G H A P I T R E IV
DU CAPITAL
Avant «.Vanalyser le rôle immense que joue le capital dans la production, il importe d’abord de s’en faire une idée nette.
§ 1. Nature du capital. — Le capital a été défini par plusieurs économistes , et cette définition nous paraît la meilleure : cette portion de la richesse créée qui sert à la production d’une richesse nouvelle, ou ce qui revient au même, un produit épargné destiné à la reproduction. Il n’est donc pas toute la richesse. Les tableaux, les bijoux, la vaisselle d’or et d’argent, sont des richesses, mais ne sont pas des capitaux. Il ne se confond pas non plus*' en langage économique avec le numéraire : la monnaie n’en forme qu’une partie; même encore est-il vrai d’ajouter que parfois elle ne fait pas fonction de capital. La pièce d’argent dont je paye un vêtement fait partie de mon revenu; elle ne deviendra capital que si le marchand qui a vendu le vêtement en fait un instrument de richesse nouvelle, s’il s’en sert, par exemple, pour augmenter le fonds qu’il fait valoir; J’emploie -t-il, au contraire, à une consommation personnelle immédiate, elle figure encore comme revenu. La maison, pour celui qui se contente de l’habiter, appartient au fonds de consommation, comme l’habit dont il se couvre; elle est un capital pour l’industriel qui la transforme en batiment d’exploitation. La ri-
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chesse ne devient un capital, on le voit, que par sa destination, et, à la différence du fonds de consommation, immédiatement applicable à la satisfaction du besoin, au capital se rattache nécessairement une pensée d’activité productive.
Les capitaux sont de plusieurs sortes. Entrez dans une manufacture, vous y trouverez deux espèces de produits bien divers, employés à la production : les uns comprennent les matières sur lesquelles le travail s’exerce ; les autres, les instruments par lesquels il s’exerce.
C’est sur cette différence qu’a été fondée la distinction du capital en capital fixe et en capital circulant j le premier désignant tout instrument de travail, établi en quelque sorte à poste fixe ; le second comprenant toute matière destinée à changer de forme ou de main. Le fer qu’on travaille dans les usines est un capital circulant , aussi bien que le coton et le lin; il attend, en effet, une nouvelle façon. Le pain, bien qu’il ait reçu sa forme définitive, figure chez le boulanger comme capital circulant : il doit, en effet, donner un profit en changeant de main ; sur ma table, au contraire, il fait partie du fond de consommation.
Au reste, les termes mêmes d’Adam Smith doivent être cités dans une matière où les confusions sont si fréquentes et peuvent avoir des conséquences pratiques fort regrettables. Voici comment il divise ce qu’il nomme le fonds social, c’est-à-dire la richesse produite :
« La première partie est le fonds de consommation, cette portion réservée pour servir immédiatement à la consommation, et dont le caractère distinctif est de ne pas rapporter de revenus ou de profits.
«La seconde est le capital fixe, dont le caractère distinctif est de rapporter un revenu ou profit sans changer de maître. Il consiste principalement dans les quatre articles suivants :
«1° Toutes les machines utiles et instruments de métiers qui facilitent et abrègent le travail ;
« 2° Tous les bâtiments destinés à un objet utile et qui sont des moyens de revenu , non-seulement pour le propriétaire, qui en retire un loyer, mais même pour la personne qui les tient et qui en paye le loyer , tels que les boutiques, les magasins, les ateliers, les bâtiments d’une ferme avec toutes leurs dépendances nécessaires, étables, granges, etc. : ces bâtiments sont fort différents des maisons purement habitables ; ce sont des espèces d’instruments de métier, et on peut les considérer sous le même point de vue que ceux-ci ;
« 3° Les améliorations des terres ;
« -4° Les talents utiles, acquis par les habitants ou les membres de la société. »
"Voilà les quatre formes sous lesquelles apparaît le capital fixe. Quant au capital circulant, le meme auteur en donne aussi le détail en quatre articles :
« 1° L’argent, par le moyen duquel les trois autres circulent et se distribuent à ceux qui en font usage et consommation ;
« 2° Ce fonds de vivre qui est dans la possession des bouchers, nourrisseurs de bestiaux, fermiers, marchands de blé, brasseurs, etc., et de la vente desquels ils s’attendent à tirer profit;
« 3° Ce fonds de matières, ou encore tout à fait brutes, ou déjà plus ou moins manufacturées, destinées à l’habillement, à Tameublemcnt et à la bâtisse, qui ne sont préparées sous aucune de ces trois formes, mais qui sont encore dans les mains des producteurs, des manufacturiers, des merciers, des drapiers, des marchands de bois en gros, des charpentiers, des menuisiers , des maçons, etc. ;
« 4° L’ouvrage fait et parfait, mais qui est encore entre les mains du marchand ou manufacturier , et qui n'est pas encore débité ou distribué à celui qui doit en user ou le consommer, tel que ces ouvrages tout, faits que nous voyons souvent exposés dans les boutiques du serrurier,
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du menuisier en meubles ,
de l’orfèvre, du joaillier, du
faïencier, etc. »
On a divisé encore le capital en capital matériel et en capital immatériel ; celui-ci, d’ailleurs , est formellement reconnu par A. Smith, qui met, comme on vient de le voir, les talents acquis au nombre des capitaux fixes. Les sciences forment donc ainsi un capital réel qui s'accumule comme le capital matériel, bien que , comme on Fa dit plus haut, il. figure en économie politique non comme élément intégrant, mais comme condition et instrument indirect de la production matérielle. En ce sens, il est jjarfaitement vrai de dire que les bonnes habitudes, de même que los talents acquis, sont aussi un capital moral. Le capital immatériel porte en lui même une puissance productive indéfinie. Chaque découverte est comme le germe d’une découverte ou d’un perfectionnement à venir. Chaque richesse sert à en créer une autre. En outre, le capital intellectuel et moral contribue au développement du capital matériel par les sciences appliquées, l’assiduité au travail, les habitudes d’économie, etc. Du jour où le capital intellectuel et moral d'une nation aurait disparu, son capital matériel, bien loin de se développer, ne pourrait plus même se reproduire.
Telle est l’idée que se forment du capital Smith, Rossi, J. -S. Mill, et outres économistes éminents. Ils s’accordent à n’y voir qu’un fruit de l’épargne, destiné à la production de nouvelles richesses. J. -B. Say emploie souvent ce mot dans un sens plus étendu. Pourtant on peut faire rentrer dans la définition précédente celle qu’il donne du capital dans son E/jitome : somme de valeurs employées à faire les avances à la production.
Un économiste anglais, dont le livre , très-répandu en France, peut être considéré comme élémentaire, M. Mac Cullocli, présente sur ce sujet des idées assez différentes de celles-ci, idées que nous croyons devoir combattre, d’autant plus que nous les trouvons partagées par d’autres économistes connus, tant en France qu’en Angleterre.
En lisant M. Mac Culloch, on cherche vainement ce qui n’est pas un capital. Ainsi, M. Mac Culloch reconnaît un capital dans tout ce qui est immédiatement utilisable : le cheval attelé à la voiture d'un gentleman est un capital aussi bien que le cheval attelé au labour ; et le même écrivain se demande s’il ne faut j:>as considérer aussi comme capital les objets consommés par les hommes qui ont enrichi leur pays de leurs découvertes , comme "Watt et Arkwight. N’étaitce jias là,, ob serve- t-il , une consommation placée à gros intérêts ? La réponse nous semble lacile. Pour établir que la consommation d’un homme de génie est un capital, il faudrait admettre que toute cette consommation s’est reproduite en richesse, ce qui est fort difficile à soutenir. Ensuite, donner à la consommation du producteur le nom de capital , c’est un singulier abus de langage. Avant de se nourrir, de. s’abriter, de se vêtir en qualité de producteur, l’homme se nourrit, s’abrite, se vêt, etc., comme homme, comme être animé ; sa consommation n’est pas une avance industrielle, mais tout simplement une condition même de son existence.
On commet une erreur, et de plus une erreur peu honorable pour notre espèce, si on dit, par exemple, que la nourriture de l’ouvrier doit rapporter un intérêt comme la nourriture du bœuf ou chien de chasse, et n’est de même qu’une simple avance faite à la production ; on énonce une sorte de non-sens si l’on soutient que cette nourriture est un capital parce qu’elle sert à la production, car, au fond, c’est affirmer tout simplement qu’un homme qui ne se nourrirait pas ne pourrait pas produire. Confondre, comme M. Mac Culloch, le fond de consommation avec le capital, c’est confondre, nous tenons à le répéter, ce qui n’est qu’une pure condition de la production avec ce qui en est un instrument actif et efficace.
Plusieurs économistes ont dit de même, et M. Mac Culloch est de ce nombre, que le capital lixe se distingue du capital circulant en ce qu’il offre un caractère tout particulier de durée. C’est là une distinction qui se fonde sur
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de pures aj)parences. Ceux qui l’ont faite ont eu évidemment les yeux fixés sur les manufactures, dans lesquelles l’on trouve de puissantes machines destinées à durer de longues années, et, d’un autre côté, des objets d’une nature souvent très-mobile qui ne font, pour ainsi dire, que paraître et disparaître. Cependant rien de moins exact que cette classification . Par exemple, où classerons-nous les aiguilles, tous ces petits outils d’une nature extrêmement fragile qui servent à l’industrie du tailleur ? Suivant ces auteurs, il faudrait les placer dans le capital circulant. Citons de même de puissantes machines, non plus chez le manufacturier qui s’en sert pour produire, mais chez le mécanicien pour qui elles sont un objet de commerce. Nous disons qu’elles ne sont phis là un capital tixe, car le mécanicien en fait trafic; c’est en changeant d'3 main qu’elles donnent un profit : elles sont par conséquent un capital circulant. Pourtant, d’après les écrivains qui confondent un caractère purement extérieur et matériel avec un caractère économique, il faudrait continuer à les mettre au nombre des capitaux fixes, car elles ne perdent rien de leur caractère de permanence et de solidité.
Nous avons indiqué les différences qui existent entre la monnaie, la richesse et le]capital; elles sont en effet importantes à tous les points de vue, mais particulièrement comme critérium du développement industriel d’un peuple. C’est à la quantité du capital, plutôt qu’à celle des richesses proprement dites, malgré l’étroite relation qui unit le plus ordinairement la quantité de la richesse et celle du capital chez un peuple, qu’il faut juger l’état d’une civilisation, l’esprit d’un pays au point de vue moral et industriel. La richesse accumulée sous diverses formes ne signifie qu’une chose : l’activité de ceux qui ont précédé la génération actuelle dans la carrière du travail, témoin Rome moderne ; le capital atteste l’activité de la génération présente. Après de grandes richesses, un peuple peut se livrer aux consommations improductives. Le
développement continu du capital indique le développe -
ment actuel de la civilisation : témoin la plupart des nations modernes.
Nous venons d’énoncer cette proposition, que l’on peut juger en grande partie de l’état moral d’une population par le degré d’accroissement de son capital. C’est une vérité dont le philosophe le plus spiritualiste ne saurait douter lui-même, s’il considère que la formation du capital exige au plus haut degré le développement de plusieurs vertus, l’énergie d’abord qui en est le fond commun, la tempérance, l’ordre dans les idées comme dans la conduite. Pour se déterminer à former un capital, il faut en effet prévoir l’avenir, lui sacrifier le présent, exercer un noble empire sur soi-même et sur ses appétits, résister nonseulement à l’appât des jouissances actuelles, mais encore aux aiguillons de la vanité et aux caprices de l’opinion publique, toujours si partiale envers les caractères insouciants et prodigues. 11 faut encore lier les effets aux causes, savoir par quels procédés, par quels instruments la nature se laissera dompter et assujettir à l’œuvre de la production. 11 faut enfin être animé de l’esprit de famille, et ne pas reculer devant des sacrifices dont le fruit sera recueilli par les êtres chéris qu’on laissera après soi. Capitaliser, a-t-on dit avec raison, c’est préparer le vivre, le couvert, l’abri, le loisir, l’instruction, l’indépendance, la dignité aux générations futures. Rien de tout cela ne se peut faire sans mettre en exercice les vertus les plus favorables à la sociabilité, et, qui plus est, sans les convertir en habitudes.
§ II. Accord du travail et du capital . — Le capital a été présenté dans ces derniers temps comme le tyran du travail. Montrons que c’est pour l’économiste une expression vide de sens, et absolument contradictoire. Li preuve en est d’ailleurs rendue presque inutile par ce qui précède. Le travail et le capital, ainsi qu’il vient d’être défini, ne peuvent se passer l’un de l’autre. Sans capital l’homme ne peut rien. Le cultivateur ne peut pas labourer la terre sans sa cliarrue ou sa bêche ; il ne peut pas utiliser les
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fruits de sa récolte sans posséder des chariots , des animaux de trait, des granges, des fléaux, des vans, et tout le matériel enfin d’une exploitation rurale. Le forgeron ne forge pas sans son enclume et son marteau; il lui faut même, outre ces instruments, un soufflet, un fourneau, du combustible, du fer, sans parler de son atelier qui est aussi un capital. Un tisserand ne tisse pas sa toile sans un métier; il lui faut en outre du fil, soit qu’il l’achète, soit qu’on le lui fournisse, sans compter les accessoires, qui sont encore assez nombreux. 11 n’y a point d’industrie, point de métier, où l’on n’ait besoin de quelques instruments, quoique l’importance de ces instruments varie beaucoup, selon le genre du travail.
D’une autre part, c’est le capital qui provoque et multiplie les emplois du travail. De même que Thomme ne peut rien produire sans capital, le capital ne peut fonctionner sans l’assistance de l’homme. Si le laboureur ne peut rien sans sa cliarrue ou sa bêche, la charrue ou la bêche ne peuvent rien non plus sans que le bras du laboureur les mette en œuvre. La dépendance est réciproque; elle est même plus grande pour l’instrument que pour le bras et l’intelligence qui le poussent. 11 est facile de comprendre dès lors que tout accroissement du capital, toute création d’un capital nouveau, fait naître immédiatement pour l’homme des occasions nouvelles d’utiliser sa force ou son intelligence. Aussitôt qu’il se forme quelque part, par l’épargne et l’accumulation, par un excédant de la production sur la consommation, une portion quelconque de capital, à moins que le détenteur ne J’enfouisse, on lui cherche un emploi dans quelqu’une des voies de la production, et elle ne peut le trouver sans qu’il soit créé, par la même occasion, un nouvel emploi pour le travail de l’homme. Il est très-vrai, d’ailleurs, que la sphère des travaux possibles s’étend à mesure que le capital grossit, parce que, s’il en est beaucoup qui peuvent heureusement s’exécuter avec d’assez faibles avances, il en est beaucoup d’autres aussi qui ne peuvent être exé-
eûtes, ni même entrepris, qu’à l’aide d’avances énormes.
« Si l’on veut, remarque un économiste (1), se rendre compte de cette vérité dans sa portée la plus large, sans s’appesantir sur les détails, on n’a qu’à suivre l’humanité, dans ses principales étapes, depuis l’état sauvage ou barbare jusqu’à l’état de civilisation où elle est parvenue.
a Dans l’état sauvage, il n’y a guère que ia chasse, le plus élémentaire et le plus ingrat des travaux, qui soit possible. On ne peut pas encore cultiver la terre. Quand môme le sauvage aurait l’idée, qu’il n’a pas, de travailler e sol qu’il occupe pour en augmenter la fécondité native, il serait incapable, faute de capital, de mettre cette idée en pratique. N’ayant ni bêche ni charrue pour déchirer la terre, il serait réduit à la remuer avec une branche d’arbre; et quand même il en viendrait à bout, ce qui serait bien difficile, il se verrait encore arrêté dans la suite de son travail faute de semences. Ajoutons, en outre, que la culture, qui ne paye guère les travaux du laboureur qu’ après une année d’attente, ne peut convenir à des hommes dont les avances en approvisionnements ne vont guère au delà de quelques jours. Le cercle si vaste des travaux agricoles lui est donc, par le fait, interdit. Tout ce qu’il peut faire à cet égard, c’est de cueillir cà et là les fruits en bien petit nombre que la terre produit spontanément.
« Lorsque, grâce à l’accumulation du capital, la culture de la terre devient possible, le cercle des travaux s’étend dans cette direction ; mais il ne va pas tout d’abord, il s’en faut de beaucoup, jusqu’à ses dernières limites. Avec quelques instruments de labour, tels que la bêche, la charrue, la herse, et un petit nombre d’animaux de trait, avec une certaine quantité de semences et des approvisionnements pour une année, on peut sans doute aborder la culture de quelques terres, mais non pas immédiatement de toutes. Les instruments étant imparfaits, comme
(1) Ch. Coquclin, art. Capital du Dict. de VÉeon. pol.
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il arrive toujours lorsque le capital n’abonde pas, on ne peut guère attaquer que les terres légères, celles qui offrent le moins de résistance, et qui donnent aussi le moins de produits. On n’y fait pas meme tous les travaux nécessaires pour les rendre aussi productives qu’elles pourraient l’être. On s’abstient d’attaquer les terres plus fortes, qui sont toujours les plus fertiles, mais qui demanderaient des instruments énergiques et plus puissants. On s’abstient surtout d’aborder celles qui présentent des obstacles à surmonter avant toute culture, et qui ne sont pas susceptibles de donner des résultats immédiats : telles sont celles qui sont couvertes de forêts ou de marccages. Dans un état, nous ne dirons pas sauvage, mais seulement barbare, l’homme ne peut cultiver que les terrains nus, qui s’offrent pour ainsi dire d’eux-mêmes à l’action des faibles instruments qu’il possède, où il ne se présente* du moins d’autres obstacles que les longues herbes que le feu peut dévorer et qui promettent des résultats prochains. Aussitôt qu’il rencontre des obstacles plus grands, tels que des forêts ou des marais, il recule. Tl faudrait, préalablement à toute culture, défricher les forêts, dessécher les marais, et ce sont là des travaux importants, des travaux de longue haleine, qui, exigeant des instruments plus compliqués et des avances plus longues, ne peuvent s’exécuter qu’à l’aide d’un capital déjà puissant. Dans cet état de choses, la sphère des travaux agricoles est donc ellemême encore bien restreinte ; elle ne s’étend qu’à mesure que la source des capitaux grandit. Il en est ainsi dans presque toutes les voies de la production. »
L’abaissement des salaires est la conséquence inévitable de la rareté du capital. Il y a de cela deux raisons décisives : la première, c’est qu’où l’esprit d’entreprise est moins encouragé, il y a moins de carrières ouvertes à l’activité de l’homme, et par conséquent un plus grand nombre d’oisifs, volontaires ou forcés ; la seconde, qu’avec une même somme de travail on y obtient moins de produits. Là oiï le travail est moindre, où de plus, avec le
même travail on obtient de moindres fruits, n'cst-il pas nécessaire, inévitable, que la part de chacun soit moins forte ? Nous disons que dans ce cas les salaires s’abaissent, et il faut bien qu’il en soit ainsi ; mais ce n’est pas assez dire : c’est le niveau général de la richesse qui descend ; c’est la consommation totale qui se réduit avec la production. Et cela est vrai non-seulement par rapport à la classe ouvrière, mais par rapport à toutes les classes de la société, sauf quelques rares exceptions. Le pauvre en est plus pauvre et le riche moins riche, en ce sens du moins que tous sont forcés de se contenter d’une part moindre de produits.
Il est donc tout à fait absurde, à moins d’un développement exagéré de la population relativement aux subsistances, de soutenir que le capital augmente et que le sort des travailleurs aille en empirant.
L’histoire de notre pays vient ici en aide au raisonnement. C’est avec raison qu’on a pu expliquer par un accroissement de capital l’affranchissement des communes, événement dont la portée devait être immense, on est tenté de dire incalculable. Ces bourgeois qui affranchirent les communes ne le purent que par l’importance qu’ils devaient à la possession de cette partie du capital, active entre toutes, qui se confie à la puissance indéfinie de l’industrie. Ceux-là même qui restèrent dans la classe inférieure présentent dès lors, en dépit de bien des souffrances, une condition fort supérieure à celle des siècles de barbarie, durant lesquels le capital était rare, à celles qu’avaient subie les esclaves dans l’antiquité, dont le capital en bloc 11e formerait qu’une portion peu considérable du nôtre. Considérons une époque plus récente, celle qui sépare la Révolution de 1789 des premières années de la Restauration. Sous l’influence de la liberté industrielle et d’un régime social supérieur à l’ancien régime, non-seulement pour la liberté, mais pour l’ordre bien entendu, la production nationale a éprouvé une augmentation considérable et qui est au moins du triple. Or, dans cet intervalle,
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c’est un fait également hors «le cloute que la ; lasse dite moyenne s’est beaucoup accrue, et c[ue la condition de la classe ouvrière s’est fort améliorée. On en a donné entre autres preuves ces habitudes plus générales du soin de la personne, ce goût des plaisirs intellectuels qui a commencé à s’y répandre, cette consommation des étoffes de coton sans proportion aucune avec ce qui avait lieu autrefois. Il n’est pas jusqu’à la population des campagnes qui n’ait aussi gagné. Sans doute, il y subsiste encore bien de la misère, il y a tels départements de notre France (ceux, par exemple, des Hautes et Basses-Alpes) où l’usage du pain et de la viande est chose à peu près inconnue aux paysans; mais pour nous défendre contre les conclusions trop promptes qu’on est tenté de tirer de ces tableaux et de tous ceux qu’on accumule pour déprécier notre régime industriel, il suffit de relire les descriptions de la misère de nos campagnes, telles qu’on les trouve chez un des observateurs les plus exacts, chez le maréchal de Vauban; il suffit de lire , dans La Bruyère, ces lignes plus d’une fois citées et qui semblent avoir fait frissonner jusqu’à leur auteur, admirateur peu suspect du siècle de Louis XIV : a On voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus dans la campagne, noirs, livides, nus, et tout brûlés du soleil, attachés à la terre, qu'ils fouillent et remuent avec une opiniâtreté invincible. Ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en elfet ils sont des hommes ! » A l’heure où nous écrivons, des calculs, aussi approximatifs qu’ils peuvent l’être, établissent que la répartition du capital national entre les 35 millions de Français, composés en majorité de travailleurs, donnerait à chacun environ par jour 75 centimes, plus ou moins. C’est peu, sans doute, si l’on considère les besoins à satisfaire ; c’est beaucoup, si l’on songe à ce qu’eût fourni, même à une population moindre de près d’un tiers, le capital de la France, sur son ancien pied, réparti entre tous les habitants du territoire.
1 40 MANUEL n’ÉCONOMIE POLITIQUE.
Pour se faire, par des exemples récents, une idée précise de cette communauté de fortune qui unit le travail et le capital, que l’on consulte la Statistique de V industrie à Paris , résultant de V enquête faite par' la Chambre de commerce de Paris , dans les années 1847 et 1848. En 1847, quand le capital est rassuré, le chiffre total des affaires de l’industrie parisienne s’élève à 1,463,628,350 francs (1). En 1848,
(1) La récente enquête commencée en 1860, achevée en 1863, et publiée en 1864, donne (pour l’année 1860) un chiffre total d’affaires, pour Paris, de 3,369,092,949 fr. Paris s’est agrandi, le travail s’est développé, le nombre des industries recensées s’est augmenté, et enfin la valeur des produits et de la maind’œuvre s’est accrue sensiblement. La répartition do cette somme totale se fait ainsi qu’il suit dans les différents groupes d’industrie :
Industrie de l’alimentation. . . . 1,087,904,367 fr.
Bâtiment 31 5, 260,477
Ameublement 199,826,945
Vêtement . 454,538,168
Fils et tissus 119,998,751
Métaux ordinaires 163,852,428
Métaux précieux. ......... 183,390,553
Chimie et céramique 193,616,349
Impression 99,(66,528