III. Loi de développement du travail
Le travail atteint son maximum de puissance en combinant à dose de plus en plus forte et selon des formes de plus en plus savantes, d’une part la liberté, et de l’autre l’association : c’est-à-dire, pour parler avec plus de clarté, que plus le travail met en jeu le sentiment de la responsabilité et l’association des efforts (et, comme nous le verrons, celle des capitaux), plus il devient fécond. Ajoutons à ces conditions une autre cause de fécondité non moins indispensable, l'instruction de la masse des travailleurs, qui, jointe à leurs bonnes habitudes morales, tend à augmenter leur puissance d’une manière en quelque sorte indéfinie. Il faut que l’homme commence par maîtriser son ignorance et ses mauvais instincts pour se rendre maître de la nature physique. Le peuple le plus instruit, le plus habitué à l’empire de soi, sera le peuple le mieux en état de produire une grande quantité de richesses, si les circonstances de son matériel, de son sol et de son climat s’y prêtent insuffisamment.
Si les effets de la puissance de la science sur la richesse sont assez reconnus, surtout depuis les progrès de la mécanique et l’invention des chemins de fer et des bateaux à vapeur, ce qui est moins généralement apprécié, c’est la valeur économique que possède la diffusion générale de T intelligence et des connaissances pratiques dans la classe ouvrière. Le nombre des individus capables de di-
riger les opérations d’une entreprise industrielle, et même de mettre en œuvre des procédés qui ne peuvent être ramenés à une simple affaire de routine ou de mémoire, est toujours au-dessous des besoins de l’industrie. Ce fait est prouvé par la grande différence des salaires payés à ceux qui sont capables d’une tâche de ce genre et aux ouvriers ordinaires .
L’éducation du peuple, même en ne la considérant que sous cet aspect, est donc infiniment digne de l’attention de l’économiste.
Les qualités morales des travailleurs sont aussi importantes à l’efficacité du travail que leurs qualités intellectuelles. Indépendamment des effets de l’intempérance sur leurs facultés intellectuelles et physiques, et de l’influence qu’exercent les habitudes désordonnées sur leur énergie et sur leur persévérance à remplir leur tâche, tout le travail aujourd’hui nécessaire à, la surveillance, à la vérification, à la police, etc., diminue d’autant la somme de la production réelle. A mesure que les peuples se moralisent, toutes ces dépenses diminuent.
On peut constater que le travail a obéi à une loi de progrès, c’est-à-dire : 1° qu’il a mis de plus en plus en saillie la domination du principe intelligent sur la matière; 2° qu’il est devenu de plus en plus fructueux à mesure qu’il devenait plus intelligent et plus libre.
Citons, en preuve de la première assertion , l’industrie des transports. D’abord l’homme y prend toute la peine à sa charge ; les animaux ne lui sont pas encore soumis, les forces de la nature ne sont point assujetties â sa volonté, ses propres forces jouent le premier rôle. Telle était la condition du Mexique à l’époque de la conquête de Fernand Cortès ; telle est encore celle d’une partie de l’Amérique du Sud et de l’Inde, où des milliers de malheureux prêtent leurs bras au transport des hommes et des marchandises.
Puis l’homme applique son intelligence et sa volonté à la conquête du monde physique, il s’empare des forces
musculaires de certains animaux qui paraissent prédestinés pour son usage : le cheval, le chameau, l’éléphant, sont domptés.
Enfin un dernier progrès se réalise, qui semble couronner tous les autres : il consiste dans l’emploi de moyens purement mécaniques, et, par exemple, ici dans l’appliea • tion de la vapeur. Ce n’est plus la force musculaire des êtres organisés, c’est la force brute d’un agent naturel qui est mise à contribution.
Déjà en pliant les animaux au joug, l'homme a diminué sa peine et substitué l’adresse à l’emploi de la force. L’application de la vapeur vient encore donner à son intelligence une fonction plus élevée. L’employé du chemin de fer, le chauffeur, le mécanicien, sontappelés à déployer plus d’intelligence et moins d’efforts purement physiques que le conducteur de cheval , de chameau, d’éléphant. 11 en est de même dans les autres industries : partout et de plus en plus la force physique a fait place à la force intelligente.
Nous avons ajouté qu’en gagnant eh intelligence et en liberté, le travail est devenu plus productif quant à la masse de scs résultats, et plus fructueux pour ceux qui s’y livrent. En épuiser les preuves serait une œuvre infinie ; donnons-en du moins quelques-unes.
La production de l’ouvrier peut être représentée par 1, lorsqu’il était réduit à scs simples forces physiques; dans l’industrie du lin, cette production est aujourd’hui d’environ 240; c’est-à-dire que, grâce à la science, l’ouvrier fait aujourd’hui, dans le même temps, deux cent quarante fois plus d’ouvrage qu’autrefois.
Dans la filature de coton, depuis 4769, le rapport s’est élevé environ de 1 à 320. Ainsi, ce que faisait un ouvrier à la sueur de son front avant rintervention des agents mécaniques est maintenant porté à un chiffre trois cent vingt fois plus élevé. (Voir, pour les développements de la même proposition, le chapitre sur le Capital. )
Dans tous les travaux, il y a eu de même, quoiqu’à fies
DU TRAVAIL
degrés inégaux, une augmentation de la puissance productive du travail.
Ce qui est vrai pour la la masse des travailleurs ne l’est pas moins pour les différentes classes de travailleurs considérées chacune à part. Le travail est plus ou moins rémunéré dans chacune d’elles, suivant la proportion d’intelligence qui s’y déploie. C’est ce que prouve notamment l’industrie parisienne, depuis les emplois les plus humbles, qui ne demandent qu’un travail matériel, jusqu’aux emplois les plus relevés, qui associent au plus haut degré le travail de l’esprit au travail des mains. Je vois que, dans la première classe des travaux , les salaires peuvent descendre, et descendent, en effet, jusqu’à 50 centimes, terme extrême ; tandis que la profession la plus rétribuée est aussi celle où l’intelligence joue le plus grand rôle, celle du mécanicien. Les salaires de 6 fr., 10 fr. et plus n’y sont pas rares. Il y a même, dans cette industrie, une catégorie d’ouvriers -artistes dont les salaires peuvent s’élever jusqu’à 35 fr. par jour. La loi qui proportionne la fécondité du travail et la rémunération à laquelle il donne lieu à l’intelligence qui s’v mêle se vérifie donc pour chaque catégorie d’ouvriers comme pour la société prise en masse.