CHAPITRE Vï
DE l/ INDUSTRIE AGRICOLE ET DE LA PROPRIÉTÉ TERRITORIALE
Nous avons traité précédemment de la propriété foncière envisagée au point de vue du droit et de Futilité générale. Il ne nous reste donc plus à revenir sur cette condition préalable de toute culture perfectionnée. Il n’en est pas de môme de ce qui regarde Y étendue que doivent avoir la propriété et les exploitations agricoles, afin qu’on obtienne de la terre le meilleur rendement (1).
(1) L’économiste n’ayant point à s’occuper, comme l’agriculteur, des divers procédés techniques qui doivent être employés pour l’amélioration du sol, il nous suffira de rappeler que les travaux si nombreux qui s’y rapportent ont été partagés 011 quatre branches distinctes, ainsi qu’il suit :
1° Travaux affectés à la préparation du sol avant les ensemencements ;
b2° Travaux d’ensemencement, de culture et de récolte des divers produits ;
3° Travaux de conservation et de mise en état pour le, vente des produits récoltés ;
4° Travaux nécessaires à l’élève et à la multiplication des animaux, ainsi qu’à l’apprêt des produits qu’ils fournissent.
Les travaux appartenant à la première de ces catégories comprennent les défrichements, opérations à l’aide desquelles on débarrasse les terres encore incultes des arbres et des plantes sauvages qui les couvrent ;
Les amendements, opérations ayant pour but de modifier la composition du sol arable par le mélange à ses ouches su-
tnt) MANUEL D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
C’est à Y économie rurale qu’il appartient d’entrer dans le détail des travaux destinés à l’amélioration du sol et à la fécondité de ses produits. Pour l’économie politique, sa tâche se borne à indiquer quelles sont les condit ions générales qui permettent au travail et au capital de s’y employer avec le plus de puissance. Est- ce avec la grande ou avec \a petite propriété, avec la grande ou avec la petite cu lture? Est- ce avec la culture directe par le propriétaire, ou faire-valoir , avec le bail à ferme ou avec le métayage ? Voilà des questions qui sont essentiellement du domaine de l’économie politique, et que nous nous proposons d’examiner. Mais essayons d’abord de marquer quelques autres conditions plus générales encore de la production agricole .
Au nombre des causes qui influent sensiblement sur les développements de l’art agricole, figurent les lois qui régissent la propriété territoriale, et dont le double caractère doit être : 1° de garantir la sécurité de la possession; 2° de ne pas mettre obstacle à la liberté des transmissions. Nous avons parlé déjà de la première des conditions; quant au second point, son importance est presque aussi grande. Les lois qui portent atteinte à la liberté des transmissions ont infailliblement pour effet d’empêcher la propriété d’arriver aux mains les plus aptes à la faire produire abondamment, et de s’opposer aux transformations que les
périeures des espèces de terre et des substances minérales qu’il ne contient pas en quantité suffisante ;
Les fumures, opérations qui consistent à recueillir, à préparer, à transporter et à mêler au sol des détritus organiques ou engrais propres à lui communiquer les propriétés productives qui lui manquent naturellement, ou que les récoltes qu’il vient de nourrir lui ont retirées;
Les ameublissements, labours, servant à rompre, à diviser, à émietter le sol de telle sorte que les racines des plantes puissent s’y enfoncer, y cheminer sans obstacle, et y puiser tous les sucs nutritifs dont elles ont besoin.
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modes de culture devaient subir pour répondre à des besoins qui changent et se multiplient à mesure que les populations croissent en nombre et en aisance. C’est ce qui condamne, du point de vue économique, les institutions d’origine féodale, frappant le sol d’inaliénabilité. Les substitutions ont notamment ce fâcheux résultat. En faisant du titulaire un simple usufruitier, qui n’est pas libre de disposer du bien et qui ne trouve qu’un avantage limité à l’améliorer, elles le désintéressent en grande partie du perfectionnement de la culture. L’inaliénabilité empêche en outre le développement de la classe des cultivateurs propriétaires, dont l’existence seconde, elle aussi, à un haut point les progrès agricoles. Depuis plus de soixante ans que la France a dégagé la propriété territoriale des entraves qui en gênaient la libre circulation, des progrès sans comparaison avec ceux qui avaient eu lieu s’y sont accomplis ; et, en dépit de vingt-deux années de grandes guerres, qui ont enlevé aux campagnes la fleur de la population et fait peser sur elles de lourdes charges, en dépit de plusieurs révolutions qui ont amené des crises et des désordres redoutables, l’agriculture n’a cessé de réaliser les plus bienfaisantes améliorations.
Ces améliorations ne s’opèrent d’ailleurs qu’avec une certaine lenteur dont la plupart des auteurs ont été frappés, et qu’ils attribuent à ce caractère spécial à l’agriculture, que le travail ne peut s'y diviser aussi facilement que dans les autres industries. L’un de ces auteurs les plus compétents, M. H. Passy, fait observer notamment qu’il n’est pas d’exploitation rurale, grande ou petite, qui ne soit en réalité une manufacture de produits de beaucoup de sortes diverses. On peut bien diviser les cultures en catégories générales, nommer les unes céréales, les autres lierbagères, viticoles ou maraîchères : ces qualifications n’empêchent pas que chaque culture ne soit tenue de réunir d’autres genres de productions que celui dont elle s’occupe principalement et auquel elle doit le nom qu’on lui donne. Il y a pour cela des raisons toutes-puissantes. Les terres
ne se prêtent pas à la culture continue des mêmes produits; elles ne tarderaient pas à s’épuiser si on ne variait les récoltes qu’on leur demande, et force est de recourir à des rotations sans lesquelles elles cesseraient de rémunérer les peines du cultivateur. D’un autre côté, pas de culture qui puisse se passer d’animaux en quantité suffisante, non-seulement pour effectuer les transports et les labours, mais pour fournir les engrais indispensables à la fertilisation du sol. Aussi la culture lierbagère se marie-t-elle toujours aux autres, et voit-on bien peu de fermiers qui n’ajoutent aux céréales et aux fourrages qu’ils produisent des racines et des plantes industrielles. Pareille nécessité se fait sentir à toutes les classes de cultivateurs. Le vigneron ne peut se borner à soigner des vignes qui ne lui donnent d’ouvrage que pendant quelques mois de l’année, et pour lesquelles d’ailleurs il faut qu’il obtienne les engrais qu’elles consommnent et ne restituent pas; et le maraîcher lui-même, quand il ne rencontre pas à sa portée les fumiers dont l’abondance peut seule assurer le succès de ses efforts, est obligé d’entretenir des animaux, et conséquemment de travailler à obtenir les herbes et les racines qu’en réclame l’alimentation. De là résulte, avec une certaine lenteur de progrès, une influence plus heureuse exercée sur les facultés des entrepreneurs de culture. «De tous les industriels, remarque encore M. Passy, les cultivateurs sont ceux qui ont le plus besoin de réunir les connaissances les plus nombreuses et les plus variées, de combiner le plus d’idées et de notions dans l’emploi de leurs facultés productives, et de là chez eux de la vigueur et de la droiture d’esprit. Ce n’est pas tout : les opérations agricoles nécessitent des avances dont la rentrée se fait longtemps attendre; sur toutes les entreprises pèsent des chances contraires ; mille accidents indépendants des volontés humaines menacent constamment et parfois anéantissent les récoltes, et comme il faut tenir en réserve les moyens de réparer les pertes qu’on peut subir d’un moment à l’autre, tout s’unit pour commander aux culti-
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valeurs des habitudes d’ordre et de prévoyance, de réflexion et d’économie, dont la puissance tutélaire s’étend à. tous les arrangements, à toutes les résolutions qu’exige l’exercice de leur profession.
Une observation générale, qui domine toutes les questions relatives à la production agricole, c’est la distinction du revenu net et du produit brut. Le produit brut, c’est la masse des valeurs produites par la terre : le revenu net, c’est l’excédant qu’elle laisse sur les fonds nécessités par la culture. Or, ce qui marque le degré d'avancement de la production agricole, c’est le revenu net extrait de la terre. Nous verrons dans un instant quelle est la portée pratique de cette remarque relativement aux divers System e s d ’ am o dia ti o n .
Grande et petite propriété ; grande et petite culture.
Le tort de la plupart de ceux qui ont traité cette question, toujours si controversée, des avantages comparatifs de la grande et petite propriété, a été le plus souvent de prétendre y donner une solution absolue qu elle ne comporte pas.
La nature des choses, qui varie selon la diversité des cas et l’intérêt privé est, on va le voir, la meilleure de toutes les règles. Ainsi, quoi que l’on décide théoriquement, les terres seront généralement plus divisées dans le voisinage des grandes villes qu’au milieu des campagnes et dans l’éloignement de tous lieux habités. Elles se partageront autrement pour la culture des plantes potagères que pour celle des céréales. Elles tendront plus à se morceler dans les pays où le sol est très-fertile que dans ceux où le sol est très-ingrat.
A côté des inconvénients, qu’elle est loin d’ailleurs de présenter d’une manière générale, la petite propriété possède des avantages incontestables : avantages économi-
MANUEL T) KCONOM f E POLITfQUE.
ques, avantages moraux et politiques d’abord, de nature à lui gagner le cœur de tous ceux qui prennent intérêt à la dignité et au bien-être de la masse des populations laborieuses. On a remarqué mille fois que la propriété foncière, quelque restreinte qu'elle soit, a des joies qui lui sont propres, joies qui semblent participer de ce qu’il y a d’éternelle jeunesse et de solide durée dans le sol luimême. Elle produit sur ceux qui s’y sont élevés par leur travail, par leur épargne, des impressions qui ne se confondent avec aucune de celles que donne la possession mobilière. Un esprit réfléchi, une conduite sage et digne, des vues solides et conservatrices en sont les fruits ordinaires. Parfois il arrive aussi que le petit propriétaire, «qui possède aux portes de la ville un carré de terrain cultivé, moins qu’un champ, un jardin, y joint l’exercice d’un métier plus lucratif, soit à domicile, soit dans quelque manufacture. Qui aurait le courage ici de critiquer la petite propriété? où est-elle plus légitime? où a-t-elle de meilleurs effets? Faut- il que tous les travailleurs qui ne trouvent pas à vivre suffisamment des produits de leur champ, ]e vendent et aillent s’entasser dans les villes ? Envierat-on à ces humbles serviteurs de la petite culture, l’air pur, la verdure, le soleil, ce qu’a* de salutaire pour lame et pour le corps la vie des champs, le secours qu’ils trouveront en cas de chômage dans les plantes potagères, dans le lait de la chèvre, etc.? L horticulture, enfin, est la compagne ordinaire de la petite propriété. C’est à elle que l’on doit, aux environs des grandes villes, ces fleurs merveilleuses, dont le nombre et la beauté vont sans cesse croissant, ces beaux fruits que l’intelligente persévérance, les soins habiles et personnels du petit cultivateur pouvaient seuls faire naître.
On s’est plaint toutefois, en France, on se plaint autant que jamais du morcellement du sol, de la propriété parcellaire. Si ceux qui se font les organes de ces plaintes rêvent la reconstruction artificielle d’une féodalité sur un sol où il n’y a plus ni vainqueurs, ni vaincus, nous n’avons
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point ici à leur répondre. S’ils se bornent à prétendre qu’il serait fâcheux que la petite propriété ne rencontrât aucune limite, l’économie politique se range de leur avis, mais il faut d’abord circonscrire le mal qu’on accuse. La grande propriété territoriale existe encore en France, quoiqu’elle y soit l’exception. D’un autre côté, il est bon de faire ob server que, fort avant les effets de la loi de succession, portant égal partage entre les enfants. 1* action des lois de substitution et de majorât avait cédé en partie devant les accroissements continus de la richesse acquise par le tiers-état dans l’industrie et le commerce. Une multitude de petits propriétaires s’était formée déjà sous l’ancien régime par l’effet de deux circonstances. La première est le gaspillage des seigneurs qui aimaient mieux vendre en lambeaux les terres paternelles et en dépenser le prix à la guerre ou à la cour, que de faire fructifier leurs domaines en y résidant. La seconde est l'intervention de l’autorité royale, qui avait attribué à plusieurs reprises, au moyen d’ordonnances et d’arrêts du conseil, une partie des terres incultes aux paysans cultivateurs. Aussi faut-il cesser de s’étonner qu’un illustre voyageur, l’Anglais Arthur Young, observateur exact et sagace, qui parcourut notre pays peu de temps avant la Révolution, y signale l’existence du morcellement poussé très-loin. « Les paysans, dit-il dans son Voyage en France, y ont partout de petites propriétés, à un point dont nous n’avons pas l’idée. J’ai vu plus d’une fois cette division portée à un tel excès,, que dix perches de terre avec un arbre fruitier au milieu formaient le siège d’une famille. »
Depuis la Révolution, ce morcellement du sol, excité par le goût du paysan pour la terre et entretenu par la spéculation, a pris quelquefois, il faut le reconnaître, un caractère excessif. Il y a environ vingt-cinq ans que M. Léon Faucher, dans un remarquable morceau sur Y état et la tendance de la propriété en France (1), en a donné
(1) Mélangea cl' Economie politique et de Finances , par Léon Faucher, tome II.
«les preuves éclatantes. Nous verrons dans un instant la portée raisonnable qu’on peut leur donner. Dans certains départements, les paysans vont d’eux-mêmes, dit-il, audevant de la spéculation; ils tentent les propriétaires en ofïrant d’une parcelle deux ou trois fois ce qu’elle vaut. Par suite de cette concurrence, à l’époque de 1836,1c prix des terres s’était élevé à un tel point, que la proportion du capital au revenu n’était plus, dans quelques localités, que de l pour 100. Pour citer un exemple, le département de la Creuse, coupé de vallons étroits, profonds et peu fertiles, semblait devoir être un pays de forêts, de pâturages, et, par conséquent, de grande culture. Les circonstances ont modifié cette destination naturelle du sol. Chaque année, selon M. Faucher, vingt -cinq mille jeunes gens, le dixième de la population, quittent leur foyer au printemps, et vont louer leurs bras à Paris, en qualité de maçons, de tailleurs de pierres ou de charpentiers; ils reviennent vers les montagnes au mois de décembre, rapportant en moyenne 200 francs chacun, et tous ensemble 5,000,000 de francs. Cette somme est immédiatement appliquée à des acquisitions de terre; et la multitude des acquéreurs est telle, qu’un sol au moins médiocre est exposé pour ainsi dire à une perpétuelle enchère. En ouvrant, à la même date de 1836, les Petites- A f fiches, on est frappé de faits comme ceux-ci. Voici d’abord quatre lots de terre situés dans le département de la Seine et vendus pour être englobés dans le périmètre «les forts détachés : le premier contient 6 ares 40 centiares, le second 8 ares 54 centiares, le troisième 8 ares 54 centiares, et le quatrième 9 ares 71 centiares. Tous ensemble, ils n’égalent pas le tiers d’un hectare. Voici maintenant, dans le canton de Magny et dans le département de Seine-ct-Oise, une propriété de 2 hectares 75 ares et 98 centiares estimée 2 1,9 48 francs et divisée en 28 lots. Le mode de vente doublera la somme; on a compté sur la concurrence des acheteurs au détail. On y trouve des mises à prix de lots à 20 francs, 14 francs et jusqu’à 8 francs ! C’est surtout dans les départements de