CHAPITRE PREMIER
de l’échange.
Presque tout ce qui a été dit précédemment suppose déjà l’échange et la circulation de la richesse; nulle production, dans une société civilisée, n’est possible, en effet, qu’à ce prix, et la société elle-même sc présente comme uue série ininterrompue d’échanges, de services perpétuellement rendus et reçus. L’échange, envisagé économiquement, n’est que le premier îles mécanismes imaginés par l’homme, à l'effet de produire plus, mieux et h moins de frais. Il suffit d’avoir présentes à la mémoire les preuves que nous avons données de la puissance productive de la coopération et de la division du travail, qui ne peuvent s’effectuer elles -mêmes qu’à la condition d’échanges multipliés, pour n’avoir là-dessus aucun doute. Aussi l’échange et ses bienfaits vont-ils croissant avec la civilisation , dont l’échange est l’instrument nécessaire, sous la condition de la propriété et de la sécurité. Au commencement des sociétés, régnent le travail en commun et le partage des fruits, formes de production et de répartition applicable tant que les hommes qui composent un même groupe sont peu nombreux d’une part, et de l’autre exclusivement appliqués à un travail unique, comme la chasse et la pêche. De
même, mille causes de ruine menacent les sociétés naissantes. Avec une police mieux assurée, des guerres et des révolutions moins fréquentes, les échanges ont une tendance naturelle à s’accroître. Que si la liberté s'y joint, /échange donnera des fruits de plus en plus abondants.
Pour se convaincre à quel point l’échange est utile à chaque individu, au plus pauvre meme, à celui que l’on représente comme déshérité de nous ne savons quel patrimoine primitif qui n’était en réalité que le dénûment et la misère, il suffit de faire cette réflexion que, , dans cette société, chacun reçoit incomparablement une plus grande quantité d'avantages qu’il n’en procure à ses semblables. Par combien de services de tout genre cette société ne paye-t-elle pas, par exemple, le service de celui qui ne lui confère d’autre bien que de contribuer pour sa part h la confection de clous, d’aiguilles, de petits engins ou des plus humbles produits ? Ce tableau a été retracé, de la manière la plus saisissante, par un économiste contemporain : voici dans quels termes il montre ce qu’en échange d’une seule espèce de services, l’homme placé dans une condition des plus obscures tire d’avantages des autres hommes :
« Prenons un homme appartenant à une classe modeste de la société, un menuisier de village, par exemple, et observons tous les services qu’il rend à la société et tous ceux qu’il en reçoit : nous ne tarderons pas à être frappés de l’énorme disproportion apparente.
« Cet homme passe sa journée à raboter des planches, ii fabriquer des tables et des armoires; il se plaint de sa condition, et cependant que reçoit-il en réalité de cette société en échange de son travail?
(( D’abord tous les jours, en se levant, il s’habille et il n’a personnellement fait aucune des nombreuses pièces de son vêtement. Or, pour que ces vêtements, tout sim-
( I ) Basliat, Harmonies économiques, chapitre I, organisation naturelle.
DE l/ECHANGE.
pies qu’ils sont, soient à sa disposition, il faut qu’une énorme quantité de travail, d’industrie, de transports, d’inventions ingénieuses, ait été accomplie. IL faut que des Américains aient produit du coton, des Indiens de l’indigo, des Français de la laine et du lin, des Brésiliens du cuir ; que tous ces matériaux aient été transportés en des villes diverses, qu’ils y aient été ouvrés, lilés, tissés, teints, etc.
« Ensuite il déjeùne. Pour que le pain qu’il mange lui arrive tous les matins, il faut que les terres aient été défrichées, closes, labourées, fumées, ensemencées ; il faut que les récoltes aient été préservées avec soin du pillage ; il faut qu’une certaine sécurité ait régné au milieu d’une innombrable multitude; il faut que le froment ait été récolté, broyé, pétri et préparé ; il faut que le fer, l’acier, le bois, la pierre aient été convertis par le travail en instruments de travail ; que certains hommes se soient emparés de la force des animaux, d’autres du poids d’une chute d’eau, etc. : toutes choses dont chacune prise isolément suppose une masse incalculable de travail mise enjeu, nonseulement dans l’espace, mais dans le temps.
« Cet homme ne passera pas sa journée sans employer un peu de sucre, un peu d’huile, sans se servir de quelques ustensiles.
(( Il enverra son fils à l’école pour y recevoir une instruction qui, quoique bornée, n’en suppose pas moins des recherches, des études antérieures, des connaissances dont l’imagination est effrayée.
« Il sort : il trouve une rue pavée et éclairée. On lui conteste une propriété : il trouvera des avocats pour défendre ses droits, des juges pour l’y maintenir, des officiers de justice pour faire exécuter la sentence; toutes choses qui supposent encore des connaissances acquises, par conséquent des lumières et des moyens d’existence.
« Il va à l’église; elle est un monument prodigieux, et le livre qu’il y porte est un monument peut-être plus prodigieux encore de l’intelligence humaine. On lui en-
MANUEL Îj’ÉCONOMIE POLITIQUE.
soigne la morale, on éclaire son esprit, on élève son âme, et, pour que tout cela se fasse, il faut qu’un autre homme ait pu fréquenter les bibliothèques, les séminaires, puiser à toutes les sources de la tradition humaine, qu’il ait pu vivre sans s’occuper directement des besoins de son corps.
« Si notre artisan entreprend un voyage, il trouve que, pour lui épargner du temps et diminuer sa peine, d’autres hommes ont aplani, nivelé le sol, comblé des vallées, abaissé des montagnes, joint les rives des fleuves, amoindri tous les frottements, placé des véhicules à roues sur des blocs de grès ou des bandes de fer, dompté les chevaux ou la vapeur, etc.
« 11 est impossible de ne pas être frappé de la disproportion véritablement incommensurable qui existe entre les satisfactions que cet homme puise dans la société et celles qu’il pourrait se donner s’il était réduit à ses propres forces. J’ose dire que dans une seule journée il consomme des choses qu’il ne pourrait produire lui-même dans dix siècles.
« Ce qui rend le phénomène plus étrange encore, c’est que tous les autres hommes sont dans le même cas que lui. Chacun de ceux qui composent la société a absorbé des millions de fois plus qu'il n’aurait pu produire, et cependant ils ne se sont rien dérobé mutuellement. Et si l’on regarde les choses de près, on s’aperçoit que ce menuisier a payé en services tous les services qui lui ont été rendus. S’il tenait ses comptes avec une rigoureuse exactitude. on se convaincrait qu’il n’a rien reçu sans le payer au moyen de sa modeste industrie; que quiconque a été employé à son service, dans le temps ou dans l’espace, a reçu ou recevra sa rémunération.
« Il faut donc que le mécanisme social soit bien ingénieux, bien puissant, puisqu’il conduit à ce singulier résultat, que chaque homme, même celui que le sort a placé dans la condition la plus humble, a plus de satisfaction en un jour qu’il n’en pourrait produire en plusieurs siècles! »
de l'échange.
Assurément, un homme imbu des idées trop souvent régnantes sur l’intervention omnipotente et universelle de l’État, s’imaginerait, à première vue, que ces merveilles du travail et de l’échange n’ont pu être produites que par quelque génie supérieur occupé à maintenir par la force le code promulgué par sa sagesse; il verrait un chef-d’œuvre de combinaison artificielle dans cette œuvre si savante et si compliquée. Quel serait son étonnement, si on lui disait que tout cela se fait de soi, que la loi n’intervient dans ces opérations si multipliées que pour garantir la sécurité des contractants et l’exécution des contrats; que, lorsque exceptionnellement elle prétend en régler les conditions , cette exception est bien souvent malheureuse; que ce sont des individus qui s’entendent de la sorte, presque sans se donner le mot, chacun d’eux ne s’adressant immédiatement qu’à un assez petit nombre et n’obéissant guère qu’au conseil de son intérêt personnel; enfin que c’est l’individualisme, tant accusé de n’avoir d’autre effet que d’isoler les hommes, qui les conduit à T association, et qui finalement aboutit à enlacer le monde entier dans les millions de liens d’un immense réseau; que c’est lui qui, par ses combinaisons spontanées, crée cette solidarité entre les classes, entre les provinces, entre les nations, entre les continents, qui est telle, on l’a vu, que, lorsqu’une seule branche de la production est menacée sur un seul point du globe civilisé, toutes les transactions en ressentent le contre-coup et tous les intérêts s’ébranlent, de même qu’il n’est pas un seul progrès qui ne profite à tous; si, disons-nous, on affirmait, on montrait cela aux faiseurs de systèmes de toute pièce, que trouveraient-ils à répondre? Où est la théorie qui ne pâlisse devant ces miracles de la réalité? Où est le système valant la science , qui se borne à constater, à enregister, à écrire enfin sous la dictée des faits ?
Le rôle et les bienfaits de l’échange peuvent encore être démontrés à un autre point de vue. On peut envisager les services qu’il rend à chaque contrée ou à chaque
partie d’une grande contrée en mettant les diverses localités en rapport les unes avec les autres. Sans empiéter encore sur la question de la liberté du commerce international, supposons, comme le fait Destu It de Tracy ( Traité <V économie politique , la nation française seule dans le monde, ou environnée de déserts impossibles à traverser. Elle a des portions de son territoire très fertiles en grains; d’autres plus humides, qui ne sont bonnes qu’en pâturages; d’autres formées de coteaux arides, qui ne sont propres qu’à la culture des vignes; d’autres enfin plus montagneuses, qui ne peuvent guère produire que des bois. Si chacun de ces pays est livré à lui même, qu’arrive-t-il? Il est clair que dans le pays à blé il peut encore subsister un peuple assez nombreux, parce que du moins il a le moyen de satisfaire largement au premier de tous les besoins, la nourriture. Cependant ce besoin n’est pas le seul; il faut le vêtement, le couvert, etc. « Ce peuple sera donc obligé de sacrifier en bois, en pâturages, en mauvaise vigne, beaucoup de ces bonnes terres, dont une bien moindre quantité aurait suffi pour lui procurer, par voie d’échange, ce qui lui manque, et dont le reste aurait encore nourri beaucoup d’autres hommes, ou servi à mieux approvisionner ceux qui y existent. Ainsi ce peuple ne sera déjà pas si nombreux que s’il avait eu du commerce, et pourtant il manquera de bien des choses. Cela est encore bien plus vrai de celui qui habite les coteaux propres aux vignes. Celui-là, si môme il en a l’industrie, ne fera du vin que pour son usage, n’ayant pas où le vendre; il s’épuisera dans des travaux ingrats pour faire produire à ses côtes arides quelques mauvais grains, ne sachant où en acheter; il manquera de tout le reste. Sa population, quoique encore agricole, sera misérable et rare. Dans le pays de marais et de prairies, trop humide pour le blé, trop froid pour le riz, ce sera bien pis; il faudra nécessairement renoncer à cultiver, se réduire à être pasteur, et même ne nourrir d’animaux qu’autant qu’on en peut manger. Il est vrai que dans cette position, ayant des
de l’égiiange.
bêtes de somme, de trait et de selle pour se rendre redoutable, on se fera bientôt brigand, comme tous les peuples pasteurs, mais ce sera un "mal de plus. Pour le pays de bois, il n’y a de moyen d’y vivre que la chasse, à mesure et autant qu’on y trouve des animaux sauvages, sans songer seulement à amasser leurs peaux ; car qu’en ferait-on? Voilà pourtant l’état de la France , si vous supprimez toute correspondance entre scs parties . Une moitié sera sauvage, et l’autre mal pourvue. )>
Supposons, au contraire, cette correspondance active et facile, quoique toujours sans relations extérieures. Alors la production propre à chaque canton ne sera plus arrêtée par le défaut de débouchés et parla nécessité de se livrer, en dépit des localités, à des travaux très-ingrats, mais nécessaires, faute d’échanges, pour pourvoir par soiinème, tant bien que mal, à tous ses besoins, ou du moins aux plus pressants. Le pays de bonne terre produira du blé autant que possible, et en enverra au pays de vignobles, qui produira des vins tout autant qu’il trouvera à en vendre. Tous deux approvisionneront le pays de pâturages, où les animaux se multiplieront à proportion du débit, et les hommes à proportion des moyens d’existence que leur procurera ce débit; et ces trois pays alimenteront, jusque dans les montagnes les plus âpres, des habitants industrieux qui leur fourniront des bois et des métaux. On multipliera les lins et les chanvres dans le Nord, pour envoyer des toiles dans le Midi, qui multipliera ses soieries et ses huiles pour les payer. Les moindres avantages locaux seront mis à profit.
Voilà donc cette même France, tout à l’heure si indigente et si déserte, remplie d’une population nombreuse et bien approvisionnée. Tout cela est uniquement dû au
meilleur emploi des avantages de chaque localité et des facultés de chacun. Nous verrons tout à l’heure la même règle s’appliquer aux rapports des peuples entre eux.