CHAPITRE X
DE LA SOLIDARITÉ DES INDUSTRIES
Une des idées fondamentales de ce traité élémentaire, c’est de montrer l’ordre et l’harmonie qui régnent dans le monde du travail, c’est défaire voir l’accord naturel des intérêts dans des sphères où trop de gens, sur la foi d’apparences trompeuses et de faits accidentels, semblent se complaire à imaginer l’antagonisme. Cette pensée de l’antagonisme naturel des intérêts n’est propre qu’à engendrer les mauvaises lois et les faux systèmes, et qu’à entretenir la jalousie entre les diverses branches de producteurs. Combien de fois n’avons-nous pas entendu parler des intérêts de la propriété foncière et du capital mobilier, de l’agriculture et de l’industrie, comme d’intérêts rivaux et opposés! Combien de fois n’avons-nous pas vu des partisans exclusifs du développement agricole regretter les progrès de l’industrie manufacturière comme incompatibles avec celui-là ! Il faudrait opposer à ces préjugés le magnifique tableau des services que se rendent mutuellement les diverses familles de travailleurs et montrer quels contre-coups déplorables ont pour toutes les autres industries les souffrances infligées à une seule d’entre elles ou seulement son peu de développement. A défaut d’un tel tableau, nous nous contenterons d’une esquisse rapide des rapports les plus essentiels qui font des diverses branches de la production un tout solidaire.
L’importance de l’agriculture pour toutes les classes de travailleurs et pour la société tout entière est telle qu’elle
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n’a pas besoin d’être démontrée et que même, il faut le reconnaître, elle est très-peu contestée. Il n’y a pas moyen de nier que l’agriculture fournisse à tous les autres pro dueteurs les substances alimentaires dont ils ont besoin, ainsi que les matières premières que les autres industries, pour les différents usages de la vie, transportent, transforment et échangent. Une mauvaise récolte ne jette-t-elle pas le trouble dans toute l’économie de la société? Ce qui est beaucoup plus souvent révoqué en doute, c’est l’utilité de l’industrie manufacturière pour les progrès agricoles, utilité qu’il suffît pourtant d’une observation un peu attentive pour reconnaître pleinement. Ce qui excite le développement de la production agricole, comme de toute autre, c’est l’étendue et la certitude du débouché. Plus l’agriculture est sûre de vendre ses produits et plus haut est le prix qui- s’y attache, plus elle s’accroît et se perfectionne. Or, ce débouché naturel des campagnes, ce sont les villes, ce sont les populations nombreuses et aisées qui se produisent seulement dans les pays qui présentent un certain développement manufacturier et commercial. C’est un fait que l’histoire démontre, et dont l’économie politique rend aisément raison, que les peuples purement agricoles comptent nécessairement, à côté de quelques individus d’une opulence exceptionnelle, une population disséminée et pauvre sur un sol fort imparfaitement cultivé^D’autres circonstances, qui se confondent avec celle du débouché offert par les populations des villes et par le travail des manufactures, sont encore à indiquer. D’une part, il faut le travail manufacturier pour encourager l’existence de certaines cultures, qui autrement seraient ou tout à fait inconnues ou du moins fort imparfaites, comme celle des plantes oléagineuses, des plantes textiles; pour donner lieu, en un mot, à cette diversité que nous avons vue si rapidement s’accroître de cultures industrielles. D’un autre côté, la mise en culture de 3a totalité du sol suppose des capitaux désirables qui s’y appliquent, Ces capitaux ne se forment que dans les pays où
1 homme a développé le travail sons tontes ses Formes. Les profits de l’entreprise agricole, l’élévation des salaires ruraux dépendent, comme l’expérience des pays riches le prouve, de l’abondance de ces capitaux, qui ne pourraient se former si l’industrie et le commerce n’empruntaient à la terre les éléments de la richesse qu’ils doivent lui restituer un jour avec avantage'. C’est grâce à ses rapports avec l’industrie manufacturière que l’agriculture reçoit une partie des engrais, des matières animales et végétales propres à l’amendement du sol. Bien plus, en vertu de la même cause, l’industrie agricole, si lente dans ses progrès, si connue par son penchant pour la routine, profite plus promptement des découvertes delà science appliquée, perd ce qu’a d’exagéré sa circonspection, s’approprie les procédés expéditifs de l’industrie manufacturière, le travail plus divisé, l’emploi de certains ustensiles, l’application même de la valeur. Dans un pays voisin, dont l’exemple sera suivi chez nous, autant du moins qu’il s’applique à des conditions territoriales fort différentes, la ferme, on l’a remarqué avec raison, tend à se modeler de jour en jour sur la manufacture. Il y a encore une autre considération qui domine ce sujet. C’est que la concentration d'un vaste système manufacturier au sein des villes est le meilleur garant de la tranquillité, de la sécurité, de la liberté dans les campagnes. Si l’on a dit avec raison que les manufactures alimentent et vivifient le travail agricole parce qu’elles en absorbent les produits, on peut ajouter, avec non moins de raison, que les populations manufacturières agglomérées dans les villes sont, au regard de celles qui sont dispersées dans les campagnes, des sentinelles vigilantes qui les éclairent, des corps avancés qui les défendent. Croit-on par hasard que les hommes des champs aient toujours joui de la liberté relative qui leur est assurée de nos jours; que leur travail ait toujours été aussi régulier et leur existence aussi paisible ? Pour peu qu’on ait étudié l’histoire, on sait trop qu’il n’en est rien. Or, ce n’est pas sans effort que ces po-
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pulations ont été élevées à cette position supérieure qu'elles occupent. Ajoutons qu’elles ne l’ont pas conquise par elles-mêmes, et qu’elles la doivent surtout h ces populations urbaines, qui leur ont ouvert dans tant de directions la route du progrès.
La remarque, au surplus, n’est pas nouvelle. Elle avait déjà été faite par A. Smitli, qui lui-même l’avait rencontrée dans D. Hume. « Le commerce et les manufactures, dit-il, introduisirent par degrés l’ordre et le lion gouvernement, et, avec eux, la liberté et la sûreté des individus parmi les habitants de la campagne , qui auparavant avaient vécu dans un état de guerre presque continuel avec leurs voisins , et dans une dépendance servile à l’égard de leurs supérieurs. Quoique cet effet du commerce et de l’industrie ait été le moins observé, il est beaucoup plus important que tous les autres. M. Iiume est le seul auteur, h ma connaissance, qui en ait fait mention. » Résultat important, en effet, et qui suffirait pour mettre au néant la plupart des observations critiques auxquelles le développement de l'industrie manufacturière a donné lieu, en compensant largement les maux, soit réels, soit supposés, dont ce développement peut devenir l’occasion.
L’influence heureuse exercée par lès voies de communication sur l’agriculture n’est pas moins évidente. Sans doute l’industrie des transports ne se développe que dans les pays où les progrès agricole et manufacturiers sont déjà dans un certain état d’avancement. Autrement elle manquerait de raison d’ètre suffisante, et absorberait inutilement des capitaux qui eussent profité à la terre et à d’autres emplois plus urgents. La prudence voudra toujours que le grand essor des voies de communication suive, au lieu de chercher à les précéder, tous les autres progrès. Mais leur création opportune a sur ceux-ci de merveilLeux effets. On a justement signalé les services que certains canaux avaient rendus à la culture et à la propriété territoriale. Dupont de Nemours et Huerne de Pommeuse Pont fait pour le canal
du Midi : « Les propriétés, a dit le premier, reçoivent, par le service du canal, une augmentation de vingt millions de revenus, toute dépense de culture payée. L’État a touché de ces 20 millions de revenus, par les tailles et vingtièmes ou impôts équivalents, au moins 5 milLions tous les ans, et 500 millions en un siècle. » Des calculs du même genre ont été faits pour le canal du Centre, et, en Amérique, pour le canal Érié, qui a produit une véritable révolution aux Etats-Unis. Il a permis à la culture de s’établir sur d’immenses espaces qui jusque-là étaient abandonnés, parce que le cultivateur, en l’absence de moyens de transports économiques, n’aurait su que faire de ses denrées. Il a favorisé singulièrement le développement, sinon la création, de plusieurs États de l’Ouest. Pour les chemins de fer et les simples routes, des exemples de ce genre se présenteraient en foule, sans quitter la France. En voici un qui a été cité dans de récentes recherches sur la France agricole yl). Avant l’établissement des routes stratégiques, en 1832, le Maine et l’Anjou présentaient un état agricole médiocre et surtout immobile. La population y jouissait d’une certaine aisance, mais était peu nombreuse et ne produisait presque aucun excédant dont les autres provinces pussent profiter. A partir de 1832, des marchés inconnus jusqu’alors s^Çbnt ouverts, les productions agricoles ont pris une valeur qu’elles n’avaient pas. En cherchant de nouveaux moyens de produire, on a trouvé la chaux, dont l’usage a été décisif. Le froment s’est substitué au seigle, dont se contentaient autrefois les consommateurs locaux; l’antique assolement s’est modifié, les prairies artificielles se sont multipliées. La race anglaise des bœufs de boucherie, dits de Durham , qui n’a pu jusqu’ici s’importer avec succès dans aucune autre partie de la France, s’est tout à fait naturalisée sur ce point, et y donne des produits lucratifs. Quand on parcourt aujourd’hui le Maine et l’Anjou, on voit dans tous les champs des tas énormes de chaux
(l) Économie rurale de la France, par M. L. de Lavergne.
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mêlée de terre; on admire à chaque pas quelques-unes de ces cultures fourragères qui sont le signe distinctif du progrès agricole ; on reconnaît dans la plupart des bestiaux qui peuplent les pâturages les traces sensibles du sang durliam. On évalue à un million d’hectolitres de froment par an le supplément de production que la seule Mayenne doit à la. chaux.
Si l’on envisage l’ensemble de la production, qui pourrait dire pour combien y entre l’industrie locomotive ? Comment, sans elle, se distribueraient les produits de manière à éviter le double écueil de la disette et de la surabondance, et à faire, de la solidarité des habitants d’un pays et de ceux même des différentes contrées, une vérité? Les voies de communication sont, avec les moyens divers de transport, les machines du commerce. Tout ce bien qu’il répartit entre la masse des hommes, il ne pourrait l’effectuer sans elles, de même que sans elles la famine et la dépopulation séviraient sur quelques points avec une intensité effrayante. Les voies de communication mettent en rapport les diverses branches de la production, travail et produits, et ne sont pas moins indispensables à la création abondante de la richesse par ce rapprochement fécondant, qu’elles ne le sont à sa répartition dans le mondÿjjftJous ferons observer, relativement encore à la eulturi^^jue c’est eux diverses voies de communication et à l’action du commerce qu’est due la naturalisation de tant de plantes qui prennent place dans chaque contrée au nombre des ressources les plus nécessaires. Presque toutes les productions agricoles de l’Europe sont de provenance exotique. Il est douteux, par exemple, que l’orge et le froment aient jamais existé à l’état natif en France ; mais ce qui ne l’est pas, c’est que nous n’en cultivons que des sortes apportées du dehors. De même, l’Asie nous a donné la vigne, le riz, la luzerne, l’olivier, le mûrier, la plupart de nos arbres fruitiers et de nos légumes; nous devons le sarrasin à l’Afrique; c’est de l’Amérique que nous tenons la pomme de terre, le maïs, le tabac, etc.
MANUEL u'ÉGONOMIE POLITIQUE.
Déjà nous avons dit quelques mots de l’importance dont les industries extractives et particulièrement métallurgiques sont pour toutes les parties de la production, soit qu’elles leur fournissent des instruments indispensables, soit qu’elles leur livrent des matières encombrantes à transporter, soit que, donnant lieu à de nouveaux centres industriels dans les foyers où elles s’exercent, elles suscitent la foule des autres travaux et poussent ainsi à la création de nouvelles richesses. Traiter des services rendus par l’industrie extractive, ce serait raconter les mille emplois que les arts tirent de la houille et du fer, ce serait analyser les principales merveilles de l’industrie moderne ; mais nous ne voulons pas même entamer un tel travail non moins audessus de nos forces qu’en dehors des limites qui nous sont prescrites. Nous en avons assez dit pour donner une idée des principales relations qui unissent entre elles les différentes industries, et pour montrer qu’elles ne forment en quelque sorte qu’un seul et môme organisme qui reste incomplet et fonctionne mal si une seule vient à manquer ou se développer trop peu. Ajoutons que ce qui donne à cet organisme le mouvement et la vie, c’est l’échange, aussi indispensable au corps social que la circulation du sang l’est au corps humain.
Après avoir éfitdié comment la richesse se forme, en séparant cette étude, autant qif’il est possible, de la manière dont elle circule, nous allons nous renfermer dans l’analyse de cette nouvelle partie de notre sujet.