‹ Manuel d'économie politiqueChapitre 55 sur 77 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Les raisons qu’on oppose à la liberté commerciale sont de nature diverse. Si quelques-uns de ceux qui la combattent les lui opposent toutes en bloc, il n’en est pas toujours ainsi. Les uns, par exemple, accorderont que la crainte de l’épuisement du numéraire et la balance du commerce sont des idées fausses et surannées, tandis que les autres continueront à s’y montrer fort attachés. Quelques-uns invoqueront de préférence, en soutenant la nécessité des prohibitions et des douanes protectrices, le développement du travail national, en y ajoutant la nécessité de protéger l’indépendance du pays. Nous devons donc examiner les objections présentées contre la liberté commerciale, en ayant soin de les envisager à part , et en laissant à chacune d’elles toute sa force.

Crainte de voir diminuer ou s’épuiser le numéraire national. — Balance

du commerce.

Cette raison est la plus vieille en date, et elle a inspiré tout un système connu dans la science sous le nom de système mercantile . Le fondement de ce système, c’est que les métaux précieux forment la véritable richesse d’un peuple. Or, dit-on, au bout d’une certaine période, entre

deux peuples qui contractent des échanges, il y en a un nécessairement qui a reçu plus d’argent que l’autre, c’està-dire qui a exporté plus de produits rémunérés en monnaie. Le peuple qui a importé le plus de marchandises, c’est-à-dire qui a livré une plus grande quantité de monnaie en échange, ce peuple , dans l’hypothèse, a fait une mauvaise affaire ; la balance du commerce a tourné contre lui. Le peuple, au contraire, qui a plus exporté qu’importé, et qui a été mis par suite en possession d'une plus grande quantité de numéraire, a réalisé un gain sur l’autre : il s’est enrichi d’autant. Voilà le système dans toute sa simplicité, et il est d’autant plus important d’en examiner les hases, que beaucoup de personnes qui prétendent le répudier aujourd’hui d’une manière générale, partent sans cesse, dans leurs raisonnements, des principes sur lesquels il repose.

Pour répondre à cette théorie, il faut se rappeler ce qui a été dit précédemment au sujet de l’échange et de la monnaie. Ce qui est vrai entre deux individus ne cesse pas de l’être lorsque la transaction a lieu entre deux peuples. Quand deux personnes font un échange, un intérêt mutuel les a rapprochées. Pierre possède un mètre de drap, Paul une pièce de monnaie. Si Paul achète le drap, c’est assurément qu’il le préfère à la monnaie. Si Pierre, de son côté, en fait la cession, c’est qu’il aime mieux la pièce de monnaie, qui lui servira à tel usage qu’il lui conviendra de choisir. Chacun trouve donc avantage à l’échange. Les deux services, si la force n’est pas venue peser sur la transaction, si aucune mesure légale ne les empêche de se régler au taux courant, si enfin ils ont été librement discutés, peuvent être considérés comme équivalents. L’argent ne vaut pas plus que le drap pour celui qui a besoin d’un habit, et même il a moins d’utilité à ses yeux, puisqu’il préfère le céder contre une pièce de drap. Le drap ne vaut pas plus que l’argent pour celui qui veut de la monnaie, et même il a moins d’utilité pour lui, puisque, au lieu de le garder, il le livre en échange

de la pièce d'argent. A la rigueur, on peut dire que tous deux achètent et vendent. L’un vend son drap et achète l’argent, l’autre vend l’argent pour acheter du drap. Cette dernière expression vendre, et acheter l’argent, pour n’ètre pas usitée, n’en est pas moins exacte. On s’en convaincra en substituant, par la pensée, à l’argent une pièce d’étoffe ou toute autre marchandise. Si elle s’échangeait directement contre le drap, ne paraîtrait-il pas à tout le monde qu’il y a des deux côtés achat et vente ? La conclusion est que des deux parts le marché est bon, aussi bien pour celui qui donne l’argent que pour celui qui le reçoit.

Ceux qui appliquent aux nations cette hypothèse de la précxcellence de la richesse monétaire tombent exactement dans la même erreur que l’homme qui s’imaginerait avoir fait un marché de dupe par cela seul qu’il aurait donné une pièce de 5 francs à un marchand, en échange duquel il aurait reçu un objet équivalent, utile à la satisfaction de quelqu’un de ses besoins.

Rien de plus facile à établir que vendre sans acheter est une chimère ; qu’exporter sans importer serait une ruine ; que n'importer que de l’argent serait une folie également ruineuse. Ce qu’il faut mettre en présence pour s’en rendre compte, c’est non la monnaie et le produit qu'elle achète, mais les produits qui s’échangent. Si la Suède reçoit des vins de France , et qu’en retour la France reçoive des fers de Suède, il y a des deux côtés échange avantageux. Eh bien ! il en est de môme de tout échange international. Acheter à une autre nation, dans le vocabulaire usité, s’appelle pourtant 'payer tribut à l’étranger. Mais qui ne comprend par cet exemple qu’il n’y a pas de tribut payé, de perte nécessaire dans aucun des échanges librement opérés? En quoi la France paye-t-elle plutôt tribut à la Suède que la Suède à la France ? S’il y a là un tribut , il est réciproque , comme celui que vous payez, par exemple, à votre tailleur, qui vous paye également tribut en vous façonnant un habit, et qui emploiera

votre argent à payer tribut à ses fournisseurs, qui emploieront eux-mêmes cet argent à payer tribut à d’autres industries, cela dans un cercle indéfini. Ce qu’on appelle tribut n est au fond qu’un service à charge de retour.

Un peuple n’a d’intérêt à convertir ses marchandises en argent que si c’est l’argent et non toute autre marchandise qui lui fait défaut; il agit en ceci comme un négociant qui préfère le plus habituellement avoir son capital sous forme de denrées que sous forme de numéraire, et qui se hâte de convertir celui-ci en une certaine quantité d’autres produits. L argent est si peu le but définitif des échanges, que celui qui le possède se hâte de s’en servir, soit pour le placer, c’est-à-dire pour le remettre en des mains qui le convertiront en chemins de fer, usines, améliorations de terre, constructions de maisons, etc., soit pour se procurer directement quelque objet utile ou simplement agréable. Il n’en faut pas plus pour se convaincre que la crainte de faire sortir le numéraire du pays est chimérique, et que cette locution n’est qu’une de ces phrases aussi fausses que banales, qui ont cours jusqu’à ce que la science les ait chassées définitivement de la circulation, œuvre à la vérité souvent bien longue ! L’histoire et l’expérience de chaque peuple attestent qu’il en est de l’argent comme de toute valeur ; sous le régime de la liberté du commerce, il sort du pays où il surabonde, c’est-à-dire où il existe dans une quantité supérieure à ce qu’exige le mouvement des échanges, pour porter son trop plein dans les pays où il se trouve en quantité insuffisante et où il gagne une prime. C’est ce qui s’est vu, en dépit même des prohibitions destinées à l’empêcher de sortir, dans les pays imbus de l’idée qu’il est la véritable richesse; tous les règlements ne purent faire qu’il ne quittât le pays où il s’avilissait, pour se rendre dans ceux où il gagnait un agio, ni l’empêcher d’aller s’échanger au dehors contre des produits plus avantageux. Quand le numéraire, dans les opérations du commerce, prend le chemin de l’étranger, n’oublions donc pas que c’est pour

en rapporter des marchandises en échange, et soyons sûrs que le peuple étranger, qui aurait de l'argent et qui manquerait de toile, ne demandera jamais mieux, quoi qu’on dise et quoi qu’on puisse faire, que de nous donner du numéraire en retour de nos étoffes.

On en conclura de môme qu’il n’y aurait aucun avantage, au point de vue de l’intérêt du taavail et du bienêtre public, à ce que l’exportation des produits prise en masse dépassât l’importation. L’importation même intéresse plus directement le bien-être delà nation, puisqu’elle correspond à la somme des consommations. Si un peuple fait des échanges, c’est sans doute que, comme un individu, il tient plus à l’objet qu’il demande qu’à celui qu’il est disposé à céder. Le but de l’échange, comme celui du travail, peut-il être autre que la satisfaction des besoins? Vouloir à toute force un excédant en argent, cela ressemble infiniment plus à l’avarice qui enfouit ses trésors qu’à l’intérêt bien entendu qui sait tirer le meilleur parti des choses : une telle économie politique est digne plutôt d’Harpagon que d’un peuple intelligent et bon calculateur.

« Vouloir mettre en sa faveur la balance du commerce, observe très -judicieuse ment J. -B. Say, c’est-à-dire vouloir donner des marchandises et se les faire payer en or, c’est ne vouloir point de commerce ; car le pays avec lequel vous commercerez ne peut vous donner en échange que ce qu’il a. Si vous lui demandez exclusivement des métaux précieux, il est fondé à vous en demander aussi; et du moment que l’on prétend de part et d’autre à la même marchandise, l’échange devient impossible. Si l’accaparement des métaux précieux était exécutable, il ôterait toute possibilité de relations commerciales avec la plupart des États du monde.

La balance du commerce repose sur plusieurs suppositions fausses. Elle suppose d’abord que la différence trouvée par la douane entre l’entrée et la sortie des marchandises doit nécessairement se payer en numéraire. Rien n’est moins exact. Dans les documents où sont relevées

lus importations et les exportations, il n’est tenu aucun compte de la contrebande, des lettres de change et autres titres, par lesquels s’effectue une masse considérable d’échanges. En France on prend pour base des valeurs dites officielles un tarif des prix fixés en 1826. Depuis lors la valeur du franc a varié, et le prix des divers articles a changé dans une proportion bien plus considérable encore. L’exccs des exportations, constaté par les relevés officiels, est souvent chimérique. IL ne tient compte ni des marchandises qui périssent en chemin, ni du déficit qui résulte des faillites et des autres pertes. En fait, ainsi que l’ont reconnu la plupart des économistes, et comme le bon sens l’indique, la somme des importations doit forcément s’équilibrer à peu près avec celle des exportations ; si l’équilibre est rompu du côté de l’un de ces deux termes, ce doit être en faveur de l’importatipn.

La théorie de la balance du commerce reposait sur cette donnée que les nations ne peuvent s’enrichir qu’aux dépens les unes des autres. L’expérience en fait toucher du doigt le mensonge, puisque les nations européennes prises en masse sont plus riches qu’il y a trois siècles et qu’il y a seulement vingt ou trente ans. L’erreur fondamentale du système consiste à ne voir qu’une somme à diviser inégalement entre plusieurs parties prenantes, là où il faut reconnaître un vaste et harmonieux ensemble de forces productives qui peuvent se développer sur tous les points à la fois, et qui même ne se développent complètement qu’en se prêtant un mutuel concours. Système impie, on peut le dire, que celui qui suppose que les peuples sont faits pour vivre, non accidentellement, mais fatalement et nécessairement, dans un état de guerre acharnée, et pour s’attacher avec fureur à se ruiner les uns les autres, en cherchant dans cette lutte sans merci les éléments de la prospérité nationale I

C’est à .Quesnay, à Turgot, à Smith, à Say, qu’est due la réfutation de ce système mercantile , qui, après avoir Wop longtemps inspiré la politique commerciale des Etats, peàe

encore sur l’opinion et sur la prospérité de la plupart des pays. Say a donné à cette réfutation une forme encore plus nette et plus précise que ses prédécesseurs dans sa. célèbre \ théorie des débouchés. Nous rappellerons ici, dans la forme meme que Say lui a donnée, les principaux traits de cette • théorie, qui reste comme un des plus beaux fleurons de la science économique. Prouvant que c’est avec des produits qu’on achète des produits, et que la monnaie elle -môme, figurant purement à titre d’intermédiaire et uniquement comme complément de solde dans les échanges internationaux, est un produit qu’il a fallu acheter, comme tout autre, il a conclu que chaque produit trouve d’autant plus d’acheteurs que tous les autres produits se multiplient davantage. Tout produit terminé offre dès cet instant , dit- il, un débouché à d’ autres produits pour tout le montant de sa valeur.

En effet, lorsque le dernier producteur a terminé un produit, son plus grand désir est de le vendre pour que la valcu ’ de ce produit ne chôme pas entre ses mains. Mais il n’est pas moins empressé de se défaire de V argent que lui procure sa vente, pour que la valeur de l’argent ne chôme pas non plus. Or on ne peut se défaire de son argent qu’en demandant à acheter un produit quelconque. On voit j donc que le fait seul de la formation d’un produit ouvre, dès l’instant môme, un débouché à d’autres produits. Say en cite des preuves frappantes. Ainsi une bonne récolte n’est pas seulément favorable aux cultivateurs, elle l’est en même temps aux marchands de tous les autres produits. On achète davantage toutes les fois qu’on recueille davantage. Une mauvaise récolte, au contraire, nuit à toutes les ventes. lien est de même des récoltes faites par les arts et le commerce. Une branche qui prospère fournit de quoi acheter, et procure conséquemment des ventes à tous les autres commerces; et, d’un autre côté, quand une partie des manufactures ou des genres de commerce devient languissante, la plupart des autres en souffrent.

Say a prévu lui-même les objections auxquelles pouvait donner lieu et auxquelles a donné lieu en effet, de la part

de quelques économistes, et particulièrement de M. de Sismondi, en France, sa théorie des débouchés. *--• D'où vient, a-t~on objecté, en effet, cette quantité de marchandises qui, à certaines époques, encombrent la circulation sans pouvoir trouver d’acheteur? Pourquoi ces marchandises ne s'acliètent-elles pas les unes les outres? En un mot, pourquoi des crises commerciales? Et si l’on étend la formule de Say, pourquoi y a-t-il des services qui ne trouvent pas à se placer sur le marché ?«.Cela ne saurait venir, hors le cas tout à fait exceptionnel de l’absolue inutilité de ces marchandises et de ces services, vu l’état de tel ou tel pays (comme dans l’exemple souvent cité d’une cargaison de patins expédiés au Mexique par un spéculateur ignorant), que de l'insuffisance des autres produits par rapport à celui qui ne trouve pas à s’échanger. Ce qui manque aux consommateurs, ce ne sont pas les besoins, ce sont les ressources. S’il y a crise sur les cotons, cela ne veut pas dire assurément que les citoyens français soient tous trop bien pourvus de cet article, mais qu’ils le sont trop mal de moyens d’échanges pour pouvoir acheter ce produit, souvent même à vil prix. M. de Sismondi cite comme preuve que l’on peut trop produire, cette immense quantité de produits manufacturés dont l’Angleterre surchargeait de son temps les marchés étrangers. Cette surabondance, répond Say avec raison, ne prouve autre chose que l’insuffisance de la production aux lieux où les marchandises anglais^ surabondent. Si le Brésil produisait assez pour acheter les produits anglais qu’on y porte, ces produits ne s’y engorgeraient pas. Il faudrait pour cela que le Brésil fût plus industrieux, qu’il possédât plus de capitaux, que ses douanes laissassent toute latitude sur le choix des marchandises qu’on juge à propos d’y porter, que les douanes anglaises ne fussent plus un obstacle à l’entrée en Angleterre des marchandises du Brésil, et laissassent toute liberté sur le choix des retours : toutes réformes qui, du moins en grande partie, se sont réalisées depuis les observations du célèbre économiste français.

Ainsi rien ne subsiste de la théorie dite de la balance du commerce. La crainte de l’épuisement du numéraire est une crainte vaine. Les peuples qui ont intérêt à exporter trouvent, comme producteurs et comme consommateurs, un avantage pour le moins aussi grand à importer.

• Vendre sans acheter est une utopie. L’échange profite aux deux parties contractantes, et il n’y a pas dans les transactions de nation à nation, pas plus que d’individu à individu, de dupe nécessaire. Bien plus, l’intérêt de chaque pays est que les produits qui servent aux siens de débouchés, ou qui alimentent son industrie et sa consommation, se multiplient de plus en plus. L’idée de sociabilité, de solidarité, d’harmonie, se substitue à l’idée funeste de l’antagonisme et de la jalousie commerciale, chaque pays étant pour tous les autres un marché où il écoule son trop plein et un magasin où il s’approvisionne de ce qui lui manque.

Partons de la supposition que les peuples ne sont pas encore engagés dans les liens . du système protecteur. Voyons quelles raisons pourront être alléguées pour établir ce système chez l’un d’eux. La première est celle-ci : N’est-il pas à craindre que l’étranger n’inonde de ses produits le marché national? La seconde peut se formuler de la manière suivante : En établissant des douanes, ne donnera-t-on pas un encouragement puissant au travail national? La troisième enfin s’exprime à peu près de la sorte : N’est-il pas nécessaire, ou du moins excellent, qu’un peuple acclimate chez lui la diversité des arts industriels, afin de satisfaire à ses besoins les plus essentiels, et de ne pas mettre, en cas de guerre, son indépendance ou ses moyens de production et de consommation à la merci d’une nation rivale ( 1 ) ?

(1) Sur ccs divers aspects du sujet, voir notamm Ci {

La crainte de l’inondation des produits étrangers chez un peuple qui n’aurait pas de douanes protectrices, et qui, par conséquent, ne posséderait que les industries jugées viables sur son territoire, cette crainte, disons-le, suppose l’ignorance des principes que nous venons de rappeler, et met en oubli la proposition que les produits s’échangent contre des produits. Dans l’hypothèse de la non -existence des douanes, chacun se livrera à celles des productions qui peuvent être établies dans les conditions les plus favorables sous le double rapport de la qualité et de la quantité. Quelle inondation pourrait-on craindre? En nous apportant scs produits, un peuple étranger n’a pas l’intention, sans doute, de nous faire une charité, et de nous les donner pour rien. S’il nous envoie un courant de produits, c’est qu’il y a un contre-courant sur lequel il compte. S’il rapportait moins qu’il n’est venu apporter, c’est lui qui serait inévitablement dupe de l’inondation de ses produits restant invendus ou ne trouvant à se placer qu’à vil prix. Et à qui donc cette abondance de produits étrangers nuirat-elle dans la nation qui leur sert de débouché? Sera-ce aux consommateurs, c’est-à-dire à l’immense masse des habitants? 11 serait étrange de prétendre qu’achetant à qualité supérieure et à plus bas prix les produits dont ils ont besoin, ils perdent à un tel marché. Sera- ce aux travailleurs, aux en (repreneurs? Mais ils auront dirigé tous leurs efforts à créer surtout ces produits qui sont moins exposés à la concurrence étrangère, ceux qui se présentent avec les meilleures chances sur le marché général. L’industrie se sera placée, en un mot, dans la meilleure position imaginable. La seule plainte que les industriels pourraient faire entendre, dans un tel état de choses, serait la plainte inavouable de n’avoir pas de privilège. Dans un pareil système qui se serait nécessairement établi si l’état de

Sophismes économiques de F. Bastiat , et V Examen du système protecteur, par M. Michel Chevalier. (2e édition, chez Guillaumin.)

guerre n’avait pas été longtemps l’état normal des peuples et si leur aveuglement ne les eut menés à se nuire à euxmèmes pour nuire à autrui (1), les crises eussent été beaucoup plus rares, grâce à la circulation libre des hommes et des choses; la moindre somme de mal et la plus haute somme possible de bien-être eussent été réalisées au profit commun.

Même avant cet état de guerre qui a régné pendant des siècles, les nations n’ont cru devoir recourir au système douanier qu’à une époque relativement rapprochée : voie fatale dans laquelle elles ont été poussées par une imitation réciproque et par de mutuelles représailles. C’est à l’idée d’un développement spécial à donner à quelques branches de production qu’est dû rétablissement des prohibitions et des droits protecteurs. Certaines catégories d’industriels réclamaient ces droits pour s’assurer le marché national Contre les industries similaires qui florissaient à l’étranger. Elles mirent en avant la nécessité de

(1) Voici ce que dit Franklin, au sujet des prohibitions engendrées par les jalousies commerciales. Ses paroles se rapportent tout aussi bien à celles qu’a fait naître l’esprit guerrier. — « Supposez un pays X, avec trois manufactures, par exemple : de drap , de soie , de fer , ayant l’approvisionnement de trois autres pays A, B, C, mais désirant augmenter la vente et élever le prix du drap , en faveur des simples fabricants de drap.

« En conséquence, on prohibe les draps venant de A ; — A, par représailles, prohibe les soieries de X. — Il suit de là que les fabricants de soieries se plaignent de la diminution du commerce. Cependant X , pour les satisfaire , prohibe les soieries de B ; — B, par représailles, prohibe les fers forgés de X. Il suit de là que les maîtres de forge se plaignent de la diminution du commerce. — Alors, X prohibe les fers provenant de G ; — C, par représailles, prohibe les draps de X. — Qu’est-il résulté de toutes ces prohibitions? — Réponse : Chacun des quatre pays a éprouvé une diminution dans la masse commune des jouissances et des commodités de la vie. »

donner un encouragement spécial au travail national ; et telle est encore la raison qu’on fait valoir de nos jours.

Si le système protecteur se bornait à soutenir qu’une nation peut avoir intérêt, dans certains cas exceptionnels, à s’imposer des sacrifices momentanés pour implanter chez elle une industrie qu’il lui importe à un haut degré de posséder, la discussion sans doute resterait ouverte entre ses partisans et ses adversaires sur l’efficacité des moyens qu’il emploie comparés à l'efficacité de la liberté pour faire naître telle ou telle branche de production ; mais il serait fondé à soutenir que les principes de la justice et de l’économie politique ne sont pas manifestement violés. La nation consentirait un impôt en vue de certains avantages espérés. Les chefs d’entreprise s’engageraient, de leur côté, moyennant ce sacrifice, à se mettre en état de lutter avec la concurrence étrangère et d’approvisionner, dans un temps donné, le marché national à des conditions analogues. 11 y aurait là une sorte de contrat qui ne constituerait nécessairement un dommage pour personne, et qui pourrait devenir, avec le temps, une bonne affaire pour tout le monde. Tels sont, il faut le dire, les termes dans lesquels le système protecteur s’est presque toujours présenté lui-mème à l’origine, au lieu d’élever la prétention, contraire à l'équité et dépourvue de raison, de durer éternellement. Colbert dont on invoque le nom, comme celui même de l’auteur du système protecteur en France, et qui n’en fut que le continuateur et l’organisateur; Colbert, dont le tarif semble si modéré en comparaison du nôtre, n’a jamais manifesté pour son œuvre une semblable ambition. Les prohibitions et les tarifs de la république et de l’ empire furent des mesures de guerre. Quant à ceux qui furent introduits ou aggravés, soit par la restauration, soit par le gouvenement de 1830, il fut bien entendu alors qu’ils n'avaient qu’un caractère purement temporaire (1).

(1) Voir V Histoire de Colbert , par M. Pierre Clément, et V Histoire du système protecteur , par le même auteur.

Le sophisme le plus ordinaire de l’école prohibition niste, c’est de montrer comment son système donne encouragement au travail national, en omettant tout l’aspect du sujet par lequel on est fondé à soutenir qu’elle le décourage. D’un côté, comment s’attendre à ce que la part prise par les différents producteurs à la protection sera faite avec équité? Gomment les uns ne seraient -ils pas avantagés et les autres sacrifiés plus ou moins? Comment éviter, en un mot, que plusieurs, favorisés en tant qu’ils reçoivent de leurs produits un prix supérieur à celui qui résulterait de l’état général du marché, ne soient pas découragés dans une proportion supérieure, en tant qu’il achètent d’autres produits, soit pour faire aller leur industrie, soit comme simples consommateurs ? Tel est, notamment chez nous, le cas des agriculteurs, coindamnés à payer une forte redevance aux maîtres de forge, et pour qui la protection est insignifiante. Au lieu de cette part de rémunération que les industries se font à elles-mêmes, proportionnellement à leurs efforts et à leur habileté, on a créé un système plein d’inégalités, tout à fait propre à mettre aux prises des industries dont l’analyse économique nous a démontré l’étroite solidarité naturelle d’intérêts. Enfin une cause très-positive qui contribue non plus à activer, mais à ralentir le travail national, c’est la diminution de la concurrence; non que la concurrence intérieure, du moins pour certaines industries, n’agisse parfois avec une efficacité telle que les prix 11e soient ramenés au taux ordinaire ; quelquefois môme il arrivera qu’un excès de production les avilisse; cela a même d’autant plus de chance de se réaliser que les autres peuples, en vertu du môme système, opposent à l'écoulement de ce trop plein, soit des barrières infranchissables, soit des entraves coûteuses, ou ne lui laissent, en général, que des facilités tardives et trompeuses à la sortie; on va le voir par l’exemple du blé. Mais la concurrence intérieure, qui n'agit point de la sorte pour les produits naturellement rares (comme le fer par exemple), ne suffit nulle part à tenir lieu de la concurrence

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venant du dehors. 1/ effet de tout privilège n’est-il pas d’engourdir l’activité productive de l’esprit de découverte? On est sur du marché national : qu’est-il besoin de s’efforcer davantage, de s’ingénier à de coûteux perfectionnements (1).

Quant à la masse des populations ouvrières, est-on bien venu à prétendre que le système prohibitif lui est favorable? Engagé et réparti dans des directions plus naturelles, son travail serait plus fécond, et dès lors mieux rémunéré. Ce qui n’est pas douteux, c’est que le prix plus élevé mis à la plupart des objets de consommation, frappe sur elle directement. Une autre raison, non moins propre à démontrer combien est fausse l’opinion qui attribue au système douanier protecteur le mérite à’ assurer le travail, de garantir le salaire de l’instabilité, se trouve dans les crises industrielles qui ont périodiquement affligé le travail national; crises nées en partie de ces engorgements de produits, suite inévitable d’une concurrence intérieure trop surexcitée et de ces représailles que les tarifs élevés et les

(I) Un éminent manufacturier, un de ceux qui sc montrent les plus prompts à marcher dans la voie dé tout progrès, M. Jean Dollfus, a fait cet aveu, que nous citons à l’appui des conclusions générales sur la valeur du système, qu’il avait gardé chez lui, jusqu’à ces dernières années, quelques métiers à filer le coton, dont la construction remontait à 1809. Il y avait eu depuis lors trois ou quatre générations de métiers successivement disparues. 11 les conservait, remettant toujours à l’année prochaine pour les remplacer. Et pourquoi? parce que le tarif des douanes, par son exagération, lui permettait de faire des profits avec cos métiers arriérés. Ce qui n’est pas moins frappant, c’est que, lorsqu’il les eut démontés et mis de côté pour s’en défaire comme de vieux bois et de vieux fer, il a vu venir des manufacturiers qui lui ont proposé de les acheter, qui ont réinstallé dans leurs manufactures ces mécaniques surannées. La moralité à tirer de tels exemples, c’est que l’action de la concurrence étrangère est nécessaire à l’industrie nationale.

DES PROH f BIT IONS ET DU SYSTÈME PROTECTEUR.

prohibitions suscitent nécessairement. C’est ainsi que nous avons vu, à ime époque encore peu éloignée, la France frapper «le droits prohibitifs l’importation des üls et tissus de lin, et porter par là un coup terrible à l’industrie linière de l’Angleterre et de la Belgique. C’est ainsi que les Etats-Unis ont modifié, en moins de vingt années, quatre ou cinq fois leur tarif, tantôt dans un sens libéral, tantôt dans un sens prohibitif, et ont occasionné, par ces brusques revirements de système, une série de crises dans les industries en possession d’approvisionner le marché.

Nous abordons le dernier argument que met en avant le système prohibitif ou protecteur : V indépendance de V étranger . Qu’entend -on par ces mots? Si l’on veut désigner ainsi certaines industries directement indispensables à la sécurité nationale, comme la fabrication des armes, l’élève des chevaux, la question devient politique et cesse d’ètre économique. Il ne s’agit plus alors de bon marché et de perfectionnement, il ne s'agit plus de bien-être, mais d’être, et nous n’avons aucune objection à présenter.

Le blé a paru souvent devoir faire exception aux règles ordinaires de la liberté commerciale. Cette question de la libre importation et de la libre exportation des céréales, qui a tant occupé le xvme siècle et qui a donné lieu aux fameux dialogues de l’abbé Galiani sur le commerce des grains, dont Yoltaire disait qu’ils étaient aussi amusants qu’un roman et aussi instructifs que Y Esprit des lois, ainsi qu’à la réfutation moins piquante, mais plus solide de Morellet, cette question, qn’après la grande campagne de la ligue anti-Corn-Law, l’Angleterre, guidée par le génie à la fois hardi et prudent de Robert Peel, n'a pas craint de résoudre dans le sens de la liberté la plus grande, cette question a divisé dans le premier quart de ce siècle, en Angleterre même, deux économistes éminents, Malthus et Ricardo. Malthus, dans l’intérêt de la propriété foncière, croyait nécessaire le maintien de certaines restrictions. Envisageant les diverses objections qui ont coutume de se produire contre la liberté d’importation, sous le rapport de

l’intérêt national, Ricardo se prononce pour cette liberté en tout état de cause. Il est peu d’objections auxquelles il n’ait pris le plus grand soin de répondre—La première de ces objections, c’est que, en cas de guerre, la nation qui aurait l’habitude de tirer de l’étranger une portion notable de ses approvisionnements, pourrait se trouver à la merci de ses ennemis. Ainsi, supposez — et cet argument s’est présenté sous bien des formes dans la lutte mémorable qui a précédé dans la Grande-Bretagne la réforme douanière — supposez que l’Angleterre tirât seulement le dixième de ses subsistances du dehors, de la Pologne, de Dantzig, d’Odessa, de la Crimée, en cas de guerre avec la Russie et avec la Prusse, l’Angleterre, dit on, manquerait tout à coup d’un dixième dans les subsistances, ce qui équivaut à un renchérissement extraordinaire. Ricardo répond qu’une nation riche trouve toujours des importateurs, qu’une nation riche, si elle ne pouvait pas tirer ses blés d’Odessa ou de Dantzig, les tirerait d’ailleurs, parce qu’elle offrirait un tel prix que la Hollande, par exemple, qui ne produit pas de blé, vendrait à l’Angleterre son blé à elle, et irait acheter celui d’Odessa. D’ailleurs, l’Angleterre ne trouverait-elle pas dans ses immenses entrepôts de quoi la nourrir pendant un an ? Dans l’intervalle, lès capitaux n’auront-ils pas le temps de préparer la culture des terres nationales pour l’année suivante ?**Une seconde objection est tirée de ces disettes qui affligent quelquefois une grande étendue de pays. Dans ce cas, les producteurs aimeront mieux garder leur blé que de le vendre. Le même économiste répond que c’est une crainte exagérée, que de pareils événements ne sont jamais généraux, que, souvent, quand il y a disette dans un pays, il y a abondance dans un antre. Il ajoute que si les producteurs de blé savaient que l’Angleterre ne leur fermera jamais ses ports, il se développerait dans les pays à blé une branche d’industrie particulière, qui consisterait à produire du blé pour l’Angleterre; que cela établirait une relation tellement intime entre eux et le marché anglais, que ces pays

producteurs de blé prendraient l’habitude des denrées anglaises, et il cite le fait de la Russie, soumise au blocus continental; il rappelle que l’impossibilité où seiAuvèrent les propriétaires russes de vendre leurs denréèjPnexporter les produits de leur sol, fut une des c au s é#pr in cip ale s qui forcèrent la main au cabinet de Saint-Péjprsbourg.

Ce dernier argument nous mène à justifieïpa liberté de l’exportation, de même que la liberté d’importation. Les anciens gouvernements, plus préoccupés d’assurer la subsistance populaire que de favoriser telle ou telle catégorie d’intérêts, n’avaient pas eu l’idée de repousser l’entrée des céréales. Mois, obéissant à un sens commun purement apparent, dont les gouvernements et les populations, à peu d’exceptions près, n’ont pas encore cessé, d’être dupes, ils ont cru garantir l’alimentation nationale en mettant des entraves à la sortie du blé indigène (1).

(I) Deux fois seulement, en 1764 et en 1789, la libre sortie fut permise en France.

Lorsque, par son décret du 29 août 1789, l’Assemblée constituante rendit au commerce des grains sa liberté à l'intérieur, elle excepta, par une disposition expresse, le commerce avec le dehors, et bientôt, par un autre décret du 18 septembre suivant, elle déclara même attentatoire à la sûreté et à la sécurité publique toute exportation de grains et farines à. l’étranger. Jusqu’à l’époque du Consulat, le commerce des grains, quand il ne fut pas totalement interdit, fut renfermé dans l’intérieur. L’introduction des blés étrangers demeura néanmoins tacitement autorisée, en vertu d’une longue coutume, tandis que l’exportation, suspendue joar le décret de l’Assemblée constituante, demeura interdite de fait et do droit. Le gouvernement du Consulat l’autorisa de nouveau, mais pour le cas seulement où le prix de l’hectolitre de blé, relevé sur dix marchés, no s’élèverait pas au-dessus d’un certain taux qui fut fixé, pour l’ouest et le nord de la France, à 16 fr. , et un peu plus tard à 20 fr. pour le midi. Dans les années sui- , vantes, la loi, plusieurs fois modifiée, continua à autoriser j l’exportation, toujours avec certaines réserves. Au reste,

L’économie politique démontre que la liberté d’exporter est favorable au consommateur autant qu’au producteur de blé. Quand on met en ligne de compte, en effet, les risques courus par l’industrie agricole, les capitaux qu’elle exige, la timidité ordinaire de ses procédés, on se convainc facilement qu’il y a cliez elle, en thèse générale, plutôt tendance à produire au-dessous qu’au-dessus des besoins ; d’autant plus que le déficit de la production trouve ici une compensation dans l’élévation des prix. La règle, en vertu de laquelle une industrie mesure sa production à la certitude et à l’étendue du débouché, reçoit sa pleine application relativement à l’agriculture. En la restreignant au marché intérieur, il est inévitable que moins de capitaux s’y portent; et si l’on joint à cela le défaut de concurrence avec le dehors, on comprendra que la production totale doive s’en trouver notablement amoindrie. Il s’ensuivra que le marché intérieur sera lui- même beaucoup moins bien approvisionné. Gela s’explique aisément. En cas de rareté, il arrive presque nécessairement que les consommateurs nationaux gardent le blé produit en vue du dehors ; ils le gardent, parce que les producteurs aiment mieux trouver sur place, sans trais et sans risques, un prix élevé à leur denrée que s’exposer à toutes les chances d’un commence lointain. Nous en citerons deux preuves notables. Au lendemain de la révolution anglaise, l’aristocratie, pour s’assurer un débouché extérieur et maintenir au dedans un prix élevé, permit et même encouragea par des primes l’exportation. Ce fut le contraire de ses prévisions qui se réalisa. Les agriculteurs anglais prirent de leur puissance une idée telle, et tels furent les perfectionnements dus à l’appât d’un débouché

l’exercice de ce droit ne fut pas régulier, mais soumis à des autorisations partielles, délivrées par des agents de l’autorité, et qui devinrent l’objet d’un trafic bien connu. En 1810, ces autorisations mômes furent supprimées, et l’exportation totalement interdite.

étendu, que jamais le marché intérieur ne fut mieux approvisionné. Cette loi fut en vigueur de 1689 à 1764, et, dans cet intervalle, il n’y eu pas de disette. On peut voir ce que disait à ce sujet un auteur anglais qui écrivait vers le milieu du dernier siècle, sous le pseudonyme de John Nickols : « Tant que l’Angleterre, disait-il, n’a songé à cultiver que pour sa propre subsistance, elle s'est trouvée souvent au-dessous de ses besoins, obligée d’acheter des blés étrangers; mais, depuis qu’elle s’en est fait un objet de commerce, sa culture en a tellement augmenté, qu’une bonne récolte peut lanourir cinq ans. » Ne nous arrêtons pas à l’exagération évidente de ces dernières paroles, qui sont en cela une expression des préjugés du temps. Elles peuvent toutefois donner une idée de l’accroissement extraordinaire et subit que la culture avait pris sous l’influence du nouveau régime. « C’est à l’an 1689, continue Nickols, que remonte l’époque des riches moissons de l’Angleterre; elle en est redevable à cet acte si sage qui institua une gratification pour l’exportation des grains sur vaisseaux anglais. »

Il en a été de même en Belgique jusqu’en 1830. Il n’y a qu’une voix jusqu’à cette époque pour considérer la Belgique comme un grenier d’abondance. Terre fertile en blé disait on; mais ce n’était pas la puissance du sol qui pro- , duisait cette fertilité exceptionnelle, c’était celle de la , liberté. En 1830, après que la disette eut éprouvé les , deux pays, des agents de France et d’Angleterre purent | s’abattre sur la Belgique sans l’épuiser. Cette situation a duré jusqu’aux lois restrictives établies depuis , et contre lesquelles il a fallu réagir, en présence du retour des ( disettes. ,

La liberté d’exporter a de même un autre grand avantage. Profitable et au vendeur et aux acheteurs, elle est précieuse en ce qu’elle contribue, plus qu’aucune autre circonstance, à maintenir une égalité à peu près constante, dans les prix. On peut consulter les relevés officiels des. prix des grains sur le marché de Windsor, pendant la lon-

gue suite d’années où la loi de 1689 fut en vigueur; on n'y remarque, durant tout ce temps, que des oscillations assez légères. C’est, au contraire, une chose affligeante à voir, dans les pays soumis au régime restrictif, que les continuelles et brusque s variations dans les cours des marchés. D’une année à l’autre, il y a parfois des différences telles que la raison s’en étonne et que l’imagination s’en effraye. « Dans l’espace de deux ans, disait M. Iluskisson, faisant allusion aux années 1822 et 1823, les prix se sont élevés de 38 schillings à i 12 schillings le quarter. » La France n’a guère été plus heureuse à cet égard dans les temps où l’exportation y était interdite. Ainsi, tantôt la denrée s’élève à des prix inabordables pour le consommateur, et qu’on a appelés assez justement prix de famine ; tantôt, au contraire, ces prix tombent si bas que le cultivateur n’y trouve plus la juste rémunération de son labeur. D’une année à l’autre, la marchandise se met hors de la portée du consommai eur ou s’avilit. G est qu’en effet une lionne récolte donnant nécessairement un excédant quelconque sur la consommation, si l’exportation est interdite, il y a, pour ainsi dire, une quantité flottante qui, ne trouvant de débouché nulle part, retombe de tout son poids sur le marché.

ün a dit souvent que l’inconséquence est la limite de l’erreur. La plupart des peuples modernes ont cru trouver une sorte de moyen terme entre la liberté et le système protecteur dans 1 invention de YécheUe mobile , c'est-à-dire dans une échelle croissante et décroissante de droits ayant pour but dJ assurer au producteur un prix réputé rémunérateur (1), et, d’autre part, de sauvegarder le consommateur contre les effets des disettes, en ouvrant la porte à la denrée étrangère, du moment que ce prix est dépassé sur le marché intérieur. Rien ne parait plus équitable et plus ingénieux qu’un pareil arrangement. Il est cependant certain que ce procédé, destiné à contenter tous les intérêts,

(R Ce prix, de 20 fr. en France, était de 25 fr. en Angleterre.

cache sous son air d’impartialité et de bonhomie une inutilité et un danger. Une inutilité d’abord : quand les prix s’abaissent, à quoi bon empêcher l'importation ? L'importation ne se soucie pas de venir sur un marché déjà approvisionné, y courir les risques de la mévente. L’importation, encore une fois, ne se fait ni sans frais, ni sans risques. Quand les prix s’élèvent, à quoi bon empêcher l’exportation? Les cultivateurs n’ont pas envie de quitter un marché où les prix sont hauts, qui est à leur proximité, pour aller chercher des marchés où les prix sont quelquefois plus bas, et qu’ils n’atteignent en tout cas qu’en renchérissant leur marchandise de tous les frais de transport et de risque qui se rattachent à une denrée encombrante et sujette à s’avarier. L’échelle mobile cache en outre un péril, avons nous dit. Elle empêche la culture et le commerce de se développer régulièrement : et d’abord elle crée une fausse sécurité pour les agriculteurs et pour les consommateurs, exposée à être troublée par de redoutables paniques. La seule annonce des importations fait baisser les x^rix. Le commerçant, venu du dehors, craint de perdre tout son bénéfice, tant que cette hausse n’est X>as très-considérable. Il attendra que cette hausse ait lieu, sinon il ne viendra x>as, et Ie pays se trouvera manquer du supx>lément de ressources qui lui fût arrivé, si le commerce extérieur ne craignait x>as d’être pris à ce piège de droits à l’entrée et à la sortie qui, s’élevant ou s’abaissant soudainement, à chacune de ses opérations, risquenl de rendre ses préparatifs inutiles et de le constituer er perte. L’Angleterre a renoncé à ce mécanisme, comptan avec raison qu’une liberté régulière, établie de longue main, sera plus efficace pour l’approvisionnement assur< . du pays et pour la stabilité même des x>rix (1). Cette éga

(l) La France aussi, non sans de longues résistances, renoncé à l’échelle mobile, définitivement, exprès l’avoir sue pendue pendant x>lusieurs années consécutives de mauvaise récoltes, puis momentanément rétablie. Le principe de

lité des prix ne saurait provenir du régime de l’échelle mobile. L’expérience atteste que les fluctuations des prix n’ont jamais été plus fréquentes ni plus sensibles qu’avec l’échelle mobile. C’est ainsi qu’en Angleterre, par exemple, la différence entre le cours le plus élevé et le cours le plus bas a été de 30 p. 0/0 en 1832, de 27 p. 0/0 en 1834, de 19 p. 0/0 en 1835, de 43 p. 0/0 en 1836, de 21 p. 0/0 en 1837, et de 60 p. 0/0 en 1838. En France et en Belgique, les variations des jirix n’ont été ni moins brusques,

ni moins profondes. > ^

Revenons à l’argument de l’indépendance de l’étranger. Sauf parfois les cas où il s’agit d’armes, de munitions, la liberté de commerce n’a rien qui la menace. En ce qui regarde le blé, on n’a jamais vu un peuple en temps de guerre réduit à la famine, parce qu’il ne fermait pas ses ports et ses frontières au blé étranger. S’imposer un sacrifice considérable en tout temps et se priver, dans la paix, d’un supplément utile de ressources, en vue d’une simple éventualité de guerre et d’une coalition de peuples s’entendant pour empêcher aucun supplément de vivres d’arriver à une nation, hypothèse qui ne s’est jamais réalisée, c’est contraire ù toutes les règles ordinaires de la sagesse humaine. Pour les autres produits, comme le café, les mousselines, etc., on a vu l’ennemi même nous les apporter, et la contrebande s’élever presque à la fonction d’un commerce régulier. Mais ne vaudrait- il pas mieux s’en passer temporairement que de payer constamment un véritable tribut ? Si la paix est favorable à la liberté commerciale, combien aussi la liberté commerciale n’est-elle pas propre à maintenir la paix ou à abréger la durée des guerres ! Quand tous les intérêts sont étroitement mêlés,

liberté commerciale a été proclamé solennellement pour la première fois par M. Rouher, ministre de l’agriculture et du commerce, comme doctrine de gouvernement pour les relations 3xtérieures. Mais cette œuvre n’est pas achevée, aujourd’hui surtout après la guerre de 1870, malgré les traités de commerce ijui l’ont inaugurée.

comment n’hésiterait-on pas à porter atteinte à ceux d’autrui et à s’exposer par là même aux plus terribles représailles ? La dépendance des nations est réciproque, et il est à remarquer que la civilisation développe cette dépendance avec les relations mêmes de peuple à peuple, au lieu delà diminuer (1).

(1) Dans un morceau dont la forme plaisante n’enlève rien au sérieux des arguments, un des plus brillants orateurs de la ligue anglaise contre les lois céréales, M. W.-J. Fox, a fait ressortir tout ce que l’argument de l’indépendance de l’étranger a de suranné :

« Etre indépendant de l’étranger, disait-il, c’est le thème favori de l’aristocratie territoriale. Mais qu’est- il donc ce grand seigneur, cet avocat de l’indépendance nationale, cet ennemi de toute dépendance étrangère? Examinons sa vie. Voilà un cuisinier fronçais qui prépare le dîner pour le maître, et un valet suisse qui apprête le maître pour le dîner. Milady, qui accepte sa main, est toute resplendissante de perles, qu’on ne trouvera jamais dans les huîtres britanniques, et la plume qui flotte sur sa tète ne lit jamais partie de la queue d’un dindon anglais. Les viandes de sa table viennent de la Belgique , ses vins du Rhin ou du Rhône. Il repose sa vue sur des fleurs venues de Y Amérique du Sud , et il gratifie son odorat de la fumée d’une feuille venue de Y Amérique du Nord. Son cheval favori est d’origine arabe , et son chien do la race de Saint- Bernard. Sa galerie est riche de tableaux flamands et de statues grecques. Veut-il se distraire, il va entendre des chanteurs italiens , vociférant de la musique allemande , le tout suivi d’un ballet français. S’élève-t-il aux honneurs jndiciaires? l’hermine qui décore ses épaules n’avait jamais figuré jusquelà sur le dos d’une bête britannique. Son esprit même est une bigarrure de contributions exotiques. Sa philosophie et sa poésie viennent de la Grèce et de Rome , sa géométrie d'Alexandrie, son arithmétique d 'Arabie et sa religion de Palestine. Dès son berceau, il pressa ses dents naissantes sur du corail de Y océan indien; et lorsqu’il mourra, le marbre de Car rare surmontera sa tombe — Et voilà l’homme qui dit : Soyons indè pendants de V étranger ! »

L’idée soutenue par un Allemand distingué, M. List, dans son Système d' économie politique nationale , qu’une nation arrivée à un certain état de maturité doit tendre à s’assimiler l’ensemble des industries, pourvu (car l’auteur fait cette concession) que des obstacles naturels trop puissants ne s’y opposent pas (1), a reçu notre adhésion implicite dans le précédent chapitre. Mais elle souffre deux réponses, quant aux conclusions prohibitionnistes qu’en tire l’auteur du nouveau système : 1° Selon son propre aveu, c’est uniquement à titre temporaire, comme simples essais aléatoires, que de pareilles mesures peuvent se défendre; 2° il n’est pas absolument nécessaire pour qu’un peuple devienne, selon le vœu cle List, à la fois agriculteur, manufacturier et commerçant, de mettre en jeu un pareil système. Bien avant Colbert, et avec un système protecteur très-faible, l’histoire étudiée sans parti pris nous montre, en France, un développement manufacturier considérable sous Sully et Henri IV; à ce point que Colbert se sert lui-même de ces expressions, a qu’il veut restaurer les anciennes manufactures» (2). Ce n’est que lorsque les manufactures avaient déjà réalisé de grands progrès que l’esprit de monopole, en s’éveillant, a réclamé des privilèges auxquels le système guerrier est venu en aide par la suite.

(1) Voir la traduction du Système d'économie politique nationale , par M. Henri Rielielot.

(2) Voir V Histoire de la vie et de V administration de Colbert , par M. P. Clément, et les Études sur Colbert , par M. Joubleau (2 vol.).

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