CHAPITRE VI
DE LA LIBERTÉ DU COMMERCE
Nous avons, en étudiant la valeur et les prix, constaté les lois auxquelles l'échange obéit.
Nous avons examiné ensuite avec la monnaie, le crédit et les banques, les instruments dont il se sert.
Il nous reste à voir suivant quel mode il doit se développer pour atteindre à son maximum de fécondité. C’est ce que nous allons faire en traitant de la liberté du commerce et du système prohibitif.
De la liberté du commerce à l’intérieur.
La question de la liberté du commerce présente deux aspects, le commerce intérieur, le commerce international. Le commerce doit-il rester libre dans les limites d’une même nation? Cette question, aujourd’hui résolue généralement au profit de la liberté, est loin de l’avoir été toujours dans le. même sens. Le vieux régime des douanes intérieures et les diverses réglementations établies pour fixer le prix des marchandises ou pour empêcher le libre exercice de tel ou tel commerce, ont opposé à Le s prit de réforme économique une longue et énergique résistance. De nos jours encore subsistent des limites nombreuses à cette liberté. Telles sont les tarifications administratives,
les entraves imposées à. la liberté de vendre telle ou telle denrée autrement que sur tel marché et dans telles conditions déterminées. Plusieurs professions réglementées, soit quant au nombre même, soit quant au mode d’exercice, ne forment-elles pas encore de véritables corporations ?
Nous n’avons pas à, nous occuper ici des raisons par lesquelles on s’efforce de justifier ces atteintes portées à la liberté du commerce. Les raisons les plus plausibles alléguées dans certains cas exceptionnels perdent de plus en plus de leur force, à mesure qu’un peuple s’élève davantage au gouvernement de lui-même et devient plus capable de faire sa propre police. Ce que nous devons établir, c’est la théorie de la liberté commerciale. Indépendamment des raisons de droit individuel, qui font de la liberté du commerce une conséquence de la liberté du travail, il semble que le plus simple bon sens en démontre l’utilité sociale.
Si l’échange rend les éminents services dont nous avons cherché à donner une idée, comment ne serait-il pas en effet infiniment désirable de faciliter un moyen de production si universellement profitable? Ne serait-il pas absurde et odieux d’empêcher, par des combinaisons artificielles, le médecin et le malade, le boulanger et l’homme affamé, de communiquer facilement? Ne serait-il pas ridicule, la question purement fiscale mise à part, de condamner celui qui veut se procurer du coton et de la laine à avoir préalablement à franchir un certain nombre de barricades et à prendre le chemin le plus long? Est-il donc plus sage, est-il plus juste qu’on sépare par des barrières de douanes la province qui produit du blé en abondance de celle qui produit l’huile, ou le bois ou la viande? Dans ces cas comme dans l’autre, ne crée-t-on pas fort arbitrairement un obstacle entre le besoin et la satisfaction du besoin? Ne porte-t-on pas préjudice à l’avantage évident qu’a chacun d’échanger ce qu’il possède surabondamment contre ce qu’un autre producteur, également
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pourvu cl’un excédant, est de même disposé à lui céder en échange?
La liberté d’échanger a été méconnue de bien des manières, et les atteintes qu’elle a reçues ont eu, comme toute injustice, de funestes effets sur le bien -être : tel a été, par exemple, à diverses époques, l’établissement du maximum, pour certaines catégories de marchandises. Le maximum fixe légalement le taux au-dessus duquel la marchandise ne pourra être vendue. Il est clair qu’il ne peut aboutir qu'à une injustice et à une ruine. Si, ce qui est presque toujours arrivé, il force le producteur à vendre au-dessous des frais de production, ou bien il lui porte directement préjudice, ou bien il demeure illusoire, puisqu’on parvient à échapper au taux légal par le consentement des deux parties intéressées. De toute manière, le maximum arrête la production et le commerce. Dès qu’une mesure de ce genre est portée, on craint de s’exposer à vendre à perte où d’encourir les rigueurs de la loi. Il s’ensuit que la diminution de la production devant une demande qui reste la même ou qui devient plus vive, tend naturellement au renchérissement du produit. On a créé la cherté par la mesure qui décrétait le bon marché.
Il est étrange, mais il n’est que trop vrai, que la liberté du commerce, à l’intérieur, en ce qui concerne la plus essentielle des denrées alimentaires, rencontre son principal obstacle dans le préjugé populaire. Les classes populaires des villes et des campagnes flétrissent du nom (Y accapareurs ceux qui achètent dans une localité une certaine quantité de blé pour le vendre, soit à une autre époque, soit dans d’autres lieux. Durant ces dernières années même, années de récolte insuffisante, nous avons vu ce préjugé reparaître avec une nouvelle force, et, ce qui est encore plus affligeant, les administrateurs de certaines localités, aussi ignorants que leurs administrés, s’occuper de prévenir ce qu’ils appelaient l’accaparement, c’est-àdire d’empêcher tout simplement le commerce des grains ; car quel est le commerce qui ne commence par faire des
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accumulations de la denrée qu’il veut revendre avec bénéfice ? —
Ce commerce est-il donc nuisible? Ne rend-il pas au contraire d’éminents services? Telle est la question qu’ont traitée avec un soin particulier de nombreux et d’éminents économistes, et leur réponse a toujours été la même. La séparation du commerce des grains d’avec la production agricole, ont-ils dit d’abord, est un progrès de la division du travail. Un économiste allemand, Schmalz, a parfaitement démontré que l’intervention des marchands de grains diminue les frais nécessaires pour mettre 1rs subsistances à la portée des consommateurs . Voici cette démonstration familière et pleine de force qui, dans l’état actuel de l’opinion de notre pays sur cette matière, mérite d’ètre rappelée in extenso. « Considérez, dit- il, la position d’un paysan qui, pour pouvoir vendre les productions de sa ferme ou de son champ, se voit dans la nécessité de les charrier lui-même à la ville ou de les y faire transporter sur des hottes par les différents membres de sa famiLle. Il ne peut pas même choisir le jour qui lui conviendrait le mieux; il faut qu’il attende celui du marché. Dès la veille, il se prépare pour sa course; car il doit arriver de trèsbonne heure au marché; il met en ordre ses denrées, et part de son village en chariot ou à pied. Il voyage toute la nuit, arrive de grand matin à la ville, y reste jusqu’au milieu du jour et mémo plus tard, pour effectuer sa vente, repart et rentre chez lui le soir, excédé de fatigue. Voilà deux jours entiers de perdus pour l’économie rurale, qui ne permettrait pas un seul moment de relâche et qui réclame à tout instant l'exécution d’un travail utile. Le lendemain encore, à quoi pourront s’occuper hommes et bêtes, fatigués de la course ? Supposons que vingt femmes d’un village, chacune chargée d’une couple de poulets, d’une douzaine d’œufs, de quelques livres de beurre et de quelques fromages, se rendent au marché. Pendant tout le temps qu’elles passeront ainsi, hors de leur ménage, que de travaux n’auraient-elles pas pu faire aux
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champs, au jardin, dans les étables et dans l’intérieur de leur maison ? Elles y auraient ülé ou tricoté des bas pour leurs enfants, qui, maintenant, courent nurpieds au préjudice de leur santé, et qui, par là, même, prouvent clairement la misère qui règne dans le village. Une brouette, un cheval, un prétendu accapareur, auraient suffi pour transporter à la ville le chargement ues vingt hottes et auraient épargné deux jours de peines et de fatigues à vingt ménages. Souvent môme le chariot des paysans qui se rendent en ville ne contient pas, à beaucoup près, une charge complète; et chacun d’eux, n’ayant ainsi que quelques boisseaux de grains sur sa voiture, il faut dix hommes et vingt chevaux pour le transport de quelques muids de blé. Un accapareur eût facilement pu les charger sur un seul chariot; et il aurait encore épargné deux jours d’absence h dix hommes et à vingt chevaux, enlevés aux soins et aux travaux nécessaires à l’agriculture ^L’assertion que le regrattier ou l’accapareur enlève à ces gens de la campagne leurs denrées, dans le moment même où ils manquent d’argent, est sans fondement et dénuée de sens. Si le paysan vendait à cause de la pénurie d’argent dans laquelle il se trouverait, ce ne serait incontestablement qu’afin de se tirer d’embarras. Or, imagine-t-on qu’il lui serait plus avantageux de rester dans cet embarras ? D’ailleurs, si le marchand offre trop peu, le paysan ne manquera pas de se rendre lui-mème au marche. 11 est vrai qu’en général le marchand achètera moins cher au paysan que le paysan n’aurait vendu au marché ; mais cela est fort naturel, puisqu’il prend sur lui le transport, le temps et l’embarras de la vente, et qu’il fait ainsi retrouver au paysan deux jours de travail, qui valent bien mieux pour lui que ce qu’il aurait obtenu au marché. L’existence des marchands regrattiers (marchands de grains) ne fait pas davantage renchérir les denrées pour les habitants des villes : car si leur bénéfice est considérable, au lieu de dix il s’en rencontrera bientôt vingt qui chercheront à vendre au rabais les uns des autres
Dans les campagnes, ils s’efforceront de s’enlever réciproquement les vendeurs, en offrant les plus hauts prix possibles. Dans les villes, ils chercheront à attirer les acheteurs en donnant à aussi lias prix qu’ils pourront le faire. D’ailleurs, l’habitant des villes est bien aussi obligé de payer au paysan, qui vient lui vendre lui-même ses denrées au marché, ses frais de voyage et de transport. Or, quand devra-t-il payer meilleur marché? Seia-ce lorsque les marchandises qu’un seul marchand aurait transportées avec quatre chevaux, auront été transportées par dix hommes et vingt chevaux? Sous tous les rapports donc, rien n’est plus avantageux que le prétendu accapareur, si généralement détesté. »
A un autre point de vue, celui de la conservation des grains jusqu'au moment où l'on en a besoin , on trouve de même qu’il y a économie à ce que cette opération soit confiée au marchand de grain plutôt qu’au cultivateur (1). La même quantité de céréales qui se trouve éparpillée dans cinquante greniers de paysans, le marchand de grains l’accumule dans un seul magasin. Ce magasin unique coûte évidemment moins en frais d’établissement, de réparations et d’entretien que les cinquante greniers. Il faut en outre que les greniers soient construits de manière à préserver le grain de l’humidité, de la chaleur et des autres accidents de la température, de l’attaque des insectes. Outre des locaux particuliers, une pareille opération exige des connaissances spéciales et une surveillance assidue, bien difficilement réunies par des campagnards, le plus souvent pauvres , ignorants , et dont l’attention est d’ailleurs absorbée par tant d’autres occupations.
Dans le fait, ce qu’on nomme accaparement n’est qu’un commerce aussi légitime et aussi utile que tout autre. Il est de l’intérêt de celui qui achète le blé de s’en défaire
(1) M. G. de Molinari : Conversations familières sur le commerce des grains. Troisième conversation.
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en le vendant dans les endroits où il fait défaut. Par là il empêche la famine de se déclarer sur certains points du territoire, et prévient F avilissement du prix dans les pays où la denrée surabonde. On doit comprendre qu'il ne peut pas en être autrement. 11 ne pourrait y avoir accaparement réel que si le commerçant retenait le blé indéfiniment, de manière à en priver les consommateurs. Mais le blé est une denrée qui ne se conserve qu'à grands frais et qui est sujette à se gâter. En outre, on ne saurait en faire d’assez vastes accumulations, pour empêcher la concurrence des vendeurs, qu’à l’aide cFimmenses capitaux, sans proportion avec ceux dont le plus riche commerçant dispose. Pendant qu’on se livrerait à cet accaparement, acte nécessairement fort lent, le prix du blé acquerrait au fur et à mesure, chez le cultivateur, un taux extrême qui retomberait sur le commerçant, dupe de sa propre manœuvre «JEnfin, n’est- ce pas l’avantage le plus évident du marchand de le- vendre dès que le besoin se déclare et dans la localité où il règne avec le plus d’intensité? La concurrence des autres marchands de blé le force de plus à baisser ses prix à un taux raisonnable. Ainsi la denrée se répartit et le prix du blé s’égalise sur le territoire. Dans les endroits favorisés par la récolte, le producteur vend son blé à des conditions avantageuses qui l’excitent à une production plus abondante, dont la localité profilera les années suivantes, et le consommateur n’a pas à se plaindre, puisqu’il ne le paye pas au-dessus du prix ordinaire. Dans les endroits qui ont particulièrement souffert, les consommateurs échappent aux angoisses de la faim, sans avoir à supporter des sacrifices exorbitants. On voit par là quels services rend le commerce des grains et à l’agriculture et à la masse des acheteurs.
Tel est le résultat de la liberté du commerce des grains pour la population. Elle lui doit, beaucoup mieux qu’à l’intervention toujours malencontreuse de l’État en cette matière, intervention qui jette l’alarme et fait par là même hausser les prix, d’ètre soustraite à des crises ter-