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CHAPITRE

DK LA MONNAIE.

Du rôle et des caractères distinctifs de la monnaie.

En parlant du capital, de l’écliange et du commerce, nous en avons dit assez pour prémunir, du moins en partie, contre les illusions si fréquentes qui naissent de 1 emploi de la monnaie, et pour réduire le rôle qu’elle joue dans les transactions à sa juste valeur. Cependant le sujet a trop d’importance pour que nous nous en tenions à ces simples considérations générales (1).

Toutes les valeurs se mesurent les unes par les autres. Quand, pour se procurer une chose quelconque, on est disposé à donner une quantité double d’une autre chose quelle qu’elle soit, il est évident que la première est deux fois plus estimée que la seconde. Ainsi le rapport de leur valeur est fixé, et l’on peut échanger et négocier ces deux choses sur ce pied, sans avoir recours à une matière intermédiaire. On peut donner du foin pour du blé, du blé pour du bois, du drap pour de la soie, du cuir pour de la

(!) Nous renvoyons les personnes désireuses de s’instruire plus h fond sur ce sujet aux autorités économiques ordinaires, et plus particulièrement à l’ouvrage considérable de M. Michel Chevalier sur la matière, formant le troisième volume de son Cours. Le sujet y est, on peut le dire, épuisé.

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pierre, des livres pour du sucre ou du café. C’est en ce sens que Turgot a dit avec raison que toute marchandise est monnaie, de même qu’il ajoute que toute monnaie véritable est d’abord une marchandise. Mais il est évident que l’échange opéré dans les conditions qui viennent d’être indiquées est fort incommode. Je possède tant de kilogrammes de laine, autant de mètres de coton, et je voudrais avoir du blé. Je porte, Dieu sait au prix de quels efforts et de quel frais î ma richesse encombrante chez un cultivateur : il a du blé, mais c’est du vin qu’il demande; je cherche à m’en procurer, pour le lui donner ensuite; le vigneron n’a pas besoin de mon coton ou de ma laine; le fabricant qui la recevrait volontiers ne possède ni vin ni blé qu’il puisse me céder. Combien de déplacements pénibles! que de pertes de temps! que de difficultés! Dans l’intervalle des échanges, combien de denrées auront le temps de se corrompre ! En outre, comment saurai-je exactement le rapport d’une denrée à une autre? Faute d’un dénominateur commun, le marché se conclura péniblement. Ajoutez que beaucoup de ces marchandises ne sont pas divisibles de manière à bien correspondre avec les autres ou. ne le sont pas du tout. S’il s’agit d'un mouton à échanger contre une bibliothèque, une pendule ou un fauteuil, comment faire? A combien d’appoints ne faudra-t-il pas recourir? que d’embarras nouveaux vont naître sur le choix et la quantité de ces appoints! Tous ces inconvénients et d’autres encore que nous soupçonnons à peine rendraient l’industrie languissante, le commerce extrêmement restreint, et le consommateur aussi mal que difficilement pourvu; aussi l’intérêt universel des peuples s’est-il porté vers l’invention d’un moyen d’échange plus commode et plus rapide, et ce même instinct les a t-ii menés, après divers tâtonnements, au choix de la même matière comme instrument des échanges.

Pour qu’un objet fût propre à mesurer les valeurs, il fallait qu’il présentât les qualités suivantes : d’abord il devait avoir une valeur par lui-même; une valeur, disons-

nous, réelle et intrinsèque et non de convention, car aucune convention n’a la puissance de donner de la valeur à ce qui n’en a pas naturellement. Il fallait qu’il fût incorruptible autant que possible pour garder la même valeur après la conclusion du marché, divisible indéfiniment pour se proportionner aux achats, homogène dans toutes ses parties, aisément transportable pour épargner des embarras et des frais; à l’aori, autant que faire se peut, des variations de valeur et notamment de ces changements brusques qui résultent, pour les productions de l'agriculture, des inégalités qu’éprouve la récolte d’une année à l’autre, et, pour celles qui sortent des manufactures, des révolutions que subissent sans cesse les moyens de fabrication; enfin il était bon qu’elle pût se prêter à recevoir de l’autorité une empreinte qui en fût la garantie pour tout le monde. Pour conserver sa valeur aux différentes époques et chez les différents peuples, il fallait qu’iL fût produit en assez petite quantité, sans être pourtant, comme l’est le diamant, d’une telle rareté qu’il ne pût suffire à l’immense masse des échanges.

Heureusement, parmi tontes les choses utiles, il y en a une qui se distingue par ces qualités, ce sont les métaux précieux. Ils sont une marchandise comme une autre en ce qu’ils ont la valeur qui résulte du travail qu’ont coûté leur extraction et leur tranport, et celle en outre que leur donne la possibilité d’en faire des vases et ornements ou divers ustensiles et instruments; mais ils ont de plus la propriété d’ètre facilement affinés, de manière que l’on sait très exactement la quantité que l’on en a, et que toutes leurs parties sont similiaires, ce qui les rend très-comparables et ne laisse pas la crainte qu’elles soient de qualités différentes. Quelques-unes de nos pièces de 20 fr. contiennent peut être' des parcelles d’or extraites il y a quatre mille ans. Une fois affiné, l’or de Californie n’a rien qui le distingue de celui du Brésil ou de la Sibérie. Ou peut mettre au déh l’orfèvre le plus habile de discerner l’argent, du Mexique de celui qui vient de la Saxe. La

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facilité de leur transport est visible. On peut se faire une idée de la grande valeur comparative» que les métaux précieux renferment sous un petit volume, en sachant qu’un kilogramme d’or achète en moyenne plus de vingt mille kilogrammes de froment, et qu’il suffit de quatre-vingts à cent grammes d’or pour payer un bœuf, qui en pèse quatre cent mille. De plu.-, et cette qualité résulte de toutes les autres, tout le monde est disposé à les recevoir en échange, dans la certitude de pouvoir les garder sans altération 1 1 d'en trouver facilement le placement. 11 y a dans ce besoin constant qu’on en éprouve, par suite dans cette demande soutenue qui en est faite, une raison de plus de fixité pour cette e-pèce de marchandise que pour toutes les autres, outre que la quantité qui en est extraite n’a pas coutume, sauf une ou deux exceptions éclatantes dans le cours de l’histoire, de varier fort sensiblement.

L’or et l’argent réunissent, on le voit, indépendamment de toute convention, les caractères qui constituent une véritable monnaie. Aussi ont-ils été adoptés par le choix unanime et spontané des peuples arrivés à un certain état de civilisation. Jusque-là ces peuples ne se passaient point de monnaie pour leurs échanges , mais ces monnaies étaient fort diverses et très-imparfaites. C’est ainsi que l’on vit le fer et le cuivre, le blé, le sel les coquillages, servir de monnaies. Le cuir fut employé à cet usage en Russie jusqu’à Pierre Ier, et il n’y a pas deux siècles que le tabac remplaçait cette fonction dans la Nouvelle-Angleterre. Il suffit de s’en rapporter au tableau des qualités essentielles de la monnaie, tek es qu’elles sont indiquées ci-dessus, pour voir en quoi ces monnaies étaient défectueuses.

Dans les premiers temps, on s’est servi encore et même de nos jours on se sert encore dans quelques pays, comme en Chine, de métaux précieux, sous forme de barres et de lingots ou de poudre d’or. Quand la société est plus avancée, l’autorité compétente intervient pour donner à ce moyen d’échange une commodité de plus. Elle partage

ccs métaux en portions adaptées aux usages les plus ordinaires; elle leur imprime une marque qui en constate le poids total, et, dans ce poids, la quantité de matières étrangères qu’il a etc convenable d’introduire pour la facilité de la fabrication et la solidité de la pièce, mais qui ne compte pas pour valeur réelle : c’est ce que l’on appelle le poids et le titre. Dans cet état la monnaie circule pour ainsi dire avec la signature de l’Etat qui la garantit. Là se borne le pouvoir de l’autorité : elle atteste la valeur de la monnaie, elle ne la constitue en aucune sorte. On peut seulement dire que la confiance qu’elle inspire par sa signature contribue à y ajouter. Comme toutes les autres valeurs, celle de l’or et l’argent se règle par les frais de production et par la loi de l’offre et de la demande. Quand les frais de production diminuent, leur valeur baisse ; quand ils sont très-offerts, c’est-à-dire en grande abondance, cette valeur diminue de même. La proportion dans laquelle l’or et l'argent sont offerts détermine également leur valeur relative : c’est ainsi que, si l’or vient à se multiplier, la quantité de l’argent restant la même, il perd de sa valeur et relativement aux autres marchandises qu’il achète, et relativement à l’argent; en d’autres termes il s’échange contre une moins grande quantité d’argent qu’auparavant : c’est ce qui a lieu aujourd’hui par suite de la découverte des mines d’or de la Californie. Lors donc que l’on dit, avec la législation française, que l’or vaut quinze fois et demie l'argent, on affirme un fait sujet à variations, et qui varie en réalité toujours plus ou moins, c’est-à-dire un fait qui n’est pas exact, ou qui ne l’est qu’acciden tellement.

Un peuple trouve de précieux avantages dans la possession d’une certaine quantité de monnaie pour faciliter les échanges. Pourtant l’intérêt que lui présente l’accroissement de cette quantité offre des limites. Adam Smith compare monnaie à une voiture à l’aide de laquelle on fait venir la à soi les objets dont on a besoin. Or, tout mécanisme coûteux veut être simplifié ; le point important est que

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la circulation de la richesse s’opère facilement et vite. Portée au delà d’un certain point, la multiplication de la monnaie n’a plus pour effet qu’une augmentation nominale dans toutes les valeurs. Si la quantité de monnaie existant dans le monde doublait demain, tous les produits doubleraient de prix : ce qui vaut 1 franc en coûterait 2 ; le genre humain n’y aurait rien gagné. La découverte des mines de l’Amérique a été suivie ainsi d’un renchérissement dans le prix des marchandises, et beaucoup de choses depuis lors se vendent cinq ou six fois plus cher qu’auparavant : en ce sens il n’y a eu ni gain ni perte ; mais l’insuffisance de la monnaie nécessaire aux vastes accroissements qu’avait pris le commerce à cette époque, a fait de la découverte des mines, au point de vue de la circulation et de l’échange , un très - heureux événement.

Le faux principe que la monnaie se confond avec la richesse tient à une observation incomplète. Il est trèsvrai qu’un individu qui possède beaucoup d’argent peut acheter avec sa monnaie une quantité de satisfactions ; mais un peuple pourrait avoir beaucoup de monnaie et manquer de blé, de drap, de laine, de soie, de la masse des objets de consommation nécessaires ou utiles à la vie, que les peuples étrangers ne sont pas toujours en état de lui fournir. Ce peuple, avec ses métaux précieux, serait pauvre en réalité, comme le roi Midas au milieu de ses prétendues richesses. On a cité mille fois, pour le prouver, l’exemple trop concluant de l’Espagne.

Si la monnaie n’est pas la richesse, il n’est pas non plus fort exact de l’appeler le signe de la richesse ; du moins faut-il s’entendre. La monnaie, à parler en toute rigueur, n’est pas plus un signe que toute autre valeur : échangez un tapis contre une table, l’un ne sera pas le signe de l’autre. De meme l’or et l’argent ne sont pas, à proprement parler, quoique cette locution puisse avoir cours du moment qu’elle est bien compi'ise, les signes de ce qu’ils servent à acheter, ils en sont les équivalents .

Marchandise égale contre marchandise égale, voilà la loi de l’échange.

Parmi les monnaies il y en a une qui semble faire exception à ces règles, c’est la monnaie de cuivre; et en eüèt cette prétendue monnaie n’en est pas une dans le sens rigoureux; c’est un billon qui n’est d’usage que dans les appoints que nécessitent les achats quotidiens. L’emploi de la monnaie de cuivre dans les payements sur le pied de la valeur que nous leur attribuons, serait une véritable banqueroute : elle offre en effet cette particularité de valoir plus comme monnaie que comme matière. Mettez dans le plateau d’une balance 25 grammes d’argent au titre de 9 dixièmes de fin, et dans l’autre plateau une pièce de 5 francs , vous aurez la même valeur aussi bien que le même poids; mettez au contraire un décime d’un côté de cette balance et la quantité de cuivre non monnayé qu'un décime peut acheter, vous n'aurez ni le même poids ni la môme valeur. Le cuivre monnayé vaut deux ou trois fois plus que le cuivre à l’état brut; cette dernière substance varie d’ailleurs sensiblement à cause de la demande fort inégale qui est faite d’une année à l’autre. La raison de cette anomalie, qui fait qu’on accepte ici le cuivre monnayé au delà de la valeur véritable, c’est que, si la valeur intrinsèque était égale à la valeur nominale, la monnaie nécessaire aux petits échanges serait fort lourde et fort incommode Seulement, il ne faut pias l’oublier, du moment que la quantité de cuivre monnayé émise dépasserait la demande d’appoints qui est faite, cette monnaie se déprécierait. Tous les gouvernements qui ont multiplié le billon et voulu le faire servir aux gros payements, ont éprouvé une perte sèche (1). Si

(1) En France, le gouvernement révolutionnaire fît fabriquer des sous en métal de cloche, à effigie royale, pour 19,232,533 fr., en vertu de la loi du G août 1791, et en l’an Y et en l’an VII, des pièces de 1 décime et de 5 centimes en cuivre, à tête de liberté ; pour 19,691.260 fr. En 1810, M. Mol-

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on prétendait employer le cuivre pour tous les échanges, le moment viendrait vite où il ne serait plus pris que pour sa valeur intrinsèque, et si on lui donnait un cours forcé pour tous les payements, la valeur nominale des objets augmenterait : ce qui coûte un décime en coûterait 2 ou 3; on n’aurait ga'gné qu’un embarras de plus.

L’idée que la monnaie n’est qu’un pur signe de convention a conduit et dû conduire à l’altération des monnaies. En effet, s’est-on dit (ceux du moins qui ont agi de bonne foL, si l’argiTit n’est qu’un signe, il est inutile que la pièce de monnaie contienne la même quantité d’or ou d’argent pur : mettons-en le quart ou la moitié moins, faisons deux pièces avec une, et nous serons plus riches du double ou du quart. En fait, toute altération de monnaie a été une mesure illusoire et une banqueroute. Une mesure illusoire : car bientôt le prix de tous les produits augmentait en proportion de l’altération, et, avant même que l’économie jmlitique fût venue les avertir, l’instinct des peuples refusait de prendre pour une valeur ce qui

lien obtint do l’empereur Napoléon un décret qui défendit que, dans les payements commerciaux , les pièces de cuivre fussent données autrement qu’en appoint jusqu’à concurrence d’une pièce de 5 fr. Les receveurs des deniers publics, jusque-là, admettaient les sous dans une proportion excessive ; c’est ainsi que la recette des postes se composait, pour les neuf dixièmes, de sous, et qu’en somme une quarantaine de millions en sous, sur un budget total de 830 millions, étaient annuellement versés au Trésor. La Russie est un dos pays où lo gouvernement a le plus abusé du cuivre. Storch rapporte que, de 1762 à 1811, il a été émis des pièces de cuivre pour une valeur nominale de 90 millions de roubles, pendant que les monnaies d’or et d’argent fabriquées n’allaient qu’à 137 millions. C'est 65 de billon pour 100 de monnaie. En France et en Angleterre, la proportion du billon est très-faible. Chez nous, par exemple, on estime qu’il n’y en a que 43 millions contre 2 milliard et demi de monnaie : c’est un .peu moins de 2 pour 100.

n’en était pas une; il fallait plus d’or et plus d’argent pour acheter les mêmes choses, voilà tout ce que l’on avait obtenu. On n’aurait eu encore qu’à se féliciter si le résultat avait été seulement nul, mais il était désastreux. Le gouvernement payait toujours la môme somme nominale à ses rentiers; seulement cette somme achetait le quart, le tiers ou la moitié moins : ils étaient, disons-le, volés d’autant; les débiteurs payaient leurs dettes de la môme manière ; les ouvriers touchaient le même salaire nominal, et avaient peine à comprendre comment il se faisait qu’ils étaient beaucoup plus gênés qu’aupar avant. Un désordre immense était jeté dans les transactions : tout le monde presque souffrait, mais personne plus que les modestes rentiers et que les pauvres artisans.

La même idée que la monnaie n’est qu’un signe a conduit au papier-monnaie. Dans la fausse monnaie, il reste toujours un peu d’argent pur. 11 était infiniment plus commode de s’en passer tout à fait, et de battre monnaie avec une matière qu’il est très-facile de se procurer. Pden ne pouvait être plus convenable à cet effet que le papier. Si la monnaie est la richesse, on n’avait qu’à multiplier les papiers-monnaie; et, si toute la valeur vient de la signature de l’État, il ne coûtait rien à l’État de donner sa signature.

Cependant il est difficile de pousser une absurdité jusqu’au bout. On sentait bien qu’il était impossible de faire prendre du papier pour de l’argent à ceux-là même qui se montraient les plus convaincus que l’argent n’est qu’un pur signe , n’ayant d’autre valeur que celle qu’il reçoit des conventions sociales et de l’empreinte de l’État. On jugea qu’il était séant d hypothéquer le papier sur des valeurs réelles. Mais il devait arriver et il arriva que la facilité de fabriquer du papier en lui attribuant une valeur nominale poussa l’émission bien au delà de la valeur réelle du gage. L’histoire n’est sur ce sujet que trop féconde en renseignements. Qui ne sait à quelle dépréciation en arrivèrent les billets de la fameuse banque de

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Law, au temps de la régence ? Le système a laissé des souvenirs qui ne se sont pas encore effacés. L’Amérique, à l’époque de la guerre de l’Indépendance, qui, en la séparant de l’Angleterre, sa mère patrie, taisait d’elle les États-Unis, eut aussi recours au papier-monnaie. La papier tomba rapidement et de plus en plus par cette surabondance d’émission qui est la fatalité inhérente à ce genre d’expédient. En 1777, pour 100 francs en argent, on avait 500 francs en papier; en 1780, pour la môme somme, on avait 4,000 francs. On cite le compte d’un membre du congrès, Elbridge Gerry, qui servit quatre ans dans cette assemblée ; on lui devait 40,000 livr. sterl. (un million de francs en papier) ; ils furent liquidés par 22,000 francs en argent (1). Mais le plus illustre exemple en ce genre est celui que fournit l’histoire des assignats de la Révolution française. D’abord on en émit pour 400 millions, hypothéqués sur les biens nationaux. Un an après , l’émission montai t à 1 milliard 200 millions ; en 1792, à 2 milliards 200 millions, et progressivement jusqu’en 1795. A la fin de cette année, on en avait fabriqué pour plus de 40 milliards. La dépréciation , qui était de 10 pour 100 au commencement de 1791, était de 78 pour 100 vers la fin de 1794. A la fin, les assignats n’achetaient plus rien. La théorie que le signe multiplie la richesse était au bout de sa carrière. Tout le monde avait des millions dans sa poche et vivait mal à l’aise. On possédait les signes à ne savoir qu’en faire, mais on était en quête des choses signifiées. Épreuve décisive pour cette doctrine fameuse de la monnaie, simple signe conventionnel, doctrine qui mène encore de nos jours tant de personnes, comme cela se voit immanquablement aux époques de révolution, à s’imaginer qu’il suffit de multiplier les signes pour augmenter le bien-être populaire, et a fonder sur cette supposition les plus absurdes systèmes.

Un réformateur contemporain, qui en cela fait preuve

(l) Laboulaye, Histoire des Etats-Unis, t. III.

de peu de nouveauté, accuse de tous les maux l’or et l’argent, et il a proposé sérieusement de les supprimer. L’auteur de la Banque d’échange conclut à démonétiser les métaux précieux, et il croit par là supprimer le culte du veau d’or. N’est ce pas retomber dans la confusion de l’argent et de la richesse? Que l’argent soit aboli pour être remplacé, comme à Sparte, par cette monnaie de fer si lourde qu’il fallait un char attelé de quatre bœufs pour traîner 300 francs, ou détrôné par ce papier si léger qu’on peut porter des milliards fictifs dans son portefeuille, cet expédient fera-t-il que l'inégalité tant redoutée ne se développe pas relativement à la possession de toutes les autres espèces de capitaux? La source éternelle d’inégalité qui est dans les facultés de l’homme, dans l’emploi de son libre arbitre, dans des circonstances plus ou moins favorables qu’il rencontre, demeure - t - elle supprimée avec la monnaie? Le troc en nature ou par l’intermédiaire de morceaux de papier empêchera -t-il le capital de revêtir d’autres formes de tyrannie, s’il est convenu que le capital est un tyran ? Mais si l’on ne découvre pas en quoi cette suppression serait profitable, on voit clairement, au contraire, ce que tout le monde y perdrait. Au lieu de faciliter les échanges, on les aurait entravés en substituant au gage réel que l’or et l’argent portent en eux-mèmes un titre destitué de valeur. L’avilissement du papier ramènerait le troc en nature. L’industrie et le commerce seraient reportés aux temps primitifs. Au bout de tout papier-monnaie, il y a une ruine générale. Mais sur qui retombe-t-elle d’abord? Sur ceux qui vivent de salaires. A qui fait-elle sentir ses principales rigueurs? Aux ouvriers, qui n’ont ni terres, ni maisons. Mirabeau a dit : « Tout papier-monnaie est une orgie du despotisme en délire. » Cela est vrai. Mais il faut ajouter que cette orgie et ce délire sont particulièrement nuisibles aux classes mêmes auxquelles on montre dans ces expédients rétrogrades et ruineux un perfectionnement et un moyen de bien-être.

DR LA MONNAIE

De l’intervention de l’Etat relativement à la monnaie.

^ f{iio les bornes de 1 intervention gouvernemen taie en matière monétaire sont Infiniment plus rapproeliées qu’on ne le croit communément. Le gouvernement ne peut donner a la monnaie u-ne valeur fictive ; il ne peut non plus empêcher les variations de cette valeur. Le rôle de 1 Liât, outre la tâche ordinaire de réprimer les abus et les fraudes, se réduit donc ici ou à fabriquer la monnaie ou à en surveiller la fabrication soumise à certains règlements, ce qui constitue deux systèmes différents ; à fixer le rapport légal des deux métaux circulants en tenant compte de leurs variations, et à choisir entre ces deux métaux celui qui doit servir d’élaton des valeurs et être réputé monnaie de compte, toutes expressions que nous expliquerons tout à l'heure.

Et d’abord les avantages de l’unité de monnaie au sein dun meme Etat sont incontestables. Avec des monnaies purement locales, on s’expose à tous les embarras d’un ec îange perpétuel à mesure qu’on se déplace, et à toutes les dépréciations qui en sont la suite. Les hommes qui ont. voyage en Suisse avant la réforme de la monnaie s en souviennent; chaque fois qu’on changeait de canton, a monnaie changeait. Le billon qu’on avait reçu par exemple d un côté du lac de Zurich n'était plus mémo

ÇU de 1 au*re- L uuu de Slx livres, la couronne, était la monnaie qu on recherchait le plus, quand on faisait un

nartouten\fU1SS4 PareqUe C’était Ce l0 T» avait cours 1 ai tout. Mais, dans la meme journée, on pouvait voir

1 ecu de six livres varier trois fois de valeur selon les

endicuts Ces pertes, sensibles pour les simples touristes,

1 étaient beaucoup plus pour le commerce qui se livre à

des quantités d'achats et qui, dans ses opérations est

ICC de tenir compte des plus légères différences. C’est

donc une affaire nationale et par conséquent une affaire d'Etat que l’unité de la monnaie, à laquelle sont attachés tant et de si précieux avantages.

Nous devons le dire pourtant : les divers attributs que nous venons de reconnaître à l'Etat lui ont été eux-mêmes contestés. C’est ici un des cas dont nous avons parlé, où il est nécessaire d’opposer à un individualisme excessif, qui livrerait tout ce qui regarde la monnaie aux particuliers ou aux localités, le principe de sociabilité représenté par l'Etat—J.-B. Say, sans aller jusqu’à contester cette nécessité d’une commune monnaie nationale, au nom de l’idée fort juste d’ailleurs que les métaux servant de monnaie subissent toutes les variations qu’impose la loi de l’offre et de la demande, s’opposait à ce qu’on leur donnât une valeur légale, et à ce qu’on établit entre eux un rapport officiel. 11 voulait que l’action du pouvoir public sur les monnaies se bornât à garantir, par l’emprunte dont il les frappe, le poiff s ainsi que le titre des matières qui les composent, opinion que nous allons voir elle-même combattue comme entachée d’un esprit interventionniste exagéré. « La valeur d’un morceau d’argent, dit J. -B. Say (1), se règle de gré à gré dans les transactions qui se font entre les particuliers, ou entre le gouvernement et les particuliers. IL convient d’abandonner la sotte prétention de tixer d’avance cette valeur et de lui donner arbitrairement un nom. Qu’est-ce qu’une piastre, un ducat, une livre sterling, un franc? Veut-on voir autre chose en tout cela que des morceaux d’or ou d’argent ayant un certain poids et un certain titre ?

<( 5 grammes d’argent, dit-on, vaudront l franc. Cette phrase n’a aucun sens que celui-ci : 5 grammes d’argent vaudront 5 grammes d’argent; car l’idée qu’on a d’un franc ne vient que des 5 grammes dont il se compose; le blé, le chocolat, la cire, prennent-ils un nom différent lorsqu’ils sont divisés suivant leur poids? Pourquoi n’ap-

(l) Traité d’ Économie politique , chap. 29.

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pe lierait-on pas une pièce d’argent du poids de 5 grammes par son véritable nom ? Pourquoi ne l’ appellerait-on pas simplement 5 grammes d’argent ?

« Si l’on ne donnait nulle valeur légale aux monnaies dans chaque marché, il ne serait plus possible de contracter en valeur nominale ; on serait forcé de balancer une certaine marchandise réelle contre une autre marchandise réelle, une certaine quantité d’argent contre une certaine quantité de grain, de viande ou d’étoffe. Dans tout engagement à terme, on serait aussi assuré de la quantité d’argent fin qu’on recevrait à l’avénement du terme. On n’aurait plus à craindre que cet eugagement fût violé. »

Les faits ont donné tort au système préconisé par J. -B. Say dans les deux applications qui en ont été faites : en Angleterre, sous Charles II, et en France par la loi du 28 thermidor an III. La loi de thermidor aurait amené la disparition complète de la monnaie d’or, à laquelle seule elle s’appliquait, si elle n’avait été modifiée par la loi du 7 germinal an XI ; faut -il s’en étonner? Les populations ne doivent-elles pas éprouver une gène extrême à établir à chaque moment donné le rapport entre les deux métaux en circulation ? Ne doit-il pas en naître des difficultés tout à fait rebutantes pour le commerce exposé à l’incertitude et aux tâtonnements sur un point où tout doit être parfaitement net, puisqu’il s’agit de la valeur qui sert de commune mesure à toutes les autres ? Quand J. -B. Say soutient qu’en faisant disparaître toute valeur légale, on n’aurait plus à craindre de recevoir une moindre quantité d’argent fin à Favénement du terme, il oublie que les chances de perte ou de gain ne disparaîtraient pas parce qu’on adopterait son système, car si la valeur de 5 francs varie, celle de 25 grammes d’argent varie tout autant; le frai enlèverait bientôt en outre toute vérité à l’inscription du poids. La dénomination de franc faite par l’Etat disparaîtrait, soit ; croit-on que l’usage n’y en substituerait pas une autre ayant tous les mêmes inconvénients sans présenter

lus memes avantages ? S’il est vrai que les nègres de la Gambie, après avoir pris une barre de fer pour unité monétaire, ont fini par dire une barre de rhum, une barre de tabac, il l’est aussi que des désignations devenues tout aussi impérieuses que celle de franc, sans être établies par <i loi, comme celle de florins, de couronnes; d’écus, de loiiG et de napoléons, ont été établies par l’usage. Il suffit de 1 empreinte d’une figure d’agneau sur les monnaies de oaint-Louis, le premier roi qui fit frapper des pièces d’or en France, pour les faire appeler des agnels.

On a contesté en outre queTfetat eût à s’occuper en rien de la réglementation de la monnaie, même en ce qui concerne 1 empreinte et les conditions de poids et de titre. Les défenseurs, à la vérité peu nombreux, de cette opinion soutiennent que des particuliers fabriqueraient mieux la monnaie et à meilleur marché ; qu’ils auraient soin aussi de mieux pourvoir le marché de l’assortiment de monnaies que réclament les besoins de la circulation. Ils veulent, en un mot, livrer la fabrication de la monnaie à la libre concurrence, sans réglementation aucune et sans autre juge que le public. La pratique qu’ils recommandent aurait un inconvénient immense dans une moindre sécurité. Avec quelle défiance ne seraient pas accueillis les divers types monétaires créés par la libre concurrence? Chaque piece devrait donc être soumise à une épreuve par chaque individu dans chaque échange ! Ne serait-ce pas revenir à l’enfance des sociétés ? Rien ne présente au même degre que le besoin de monnaie un caractère collectif et uniforme dans une môme nation. Rien ^appartient donc p u & naturellement au ressort de l'Etat que ce qui regarde les conditions auxquelles la monnaie circule, sous la clause expresse que les conditions économiques antérieures et

supérieures h toutes les autres seront respectées par l’autorité.

Est-ce donc à dire que l’Etat doive se faire nécessairement, comme cela a lieu en Angleterre et aux Etats-Unis abricant de monnaie? En France, nous ne l’avons pas

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pensé, et notre système parait plus satisfaisant au point de vue des principes économiques. Le monnayage se fait dans des hôtels appartenant à l’Etat, sous les yeux d’un commissaire spécial, et pas une pièce 11e peut être mise en circulation sans que le gouvernement ait donné son assentiment. Mais, sous cette réserve, les directeurs des hôtels des monnaies sont des entrepreneurs d’industrie qui travaillent, à leurs risques et périls, avec des matières qu’ils achètent. Lorsqu’un particulier a des matières d’or et d’argent, il les leur apporte, et ils sont tenus de les acquérir contre l’équivalent monnayé, poids pour poids, de métal lin, sauf la modique retenue dite du change, qui est fixée par les règlements. En Angleterre, le monnayage est gratuit. Cette condition séduit plus au premier abord ; mais il n’est pas difficile de voir qu’ici, comme presque partout, le mot de gratuité n’est qu’un leurre, et qu’il équivaut à une aggravation de charges. Dans le fait, ce sont les contribuables qui payent le monnayage. Or la perception de l’impôt ne s’opère pas pour rien : en France, elle ne s’élève pas, suivant certaines évaluations, h moins de treize pour cent. Si donc notre monnayage était gratuit, il coûterait non pas un million, mais onze cent trente mille francs. En outre, ily a peu d’équité à faire que ceux qui ne s’adressent pas aux hôtels des monnaies payent pour ceux qui s’y adressent (1).

L’Etat se charge, dans la plupart des pays, de choisir un des deux métaux pour mesure générale des valeurs,

(1) D’autres questions relatives à l’impôt prélevé sur la fabrication de la monnaie, à ce qu’on a appelé seigneuriage et brassage, au point de savoir à la charge de qui doit retomber le frai, et si le monnayage doit être ou non illimité, trouveraient ici leur place, si notre cadre ne nous imposait des bornes plus restreintes et ne nous forçait de nous en tenir à l’essentiel. Nous renvoyons, pour la discussion détaillée de ccs questions, à la section iii du livre de M. Michel Chevalier, sur la Monnaie.

au lieu de reconnaître ce caractère aux deux métaux à la fois dont le rapport serait établi une fois pour toutes. Entend-on par là supprimer dans l’usage l’emploi des deux

métaux circulant concurremment ? Pas le moins du monde. Les qualités diverses de l’or et de l’argent répondent à des besoins commerciaux trop divers eux- mêmes et trop universels pour qu’un pareil vœu soit raisonnable. L’or est plus portatif, il se compte bien plus rapidement ; mêlé d’une dose convenable d’alliage, il résiste mieux au frottement. Le frai sur la monnaie d’or est quatre fois moindre que sur la monnaie d’argent. D’un autre côté, l’argent se plie plus commodément aux subdivisions de moindre valeur. Le but qu’on se propose est uniquement de se rapprocher le plus possible, dans les payements, de l’exacte équité. Si tout créancier en effet peut payer indifféremment dans l’un ou l’autre métal, sans tenir compte de la différence qui existe à chaque instant dans leur valeur réciproque, il est trop certain , quand l’expérience ne l’aurait pas cent fois prouvé, qu’il payera dans la monnaie dépréciée : c’est pour éviter une pareille injustice, ainsi que les perturbations qui en sont la suite, que l’Etat doit adoptée un des deux métaux comme monnaie légale, à laquelle l’autre métal sera tenu de se rapporter. Ainsi que Locke l’a dit avant les économistes, dans un langage déjà parfaitement scientifique : « Deux métaux. tels que l’or et l’argent , ne peuvent servir au même moment, dans le même pays, de mesure dans les

échanges, parce qu’il faut que cette mesure soit perpétuellement la même et reste dans la même proportion de valeur. Prendre pour mesure de la valeur commerciale des choses, des matières qui n’ont pas entre elles de rapport fixe et invariable, c’est comme si l’on choisissait pour mesure de la longueur un objet qui fût sujet à s’allonger ou à se rétrécir. Il faut donc qu’il n’y ait dans chaque pays qu’un seul métal qui soit la monnaie de compte, le gage des conventions et la mesure des valeurs. )>

DE LA MONNAIE

Quel est le métal qu’il convient le mieux d’adopter comme étalon des valeurs ? c’est une autre question qui ne parait pas comporter une solution absolue. Les besoins d’un commerce se faisant plus ou moins en grand et se servant en conséquence ici surtout de l’or, ailleurs surtout de l’argent; les habitudes nationales invétérées, explicables par d’autres motifs, qui peuvent faire qu’un pays même pauvre, comme le Portugal, emploie, comme il l’a fait jusqu’à ces derniers temps, l’or plutôt que l’argent; enfin plusieurs causes, en se combinant, pourront influer sur le parti que prendra le législateur. Mais la circonstance la plus décisive, c’est le degré de fixité, condition de toute mesure véritable. Avant tout il importe, pour assurer la régularité des transactions, la sûreté des contrats à terme et la stabilité des existences, que la monnaie soit le moins variable que faire se pourra. Plusieurs économistes ont soutenu que, dans les temps ordinaires, l’or présentait cette qualité à un plus haut point, parce que ses frais d’extraction varient peu en vertu des circonstances physiques et chimiques beaucoup plus changeantes pour l’argent. L’argent, entre autres raisons de variabilité, ne se trouve point d’ordinaire à la surface du sol comme l’or que recèlent des terrains d'alluvion ; on le trouve plus ou moins enveloppé dans des gangues, et il a subi, dans la manière selon laquelle il est traité, des modifications très-profondes auxquelles l’or est demeuré étranger. Mais, à côté de ces motifs qui plaident pour le choix de l’or, ne se peut-il faire qu’il y ait des temps où l’énormité exceptionnelle de la production aurifère, par suite de la découverte de nouveaux gisements, donne aux États d’autres conseils? C’est ce qu’ont pensé la Belgique, la Hollande, le Portugal rompant avec de vieilles traditions, lorsqu’ils ont adopté l’argent pour étalon en considération de sa fixité plus grande, et pris la mesure énergique de la démonétisation de l’or : c'est ce qu’a pensé l’empire d’ Autriche, qui s’est décidé également à asseoir son système

monétaire sur le fondement de ’argent ; base qui est aussi

celle du système monétaire français. En France, quand le régime, qui n’a pas cessé d’être en vigueur, a été établi, c’est-à-dire sous le consulat, l’or était beaucoup trop rare pour qu’on pût songer sérieusement à l’employer comme monnaie de compte ; en outre, l’argent avait pour lui la force des traditions : il fut donc adopté, la loi et les considérants de la loi ne laissent prise là-dessus à aucun doute, comme étalon unique . Le rapport de 1 à 13 et demi, qui existait alors entre les deux métaux, fut fixé indéfiniment entre l’or et l’argent, et quoique le législateur eût l’intention très -formelle que ce rapport fût modifié avec le temps, ce rapport légal dure encore en dépit de la réalité qui le dément (1). La France a fini même, à ce qu’il semble, par croire qu’elle possède les deux monnaies sur le même pied; le lien légal a enchaîné si étroitement les deux métaux considérés dès lors en vertu d’une pure fiction comme s’équivalant l’un à l’autre, qu’ils ont servi et continuent à servir indifféremment dans les payements. D’éminents économistes ont insisté sur les résultats désastreux qui seraient la conséquence de cette faculté de payer indifféremment avec la monnaie dépréciée (c’est-à-dire sans tenir compte du montant delà dépréciation), notamment pour tous ceux qui vivent de rentes et de salaires fixes, si la baisse de l’or venait à continuer et à se précipiter. Dans la supposition en effet que les causes qui se sont jusqu’ici opposées à ce que cette baisse prît de plus vastes proportions vis-à-vis de l’argent viennent à disparaître ou à s’atténuer, tandis que de nouveaux arrivages ne cesseraient d’augmenter la quantité de la monnaie cl’or, on conçoit

(1) Le rapport a été longtemps d’environ 15 3/4, ce qui a amené la disparition de l’or de notre marché pendant une longue période ; il n’est guère maintenant que de 15 1/4, ce qui amène la disparition de l’argent, l’étranger profitant de notre immuable rapport légal pour nous laisser celle des deux monnaies qui perd sur l’autre.

quel trouble serait porté dans toutes les relations économiques, quelles altérations ou quels empêchements atteindraient les contrats à long terme, combien d'arbitraire et

Que d’ailleurs l’on ait recours à la démonétisation de l’or ou à celle de l’argent, ou bien qu’on établisse entre eux un rapport légal mobile basé chaque année sur la valeur réciproque des lingots dans les principales places, eetle question pratique n’a point à nous occuper ici. 11 ne nous appartient que de rappeler selon quel principe dominant elle doit être résolue ; ce principe est l’unité de l’étalon monétaire adoptée sans équivoque et sans fauxfuyant avec toutes les conséquences que cette unité entraîne dans le règlement des transactions.

que tel ou tel peuple possède de la monnaie serait chi-

de ce peuple, selon qu’il s’y contracte plus ou moins d’échanges, selon qu’il est plus ou moins fait à l’usage du crédit. Mais la pensée fondamejaÉale sur laquelle il est du jjIus haut intérêt d’appeler l’attention, c’est cette propo-

Dans quelle proportion un peuple doit avoir de la monnaie. — Des papiers qui suppléent à la monnaie.

Assigner la proportion exacte dans laquelle il est bon

mérique. Gela dépend ici encore beaucoup des habitudes

esprits éclairés ; mais il n’est pas rare d’entendre professer encore qu’ils sont la richesse par excellence : c’est un second degré de la môme erreur. L’Angleterre, qui possède à peine la moitié de notre numéraire métallique, les États-Unis, qui en ont beaucoup moins que l’Espagne, sont les pays les plus riches du monde. La houille, le fer, le coton, la laine, dépassent infiniment, et comme moyen de production et comme valeurs évaluées, les sommes existantes d’or et d’argent qui servent à les faire circuler. Comme il sera démontré plus loin, à propos de la théorie des débouchés, les produits s’écliangent entre eux, et l’argent n’ apparaît dans ces transactions que comme simple intermédiaire et le plus souvent que comme complément de compte. Disons plus. La monnaie d’or et d’argent présente d’assez graves inconvénients ; si elle pouvait être remplacée par un signe sans valeur, on y gagnerait. L’avanlage de cette monnaie, c’est de porter son gage en elle-même. Mérite immense, mais qui implique un défaut, celui de coûter à acquérir. Soit qu’on se la procure en la tirant directement des mines, soit qu’on la tienne d’autres peuples en échange de divers produits, il faut l’acheter moyennant un travail et au prix de privations. La part de travail humain et de capital qui est employée à son acquisition aurait pu recevoir un emploi plus directement utile à la satisfaction des besoins, plus immédiatement applicable au bien-ètre^^poûteux sous le rapport de la production, l’or et l’argent forment également un appareil coûteux de circulation. Bien qu’ils soient plus aisément transportables que la foule des autres produits, ce qui leur permet de jouer le rôle de monnaie, le transport ne laisse pas d’être encore assez incommode, pour peu qu’ils forment masse. Un tel transport, par le temps qu’il prend, les soins qu’il exige, les intermédiaires qu’il nécessite, détourne lui aussi une certaine quantité de travail et de capital de destinations plus fécondes. En outre, les métaux précieux s’usent en circulant et constituent chaque année, par le frai 7 la société en perte. Ce n’est pas

DR LA MONNAIE

là, comme on serait peut-être tenté de le croire, un élément à dédaigner. On n’a qu’à consulter les travaux faits à se sujet par des hommes spéciaux. Dans leur rapport à la Commission administrative des monnaies en 1838, MM. Dumas et de Colmont ont constaté que le frai de nos pièces de cinq francs était de quatre milligrammes par pièce et par an. Jusqu’au commencement du xvine siècle, le frai annuel était, selon Jacob, de 1 sur 360. Il serait aujourd’hui dix- sept fois moindre. Mais c’est encore une perte sensible pour l’argent. Pour l’or, sans doute elle est moindre, puisqu’il s'altère quatre fois moins vite, selon le calcul le plus modéré. Mais il est à noter qu’étant plus précieux, la perte qu’il éprouve par le frai affecte la valeur monétaire dans une plus forte proportion qu’une perte même comparativement plus grande sur l’argent. Comme 1 once d’or, en effet, vaut au moins 15 onces d’argent, la dépréciation de l’argent, bien que quatre fois plus forte, eu égard au poids, que celle de l’or, représente, eu égard à la valeur, un dommage presque quatre fois moins considérable (1). Enfin la valeur, plus encore que la matière des métaux précieux, est sujette à s’altérer. Voilà le mal. Il doit être grand, pour avoir donné dès longtemps aux hommes d’affaires l’idée d’en chercher le remède ou le correctif. Ils l’ont trouvé dans le papier de crédit, qui ne coûte pour ainsi dire rien, et qui circule à peu de frais ~ - —

Ce papier de crédit qui, sous quelque forme qu’il se présente et quelque nom qu’il porte, est, lui, bien véritablement un signe , car il représente des valeurs réelles sans en avoir par lui -même, ne devait être que tard inventé et surtout il n’a dû se vulgariser que dans un état de société avancé. Trois phases dans l’histoire des nations semblent ici devoir être notées comme les trois étapes du progrès. Dans la première, l’humanité se contente du troc en na-

(1) G. Du Puynode, De la Monnaie , du Crédit et de l'Impôt, chap. Ier.

ture ou d’une monnaie imparfaite autre que les métaux monnayés, soit que cette monnaie consiste en bétail, en tabac, en blé, soit que déjà, comme on l’a vu de bonne heure dans les colonies de l’Amérique du Nord, elle consiste en papiers d’une valeur purement fictive. Dans la seconde, l’or et l’argent régnent à peu près exclusivement comme moyens d’échange. Une société alors n’est point riche parce qu’elle possède de la monnaie, elle s’est procuré de la monnaie parce qu’elle était déjà rielie de£ produits qu’elle a pu donner en échange des métaux précieux. Dans la troisième phase apparaît l’usage habituel des titres de crédit ayant pour garantie des valeurs et avant tout l’or ou l’argent dans lesquels le crédit, par cela même qu’il est exprimé en francs ou en livres sterling, suppose absolument que le créancier a le droit de se faire payer. C’est ainsi que dans le sein des grandes banques viennent se liquider, à l’aide de virements de parties, c’est-à-dire par de simples écritures sur leurs livres, opérant des règlements de comptes entre les particuliers, de prodigieuses masses de transactions avec des quantités très-restreintes de métaux monnayés. Les divers effets de commerce, les traites sur les banquiers (appelées chèques parles Anglais), que les particuliers se délivrent les uns aux autres, le billet de banque proprement dit, ont pour effet de réaliser de la sorte une économie considérable de monnaie. La maison de liquidation de Londres ( Clearing- H ouse ) réglait quotidiennement, d’après une estimation faite il y a quelques années, à l’aide de 200,000 livres sterling des affaires d’unmontant quinze fois plus grand, et encore les 200,000 livres sterling qui y apparaissaient étaient-elles presque totalement en billets de banque et non en espèces. D’après un des plus habiles écrivains qui aient écrit dans ces derniers temps sur la monnaie, M. Fullarton, on peut calculer que, par le mécanisme de la comptabilité commerciale, perfectionnée comme elle l’est aujourd’hui, et par les procédés de règlement qui sont employés communément en Angleterre, au moyen d’intermédiaires tels que

DE LA MONNAIE

les banques et les banquiers, les neuf dixièmes au moins des transactions y sont réglés et soldés, sans qu'il y soit besoin d’un écu ou seulement d’un billet de banque, si ce n’est pour de faibles appoints. Le mot de Ricardo dont on a fort abusé : La monnaie , à Pétât le plus parfait , est de papier, ne signifie pas autre chose que cette économie dans la production et dans la circulation du numéraire métallique qui constitue une grande épargne de temps et qui imprime une puissante activité à la marche des affaires.

Revenons, en finissant- iè^chapitre, sur la nécessité de la convertibilité des titres en métaux précieux ; elle est absolue, quoi qu’on en ait dit, et il faudra y insister comme sur une des vérités les plus importantes en économie politique, tant que les inventeurs de papier-monnaie déguisé sous différents noms s’obstineront à l'ignorer systématiquement. Cette faculté de conversion, immédiate ou prochaine, selon le cas, en métaux précieux, est une indispensable garantie pour que la stipulation inscrite sur les billets de banque, sur les lettres de change, et sur les autres titres de crédit, soit véridique.

C’est en vain que l’on se réfugie dans ce sophisme auquel Mirabeau eut recours dans ses fameux discours sur les assignats, que nulle valeur n’olfre plus de stabilité que la terre et qu’aucun gage n’est plus solide. On a répondu parfaitement (l) : « Un morceau de papier n’est pas un champ ; le fût-il, ce ne serait pas une bonne monnaie encore. » — « Je puis mettre un écu dans ma bourse, je ne puis emporter votre terre sous le bras, disait Jacques Laffitte à un faiseur de projets. » Rien n’est plus vrai. La terre n’est pas une chose qu’on puisse monnayer, il y a beaucoup de raisons qui s’y opposent. Nous avons rappelé plus haut les caractères qu’une substance devait avoir pour qu’on en fit une monnaie, on peut voir si la

(l) M. Michel Chevalier, De la Monnaie , section x, chapitre 1er.

MANUEL u’ÉCONOMTE POLTTIQUE.

terre les présente. Ces caractères sont méconnus ou omis par les personnes qui croient possible d’assurer parfaitement et indéfiniment le cours du papier-monnaie, en y assignant les propriétés territoriales pour gage. — Les admirateurs des assignats disent qu’on aurait évité la catastrophe si l’assignat eût été plus aisément échangeable contre des terres de telles qualités et contenance. En effet, si les biens nationaux eussent été classés d’avance sur les registres publics, et qu’il eût suffi d’apporter le montant fixé en assignats, pour devenir propriétaire, il est hors de' doute que la chute de l’assignat eût été moins rapide et moins profonde, et le gouvernement révolutionnaire eût tiré du papier-monnaie un meilleur parti. Ce n’est cepen-* dant pas à dire que l’assignat fût resté au pair avec la monnaie, du moment que l’émission eût dépassé un 'certain point. Une certaine quantité d’assignats serait rentrée au trésor national naturellement ; mais la masse ramenée par ce reflux n’eût pas été indéfinie. Pour qu’elle l’eût été, il eût fallu que tous ceux aux mains desquels il venait des assignats trouvassent convenable d’avoir des terres ; or, c’est une propriété qui ne convient pas à tout le monde, à beaucoup près. Le fournisseur qui avait livré à la République du fer ou du bronze pour fabriquer des armes; du drap, du linge, du cuir pour vêtir les soldats ; des chevaux, des blés, des matériaux de toutes sortes , avait besoin , pour entretenir son commerce , d’ôtre rembourse autrement qu’en terres. — Il eût pu les vendre, dira-t-on. — Jusqu’à un certain point ; quand on est pressé de vendre et que beaucoup d’autres personnes sont dans le même cas, on ne vend qu’à perte.

On voit par là quel est le véritable rôle de la monnaie de papier et quelles sont les limites exactes dans lesquelles elle doit se renfermer sous peine d’aboutir à une véritable banqueroute. Nous pouvons nous résumer en deux règles. — Tendre à diminuer la masse de son numéraire métallique proportionnellement à la masse de scs affaires, pour y substituer un mécanisme moins coûteux et plus prompt,

voilà ce que le progrès commande. — N’admettre dans la circulation qu’autant de papier qu’il faut pour que celui qui l’a en mains puisse le transformer aisément dans la quantité de métaux précieux que le titre indique, voilà ce que prescrit avant tout la prudence.

Il ne suffit pas que la science indique le rôle des papiers de crédit, en tant qu’ils servent à réaliser une économie de métaux précieux, elle doit en outre étudier le crédit en lui-même et dans ses principales formes. G’estceque nous allons faire dans les deux chapitres suivants.

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