CHAPITRE IV
DU CRÉDIT
Plus visiblement peut-être que tous les autres faits économiques dont il a été parlé, le crédit met en saillie les idées de responsabilité, de sociabilité, de solidarité dont l’économie politique n’a pas cessé jusqu’ici de nous montrer le fécond accord.
Écartant les abus auxquels le crédit donne lieu, abus qui ne peuvent se généraliser sans entraîner la perte du crédit lui-même, et qui par conséquent confirment la règle au lieu de l’ébranler, on restera frappé de ce caractère que le crédit met, du moins en grande partie, le gage moral de la confiance réciproque à la place d’un gage tout matériel, la monnaie qui porte en elle-même sa garantie. Avec lui, la valeur présumée de la personne entre comme élément d’appréciation dans les transactions à terme. Sans contredire le vieil adage : Plus cautionis in re quam in perso nâ, il est trop certain qu’un pays, auquel la probité manquerait généralement, et qui serait destitu énotamment de ce fier et moderne sentiment qu’on appelle V honneur commercial , devrait renoncer à voir le crédit fleurir dans son sein. Rien ne donne une moins favorable idée, si l’on peut s’exprimer ainsi, de la bonne tenue morale d’un peuple que d’être obligé, dans toutes ses transactions, d’avoir toujours V argent à la main. L’expérience le prouve : le crédit ne s’établit à demeure que dans une population dont le moral présente de la solidité, où la masse des emprunteurs
DTJ CRÉDIT .
est honnête et intelligence, où enfin la manie de thésauriser et d'enfouir, qui paralyse le capital, est remplacée par l’activité laborieuse qui cherche avant tout à le féconder. Probité, intelligence, travail et sécurité, telles sont en tout lieu et en tout temps les conditions du crédit.
On peut éprouver la fausseté des théories ayant cours sur ce sujet, comme à une pierre de touche infaillible, à ce caractère qu’elles font dépendre le crédit de combinaisons purement matérielles, étrangères au travail et à l’épargne. Tel est le signe distinctif de ces systèmes, d’ailleurs si peu semblables entre eux, qui semblent voir dans le crédit un magicien dont un coup de baguette suffit pour créer le capital à volonté. Le crédit, nous entendons le crédit normal et sérieux, qu’il faut distinguer soigneusement de ces opérations fictives, lesquelles n’en sont que l’abus et le mensonge, suppose toujours un capital préexistant chez le p't êteur, de môme qu'il suppose chez V emprunteur un travail productif, en mesure de rembourser le capital avancé avec les intérêts. Cette préexistence du capital est une nécessité qu’il ne faut pas perdre de vue un seul instant. Dans le fait, quelle que soit la somme du numéraire et du papier qui circule, l’ensemble des emprunteurs ne peut recevoir plus de charrues, plus de maison, plus d’outils, plus d’approvisionnements de matières premières que l’en semble des prêteurs n’en peut fournir. 'Échanger cent fois un objet, ce nest pas produire un seul objet nouveau. Toute théorie qui oublie cette distinction fondamentale est un leurre. Mais, si 4e crédit n’opère pas de miracle, s’il ne tire pas quelque chose de rien, il est loin d’être stérile pour cela. Et d’abord il empêche le chômage des capitaux. « Si un fabricant de drap, ditSay, choisissant un exemple familier et saisissant, ne vendait pas ses draps à crédit au marchand de drap, l’étoffe attendrait dans la manufacture. La confiance accordée met plus vite cette étoffe entre les mains du consommateur. Si un droguiste 11e vendait pas à crédit au teinturier, et si le teinturier, en vertu de cette facilité, ne teignait pas à crédit pour le fabricant d’étoffes, celui-ci, faute
d’avances, serait peut-être forcé de suspendre sa fabrication jusqu’à ce que ses premiers produits fussent écoulés, d’où il résulterait que la portion de son capital, qui est en marchandises à moitié manufacturées, en métiers, en ateliers, chômerait en tout ou en partie. Ce crédit empêche les pertes de temps d’avoir lieu; mais vous voyez qu’il consiste, dans ce cas-ci, en une avance de drogues, qui sont matérielles, jusqu’au moment où elles seront matériellement payées. Il n’y a pas là-dedans multiplication de capitaux, il n’y a qu’un emploi plus constant de ceux qui existent. » En outre, le crédit fait passer le capital oisif entre les mains disposées et aptes à le féconder. Voilà son rôle. Il suffit de l’indiquer pour en entrevoir toute la fécondité .
Un des meilleurs effets du crédit, effet qu’on ne saurait trop hautement préconiser, c’est de favoriser l’épargne. Il ne suffit pas que l’homme soit porté par une tendance naturelle vers l’épargne, et ce n’est, pas tout d’obtenir dans le moment présent d’assez forts salaires et d’assez gros profits qui la permettent. Pour que l’épargne soit facile, il faut que le petit capitaliste puisse trouver quelque part le placement et l’emploi des sommes qu’il a soustraites à la consommation immédiate. L’immense classe des salariés notamment manque des moyens nécessaires pour utiliser par elle-même les épargnes qu’elle peut faire. Il est donc au plus haut point utile qu’il existe des établissements destinés à recueillir ces épargnes, à la fois pour les empêcher de demeurer oisives et pour en encourager la formation. Développer l’épargne, première utilité du crédit, jointe à celle dVunpèclier le chômage des capitaux chez les industriels; féconder l’épargne au profit non-seulement de celui qui s’y livre, mais de la société tout entière, seconde utilité du crédit, dort il sera question tout à l’heure.
Sans parler de l’action que le crédit exerce dans le sens de la solidarité et de la sociabilité générale, en liant les nations entre elles par le cosmopolitisme des capitaux, i allant féconder en tous lieux le développement du travail
DU CRKDTT.
et du bien-être, le crédit réalise d’une manière extrêmement remarquable cette solidarité du travail et du capital, qui a été démontrée précédemment. Il crée une véritable association entre le riche et le pauvre, ou plutôt entre la richesse accumulée et la richesse en voie de formation JDe même qu’il vimit en aide à l’esprit d’épargne, il est secourable à un degré que nous pouvons appeler merveilleux, en présence de ce qui s’accomplit sous nos yeux, à l’esprit d’entreprise. Le crédit seul peut combattre les fâcheux effets qu’aurait à ce dernier point de vue le morcellement démocratique des fortunes, et y remédie par l’agglomération des capitaux composés des petites épargnes, capitaux qu’il reverse en profits et en salaires aux mains de ceux-là mêmes qui ont contribué à les former. Ces profits et ces salaires deviennent à leur tour une nouvelle source de placements, et cela dans un cercle sans fin ; de telle sorte que, sans les dépenses que coûtent les guerres, l’entretien des grandes armées, les révolutions et tout ce qui exige des sacriiices sans équivalent en richesses, la fortune sociale prendrait de siècle en siècle d’incalculables accroissements.
En recevant les dépôts des particuliers, les banques assurent cette utile agglomération. C’est en se livrant aux opérations de prêt et d’escompte qu’elles la rendent féconde; c’est à-dire qu’elles font à l’industrie des avances, tantôt sous la forme de prêts directs, tantôt et le plus souvent sur remise de lettres de change et de billets à ordre non encore échus, dont elles soldent la valeur à ceux qui les leur cèdent, sous déduction d’un intérêt déterminé. On a donc pu dire que les banquiers sont de véritables commerçants dont les marchandises sont de l’argent et du papier. Ils jouent le rôle d’intermédiaire entre les divers négociants ou encore entre le capitaliste et l’entrepreneur. Estil besoin, après cela, d’ajouter qu’ils remplissent une fonction vraiment productive, soit en épargnant les risques et les frais de transport que nécessiterait l’envoi de l’argent d’un lieu à un autre, au moyen des lettres de change, soit
en facilitant le passage des capitaux entre des mains capables, laborieuses, entreprenantes.
Le papier de crédit emprunte des formes extrêmement diverses, de même que le crédit revêt des combinaisons très-variées. Nous ne nous proposons pas de parcourir ce champ en quelque sorte illimité, qui comprend, outre les sociétés en commandite et diverses autres formes d’association, tout le domaine de la spéculation. On nous permettra, dans un livre de science et de principes, de ne pas développer le mécanisme des marchés à terme, des reports et en général des diverses opérations de Bourse ( L, de ne pas expliquer ce qu’il faut entendre par les mots devenus si communs d’actions, d’obligations, etc., et de renvoyer pour tous ces développements aux traités spéciaux. Deux sortes de titres de crédit, grâce à leur généralité et aux conséquences si importantes de leur emploi, doivent seuls nous occuper : le billet à ordre et la lettre de change. Rien n’est plus connu d’ailleurs que ces titres dans leur nature et dans leur usage. On a défini le billet à ordre une obligation souscrite par une personne à l’ordre d’une autre personne, et qui peut être transportée par celle-ci à un tiers, au moyen d’un simple endos. Il doit être payé par le souscripteur et dans le lieu même où il a été souscrit, tandis que la lettre cle change doit être acquittée par un tiers sur qui elle est tirée, et dans une place autre que celle où elle a été souscrite. La lettre de change est un titre par lequel un commerçant lie deux personnes, Y accepteur et le tireur. Elle se transmet ordinairement par voie d’endossement. Chaque nouveau détenteur, en la passant à une autre personne, signe au dos et devient endosseur, et, par conséquent, responsable lui-même. Quelquefois cependant, pour éviter cette responsabilité, il se dispense d’endosser; les lettres de change qui se transmettent de cette manière exceptionnelle sont ce qu’on ap-
(1) Voir, sur ce sujet, le livre de M. A. Courtois fils, des Opérations de Bourse ,
DU CRÉDIT
pelle des lettres de change en blanc. La confiance attachée à la lettre de change lui donne une valeur à peu près égale à la somme qu’elle représente. Cette valeur une fois reconnue, elle circule comme de la monnaie et même elle l’emporte sur elle, en ce sens qu’elle est plus facilement transportable. Il est des circonstances qui donnent un prix réel à cette supériorité. Exemple : à tel moment donné, la place de Londres manquera de numéraire ; plusieurs capitalistes français y enverront de l’or qui, payé en lettres de change sur Paris, acquerra une valeur de 60 centimes par livre sterling; c’est-à-dire que la livre sterling ayant alors une valeur intrinsèque de 25 fr. 20 c., le banquier parisien recevra en échange un effet de 25 fr. 85 c., moins les frais de transport du numéraire. Le même phénomène se reproduit sur les places d’Amsterdam, de Hambourg, etc., avec avantage ou désavantage pour chacune d’elles, selon le plus ou moins de payements qu’elles peuvent avoir à faire l’une sur l’autre. — Ces variations si fréquentes se nomment le cours clu change (1).
Les différents effets de commerce, dont la lettre de change est le plus parfait, celui qui se rapproche le plus de la sécurité offerte par la monnaie, rapprochent entre eux les commerçants d'une même ville, puis les villes entre elles; ils permettent, tout au moins pour un se'ul empire et, dans une certaine mesure, pour plusieurs contrées, de centraliser des opérations qui autrement resteraient isolées. Ainsi devient palpable, par une série de progrès continus,
(1) Pour de plus amples explications sur le change, et sur ce qu’on appelle le prix et le pair du change, il y a une foule d’écrivains spéciaux auxquels nous pouvons renvoyer. Nous nommerons seulement : J. Stuart Mill, Principes d’ Économie politique , t. II, chap. 20 et 22 ; — Traité théorique et pratique des opérations de banque , par Gourcelle-Seneuil, liv. ii, ch. 7 ; liv. vi, ch. 2 et 4 ; De la Monnaie , par M. Michel Chevalier, sect. xii, ch. 2; Art. Change du Dictionnaire de V Économie politique , par M. Joseph Garnier.
cette proposition que par Je crédit la sociabilité industrielle et commerciale va sans cesse reculant ses limites. Expliquons plus clairement encore comment cela se passe. D’abord; chacun a une caisse à domicile et effectue soimème ses recettes et ses payements; il en résulte la nécessité d’une masse fort coûteuse de numéraire métallique dans la circulation; en outre l1 action du commerce se trouve limitée à un espace le plus souvent restreint. C’est alors que se forment les banques locales. Elles se chargent de tous les payements journaliers que chacun faisait autrefois, et qui maintenant s’opèrent par le moyen de traites à vue que le débiteur délivre sur son banquier; elles opposent à l’isolement et à la dispersion une centralisation économique déjà féconde en bons résultats. Un nouveau degré de centralisation se manifeste en mettant les différents banquiers en relation avec un établissement supérieur dépositaire de leurs fonds. Cette centralisation ne dépasse pas encore l’enceinte d'une ville, souvent, il est vrai, foyer immense, comme Londres et Paris, d’affaires considérables. La lettre de change, qui crée des relations entre les habitants des localités diverses, proches ou éloignées, devient enfin à son tour l’élément d'une centralisation supérieure. Il suffit pour cela que les banques publiques recueillent la masse des lettres de change et organisent un système de liquidation dont l’effet sera que lès transactions entre les diverses parties du territoire donnent lieu à un mouvement de papiers ou d’écritures plutôt qu’à un voyage d’espèces. Eu France, on y est parvenu au moyen des lettres de change sur Paris, c’est-à-dire payables dans la capitale. Les lettres de change arrivent à Paris de tous les £oms du territoire; elles viennent endossées par quelqu’un des banquiers les plus importants de chaque localité, quand elles ne sont pas transmises par les succursales de la Banque de France. C’est de cette façon que les comptes des diverses villes, les uns avec ies autres, aboutissent à une liquidation entre dos agents, tous établis dans une seule et môme localité.
DU CRÉDIT
Tels sont les services les plus essentiels rendus par le crédit, ainsi que les caractères les plus généraux qui le recommandent. Il apparaît comme le lien du travail et du capital, comme le stimulant énergique de la formation et de r action de celui-ci, comme un puissaut agent de paix et d’union. Sans lui, les petits capitaux demeureraient impuissants à l’accomplissement de cette grande œuvre de l’exploitation du globe, entreprise dès les premiers temps de l’humanité; œuvre encqre .fort imparfaite, si l’on en juge par la quantité subsistante d’espaces incultes ou mal cultivés, par celle des vastes étendues qui demandent encore à être sillonnées par des voies de communication, par les desiderata nombreux que présente l’industrie pour satisfaire aux besoins humains; enfin, si je puis ainsi parler, par la profondeur de ces couches sociales, dénuées d’instruction et de capital, qui sont comme les landes incultes de la société. Important comme instrument de production, le crédit, on le voit, et on achèvera de s’en faire une idée par ce qui nous reste à dire des banques, ne l’est pas moins au point de vue de la répartition de la richesse. Travail, capital, crédit, tout l’avenir économique du genre humain est contenu dans ces trois mots.