’épargne, afin de s’assurer une pension viagère pour ses vieux jours. » Il est troj) certain en effet que, si cette libéralité purement bénévole prenait le caractère d’une obligation forcée, le droit aux bénéfices reconnu à l’ouvrier ne possédant aucun capital, ramènerait toutes les iniquités et toutes les extravagances du droit à l'assistance et du droit au travail.